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Le Vert et le Rouge - Cinquième partie : Les questions environnementales et la domination capitaliste

mercredi 24 mars 2010, par Didier Brissa, Gérard Craan

Le mode de production capitaliste détruit l’environnement et les fondements naturels de la société humaine. La phase actuelle de la domination capitaliste, et son idéologie (la croissance infinie ou le gâteau qui ne cesserait de grossir), a atteint une dimension nouvelle. Et c’est en soi un problème pour la bourgeoisie. Autrement dit : la contradiction est de plus en plus frappante.

(Suite de la série d’articles dont vous pouvez lire le premier volet ici : Le Vert et le Rouge - Première partie : Les causes structurelles de la crise écologique . Par ailleurs le numéro 2 de JIM a consacré un thème à : "Ecologie et capitalisme")

La « solution » idéologique et économique avancée est de refuser cette contradiction et d’en proclamer le contraire. Ainsi, en 1988, l’assemblée générale des Nations Unies a adopté le rapport Brundtland [1].

Il est déjà entièrement marqué par la conviction bourgeoise que le capitalisme, tout en portant malheureusement atteinte à l’environnement, sera en même temps en condition de prendre les mesures de réparation nécessaires. Il prétendait ainsi rassembler les éléments d’une nouvelle croissance plus équilibrée. C’est ce rapport qui officialise le concept de développement durable [2]

Pourtant, la crise écologique est mondiale et, dans un contexte de concurrence inhérent au capitalisme, elle ne peut qu’être conçue comme un mal commun ; que vont faire pour le bien commun des entreprises guidées par leurs objectifs propres ? Maintenir leur système et développer un arsenal publicitaire visant à proclamer le contraire de ce qu’elles font.

Bien sûr, d’autres documents et déclarations ont cherché à dégager de grands principes écologiques. La Déclaration de Rio [3], par exemple. Elle énonce notamment que Les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable. Ils ont droit à une vie saine et productive en harmonie avec la nature. Issue du sommet de la Terre en 1992, elle a aussi popularisé le principe de précaution qui représente une avancée dans la prise de conscience des données de la crise écologique. Mais ni l’Agenda 21, un vaste fourre-tout de 2500 mesures, ni les conventions internationales sur la biodiversité ou les changements climatiques, n’ont débouché sur les solutions radicales nécessaires. Les soubresauts de la ratification, mais encore plus de la mise en œuvre du protocole de Kyoto sur les changements climatiques, illustrent parfaitement l’impossible action concertée… Par analogie avec les droits de l’homme, ceux-ci sont le résultat d’un compromis entre puissances et ne sont pas pour autant appliqués.

Deuxièmement, les déchets nucléaires impossibles à éliminer, les perturbations des courants marins, la lente montée des émissions des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, l’accumulation progressive de dioxine sans qu’elle ne se dissolve ont une origine de plusieurs dizaines d’années et sont le produit de différents facteurs séparés ; Il est donc difficile d’en établir et d’en dater les causes temporelles et physiologiques, même si elles sont principalement issues des révolutions industrielles du monde occidental basée sur l’exploitation des énergies fossiles (atome compris) et des procédés d’application chimique complexes. Il est donc difficile de cibler une et une seule responsabilité. Résoudre cette crise écologique, ou au moins la réfréner et la maîtriser, nécessite du temps et des investissements qui condamnent au désarroi toutes les conceptions bourgeoises des cycles input/output. En clair, la durée de vie d’un produit, de son temps de production à sa vente, son usage et sa disparition, ne tiennent pas compte du coût écologique et social de la fabrication et de l’élimination de ce produit. Le coût d’une voiture néglige ainsi la facture écologique (production de CO2, etc.) et sociale (embouteillages et allongement du temps de déplacement, entretien de la voirie, etc.).

Et c’est entre autre cette maîtrise de la crise écologique à long terme qui freine la décision politique. Le capitalisme se satisfait de grands principes mais refuse leur mise en œuvre en vertu de la vision étroite de la rentabilité qu’il sous-tend. Le protocole de Kyoto (1997) [4] sur l’effet de serre n’induit donc aucune obligation pour les pays riches sur les moyens d’accéder aux objectifs, fort modestes, de réduction des émissions de gaz à effet de serre. 125 milliards de dollars sur 10 ans avaient été annoncés à Rio pour ces politiques de défense de l’environnement à l’échelle internationale. Soit 12,5 milliards par an. Durant l’année précédant le sommet de Kyoto (1996), seuls 315 millions de dollars avaient été investis dans des politiques visant à réduire l’effet de serre [5]

Enfin, contrairement à ce qui est le cas quant à la crise économique classique, aux conséquences sociales néfastes du capitalisme et même aux suites d’affrontements militaires, on ne peut faire payer que partiellement l’addition de la crise écologique aux classes dominées et exploitées. Elles n’en ont tout simplement pas les moyens. Cependant, il est incontestable que, surtout dans les pays dépendants, les classes opprimées en portent le fardeau essentiel. D’autant plus qu’il y a interaction entre crise sociale et économique et crise écologique : dans de plus en plus d’endroits, les dégâts environnementaux pèsent directement sur la situation économique des populations désertification, appauvrissement des sols, sur-pêches, etc.)

