Editorial n°6

samedi 13 mars 2010, par Ode

JIM 06 - jan.-fév. - FEMINISME
Ce mois-ci, le JIM s’attarde sur le féminisme, ou plus précisément sur la réalité sociale, toujours d’actualité, qui justifie la persistance de ce mouvement : l’inégalité entre les femmes et les hommes. Cette inégalité, profondément incrustée dans les mentalités, se manifeste de différentes façons au sein de notre société. Dans ce numéro, les auteurs du JIM abordent quelques unes de ces manifestations.

L’inégalité entre les hommes et les femmes est à comprendre comme une représentation sociale qui, schématiquement, attribue à l’homme le rôle actif du dominant, en opposition à la femme qui reçoit le rôle passif de la dominée. Revendiquer l’annihilation de ce déséquilibre ne doit en rien être compris comme une volonté d’estomper la diversité qui fait la richesse de chaque être, mais plutôt comme une volonté de briser un carcan binaire où la femme occupe systématiquement la moins bonne place, carcan dont les seules justifications sont sociales et culturelles.

Le film documentaire de Patric Jean, « La Domination Masculine » introduit parfaitement ce thème : diverses manifestations de l’inégalité entre les femmes et les hommes y sont présentées en images et en témoignages. Certaines de ces manifestations sont tellement bien intégrées dans les mentalités qu’il est difficile de les déceler si l’esprit n’y est pas préparé, et c’est ce à quoi s’attèle le film en mettant des faits anodins côte à côte ou en nous présentant des cas extrêmes (pas nécessairement minoritaires). Le documentaire met également en lumière le fait que l’homme n’est pas le seul à jouer son rôle dans ce carcan social : des femmes recherchent un homme au profil dominant tout en escomptant lui apporter une beauté passive en retour, ou encore affectionnent des outils de torture tels que les chaussures à hauts talons aiguilles. Dans son article "La Domination Masculine, un film de Patric Jean", Ode présente brièvement ce documentaire.

Ces interprétations inégalitaires liées au sexe se retrouvent de façon très prononcée dans la publicité où la femme, maigre et frêle, endosse souvent un rôle de ménagère ou de salope, tandis que l’homme endosse un rôle plus cérébral ou brutal, et dans ce dernier cas il sera alors bien musclé. Ces représentations sexistes constituent une manifestation des valeurs inégalitaires intégrées dans les mentalités, mais pire, elles les renforcent. Dans son article "Parce que nous le valons bien... ", Andrée Fonteyne nous offre un aperçu de ces multiples représentations et introduit brièvement quelques groupes qui luttent contre elles.

Un tel déséquilibre dans la perception des genres ne se limite pas à un matraquage visuel et sonore à des fins commerciales, il se retrouve également à différents niveaux de la sphère professionnelle : outre un taux d’emploi supérieur chez les hommes [1], les statistiques attestent une différence salariale non négligeable entre les hommes et les femmes [2]. Ceci s’explique par une ségrégation verticale qui se traduit par une sous-représentation des femmes dans les postes de direction, de chef d’entreprise, et de cadres supérieurs, mais également par une ségrégation horizontale qui se traduit par la présence d’emplois majoritairement masculins ou féminins, ces derniers étant généralement moins bien payés [3]. Une femme a cependant souhaité aller à l’encontre de cette ségrégation en se lançant dans la charpenterie. Dans "Féminisme en travaux, femme sur chantier", Gérard Craan nous fait part de ses propos qui témoignent de l’inégalité de traitement à laquelle elle fut confrontée, inégalité qui se solda par son licenciement.

Et parmi les activités majoritairement féminines on trouve la prostitution qui suscite de vifs débats quant à sa légalisation : certains soutiennent que ce "métier" doit être légalisé afin de renforcer la sécurité et les droits des prostituées, d’autres encore y verront un exutoire aux pulsions sexuelles masculines. Mais il ne faut pas perdre de vue la nature première de cette activité : une marchandisation du corps humain. En d’autres termes, la prostitution consiste à mettre des corps (majoritairement féminins) à disposition d’individus (majoritairement masculins) en échange d’une somme d’argent, et ce sans la moindre finalité thérapeutique (la légalisation de la prostitution ne réduit en rien le nombre de viols et les hommes manchots sont minoritaires). Une telle transaction est fort similaire au salariat mais dans ce cas-ci la sphère intime de la "main d’œuvre" est violée, voire détruite. La question de la sécurité et des droits des prositutées ne peut cependant pas être ignorée mais elle ne justifie en rien une légalisation des deux parties -client et prostituée- : le risque majeur consisterait en une banalisation de la prostitution [4]. Dans son article "Prostitution : légalisation ne rime ni avec libération ni avec protection", Eponine Cynidès ouvre la réflexion en développant différents arguments à l’encontre de la légalisation.

