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Tunisie : les pauvres se révoltent, la police cogne et le monde s’en fout.

mardi 4 janvier 2011

Depuis une vingtaine de jours, la révolte populaire grandit en Tunisie, sur fond de chômage et de pauvreté. Une révolte violemment réprimée par les autorités, et sans que les grands médias occidentaux ne s’en préoccupent beaucoup.

A l’origine, une histoire et un drame qui dépassent de loin le cadre du fait-divers pour cristalliser le désarroi et la colère d’une population, et notamment de sa jeunesse qui ne voit pas en quel avenir elle peut encore croire.

Mohamed Bouazizi est un jeune Tunisien de 26 ans, diplômé et au chômage. Orphelin, il doit subvenir aux besoins de ses huit frères et sœurs dont il a la charge. Il a donc commencé à vendre des fruits et des légumes comme marchand ambulant à Sidi Bouzid [1]. Mais l’autorisation de vendre au souk lui a été refusée par la municipalité, ce qui a rendu son activité illégale. Sa marchandise a été confisquée à plusieurs reprises et le jeune homme s’est retrouvé sur-endetté. Lorsqu’il a essayé de négocier avec les agents municipaux pour récupérer ses fruits et légumes, ceux-ci l’ont frappé et humilié devant les passants. Par désespoir, il s’est immolé le 17 décembre dernier [2] devant le gouvernorat [3].

Immédiatement, les habitants de Sidi Bouzid ont manifesté leur soutien à Mohamed. Dès le lendemain, des manifestations de révolte contre la pauvreté, le chômage mais également la corruption des classes dirigeantes [4] s’étendaient aux villages voisins puis dans la région pour concerner le pays entier au bout de quelques jours. Les manifestations ont été violemment réprimées (tabassages, usage de lacrymogènes etc.) et des affrontements avec la police ont éclaté. Des postes de police ont été brûlés ainsi que des statues du 7 novembre [5]. La police a ouvert le feu à plusieurs reprises sur les manifestant-e-s. Deux personnes ont été tuées et on déplore un nombre important de blessé-e-s. Des membres du parti au pouvoir ont également agressé des manifestant-e-s sous le regard complice des forces de l’ordre. Une dizaine d’autres personnes se seraient également immolées dans des lieux publics. Un couvre-feu a été imposé dans plusieurs localités. De nombreuses personnes auraient été arrêtées.

Malgré ce couvre-feu et les violences policières, les manifestations ont continué, amenant Ben Ali [6] à prononcer un discours sur la situation et à procéder à un remaniement ministériel : « Nous comprenons la situation, le chômage » mais « nous serons sans merci avec les perturbateurs de l’ordre ». Une déclaration qui n’a bien sûr fait qu’attiser la colère. En attendant, l’état de siège est imposé à plusieurs villes et villages, dont Sidi Bouzid, où des centaines de policiers ont été envoyés en renfort. Les conséquences sont préoccupantes pour les populations qui manqueront bientôt de nourriture si le siège n’est pas levé.

Dans le pays, la censure fait son oeuvre. Officiellement, il ne s’agit que de quelques troubles isolés. Seule une chaîne tunisienne privée a abordé le sujet au cours d’une émission télévisée. Chez nous, en Occident, c’est le blackout : peu de médias rapportent les événements et on assiste à un silence politique révélateur. Ce n’est pas nouveau que l’Occident ménage ainsi le régime de Ben Ali, malgré les atteintes continues aux droits de l’homme et l’absence de contre-pouvoir. Pourquoi ? D’une part, la Tunisie est intéressante économiquement pour les investisseurs européens : le pays réalise 80 % de ses échanges économiques avec l’Union européenne, la France en tête [7]. D’autre part, la Tunisie offre une apparence de pays stable et tient, aux yeux des Occidentaux, le rôle de "rempart" contre l’islamisme, au regard notamment de son voisin algérien.

Ben Ali a bien compris ce qui fait marcher l’Occident : la promotion du capitalisme et la lutte contre "l’axe du mal". N’en déplaise au peuple tunisien, aux associations de droits de l’homme ou de solidarité internationale.

Affaire à suivre...

Sources et infos supplémentaires :

- "Que se passe-t-il en Tunisie ?", Europe solidaire sans frontières, 02/01/2011

- "Tunisie : répression d’une révolte sociale à Sidi Bouzid", Matière et Révolution, 29/12/2010

- Agoravox.TV

- Wikionews, 03/01/2011

- Tunisie : Revue de presse des événements de Sidi Bouzid

- Le Point, 24/10/2009

A lire par ailleurs :

- Tunisie : mort du jeune vendeur ambulant qui s’était immolé à Sidi Bouzid, Le Monde, 05/01/2011

- Les Tunisiens, fatigués d’un pays tenu par quelques familles, Rue 89, 02/01/2011

- Silence, Libération, 05/01/2011

Notes

[1Ville du centre de la Tunisie, chef-lieu du gouvernorat du même nom, située à quelque 200 km au sud-ouest de Tunis

[2De source syndicale, Mohamed Bouazizi a été hospitalisé au centre des grands brûlés, à Ben Arous, contredisant les informations relayées par les médias faisant état de son décès dès le lendemain des événements. Mohamed est finalement mort des suites de ses blessures le 04 janvier.

[3Conseil régional tunisien

[4Et dirigées notamment contre la famille Trabelsi, belle-famille de Ben Ali, qui détient le pouvoir économique dans le pays

[5Célébrant le coup d’Etat de Ben Ali, le 7 novembre 1987

[6Au pouvoir depuis 23 ans, pour rappel.

[7Le Point, 24/10/2009

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