Des statistiques [5] témoignent également d’un fort conservatisme dans la répartition des tâches ménagères entre les femmes et les hommes : les femmes s’occupent plutôt des lessives et du nettoyage tandis que les hommes s’occupent plutôt du bricolage et du jardinage. D’autres statistiques [6] attestent également une plus grande charge de travail, ménager et rémunéré, pour la femme, et ce pour une rémunération moindre.

Face aux multiples manifestations de l’interprétation inégalitaire des rôles liés aux sexes, des femmes réagissent. Ces réactions, de même que les revendications associées, peuvent prendre de multiples formes, mais le point commun consiste en une volonté d’affirmation du statut de la femme, ou encore une volonté de briser ce rôle passif qui leur est socialement attribué.

Parmi ces personnes, on peut citer Irene Zeilinger et Anne Raymon, cofondatrices de l’ASBL Garance, une association bruxelloise d’autodéfense pour femmes. Irène Zeilinger a également rédigé un manuel d’autodéfense intitulé "Non, c’est non" qui vise à apprendre aux femmes l’autodéfense mentale, verbale et physique afin de mettre un terme aux diverses agressions dont elles sont victimes (ces agressions peuvent prendre la forme d’une remarque déplacée prononcée par un collègue de travail ou un inconnu dans la rue, mais aussi d’agressions plus violentes de la part d’un conjoint ou d’un inconnu). De telles situations résultent du déséquilibre dans la perception des genres mais peuvent aussi être évitées ou atténuées en se détachant d’une telle perception : pour la femme, en osant s’affirmer. Christine Oisel rapporte sa rencontre avec Irene Zeilinger et Anne Raymon dans son article "Non, c’est non".

Un autre groupement actif est l’association AWSA (Arab Women’s Solidarity Association) - Belgium qui lutte contre toute forme de discrimination envers les femmes arabes tant en Belgique que dans leur pays d’origine. Elles doivent donc faire face à plusieurs fronts. Dans son article "Un peu de présence féminine", Donya Feki témoigne de quelques échanges prononcés lors de l’action "Femmes au café", action menée par l’association au sein de cafés dont la population est majoritairement masculine. Les instigatrices de cette action la décrivent comme une "action citoyenne qui consiste en une descente surprise dans un café afin d’investir un espace réservé symboliquement aux hommes dans le but de faire la révolution aux traditions discriminatoires et de provoquer un changement : habituer le regard à la présence des femmes dans ces cafés et aider, à travers notre présence, d’autres femmes à en franchir la porte !" [7].

Ces réactions face aux inégalités ne sont pas uniquement le fruit de femmes, des hommes les soutiennent dans leur mouvement : les proféministes. Dans son article "Le mouvement proféministe : des hommes engagés pour l’égalité", Frédérique Herbigniaux nous présente ce mouvement masculin qu’il ne faut surtout pas confondre avec son opposé : les masculinistes. Ces derniers, à l’inverse des féministes et des proféministes, prônent un renforcement des inégalités : selon eux, le sexe est déterminant dans le rôle à jouer au sein de la société. Le film de Patric Jean sur "La Domination Masculine" présente quelques interventions de masculinistes.

L’égalité entre les femmes et les hommes est donc loin d’être une réalité : les mentalités intègrent encore des représentations sociales inégalitaires selon le sexe, cela se traduit par des situations où la femme est largement défavorisée. Et les hommes ne sont pas les seuls acteurs de ce carcan social, les femmes jouent également leur rôle. Le féminisme est donc loin d’être un mouvement fantasque, il vise à agir sur une réalité sociale profondément inégalitaire !

Merci à Andrée, Christine, Donya, Eponine, Frédérique, Gérard et Ode pour leur participation à ce numéro.

Texte et bannière : Ode, pour l’équipe du JIM

Rendez-vous le 15 mars pour le nouveau numéro du JIM qui portera sur le thème de la souffrance au travail. Vous pourrez notamment découvrir des articles abordant la pénibilité du métier de caissier, la délation au travail organisée par les patrons ou des témoignages de victimes de harcèlement moral.
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