A coté des oppositions au capitalisme sur base marxiste, la prise de conscience croissante de la crise écologique et le mouvement écologique qui s’est formé dès le début des années 1960 ont représenté un nouvel angle d’attaque contre l’un des concepts les plus importants de l’idéologie bourgeoise : l’idée selon laquelle l’ordre social et économique bourgeois serait à même de garantir de façon continue un "progrès pour tous". Appliquée à l’environnement cette idée soutient que la soumission continue de la nature est en soi positive et que tous les problèmes en rapport avec elle pourraient être résolus. Face à ce nouveau défi idéologique, l’idéologie bourgeoise tâche a contrattaqué.

Au plus tard au milieu des années 1980, une deuxième offensive bourgeoise sur le terrain de la défense de l’environnement s’était avérée nécessaire : il fallait apporter des solutions, surtout au niveau de la politique concrète, à de telles contradictions. En Occident, c’est la période qui marque la naissance des produits verts : lessives sans phosphates, aérosols « respectueux » de la couche d’ozone, etc.

Mais les années 1990 ont accentué la contradiction entre les promesses de nouvelles régulations internationales du capitalisme mondialisé et la brutalité de leurs conséquences sociales et environnementales.
Tandis que la création de l’OMC soumet plus encore l’environnement aux effets de la libéralisation du commerce international, les conventions internationales de protection de l’environnement sont restées largement en échec.

Les proclamations en défense de la biodiversité sont impuissantes face à la dégradation continue des milieux naturels. Sur le plan politique, elles se heurtent aux intérêts des multinationales de l’agrochimie et de la pharmacie qui cherchent à s’approprier le vivant par l’expansion des OGM et le brevetage des génomes [6]. Désormais, les décharges sauvages sont délocalisées de l’Occident vers les pays dépendants de même que le recyclage de porte-avions.

Entre les idées réformistes prônées dans le rapport Bruntland, puis à Rio, et le modèle ultra-libéral de l’impérialisme dominant, ce dernier l’a pour le moment emporté.

Aujourd’hui, une approche pratique des problèmes de l’environnement fait partie du programme de tout gouvernement bourgeois. En général, on s’efforce de fixer des limites à la pollution de l’air, de la terre et de l’eau. S’y ajoutent des plans progressifs de réduction des effets dangereux des résidus des processus de production. Ces plans font péniblement l’objet d’accords internationaux. En fin de compte, une telle politique n’est que du rafistolage : elle reste toujours insuffisante pour contrecarrer les destructions qui se produisent réellement. Les programmes économiques et les orientations politiques concernant "l’économie écologique de marché" prennent eux aussi de l’importance [7]. Jusqu’à présent, les tentatives de tourner intrinsèquement l’économie capitaliste vers un fonctionnement respectueux de l’environnement n’ont pas dépassé le stade de la théorie.

Cependant dans le contexte de mondialisation capitaliste, une vaste offensive est en cours pour imposer un système de "marchés de droits à polluer" à l’échelle mondiale dans le cadre de la lutte pour la réduction de la quantité de gaz à effet de serre. Mis en avant par les États-Unis, ce mécanisme a été accepté par l’Union Européenne. Il comporte de graves dangers qu’il convient de combattre. En premier lieu, il ouvre la voie à un renforcement de la dépendance des pays sous-développés par rapport à ceux du Nord : dans un dispositif où chacun dispose de son quota monnayable de pollution, le pouvoir de décider appartient à ceux qui disposent de la puissance financière pour marchander la pollution à leur guise. Les pays du Sud et de l’Est, fortement endettés, risquent fort de vendre leur quota aux pays du Nord, pourtant déjà largement les plus pollueurs. Ensuite le système vise à transformer la pollution en marchandise, donc en source de profit. Comment imaginer dans ces conditions que cela permette une réduction effective de la pollution ?

Enfin, il faut souligner que ce dispositif, pièce maîtresse de l’offensive libérale dans le domaine environnemental, a pour objectif de désamorcer la charge subversive de la critique écologique dont la logique tend à remettre en cause le fonctionnement d’ensemble du système capitaliste : il s’agit d’accréditer l’idée que le marché est le meilleur instrument de lutte contre la pollution, que plus de capitalisme rendrait le capitalisme intrinsèquement "propre". Cette idée doit être combattue au même titre que la thèse selon laquelle la protection de l’environnement pourrait devenir le moteur d’une "nouvelle modernisation de l’économie capitaliste".

Un véritable fossé sépare les états riches des états pauvres. Si, dans les pays impérialistes riches, on a réussi ces dernières années à endiguer quelques-uns des phénomènes les plus graves de pollution et de destruction, dans les pays pauvres, même les moindres mesures nécessaires échouent face aux problèmes de financement ou face à l’intérêt de quelques entreprises qui réalisent leurs profits, en grande partie, justement en dégradant l’environnement.

Expériences d’organisation politique du mouvement écologique

Dans un nombre croissant de pays, des partis verts se développent. En Europe occidentale, ils ont acquis une représentation parlementaire dans des pays aussi différents que l’Allemagne, la France, l’Autriche, la Belgique, la Suède ou le Portugal [8] et constituent un groupe significatif du Parlement Européen avec 55 députés [9]. Ils participent ou ont participé à des coalitions de gauche aux gouvernements dans au moins de trois pays de l’Union : Allemagne, France et Belgique. Des partis verts existent de même dans des pays dépendants (Brésil, Turquie, etc.). Aux USA, la candidature de Ralph Nader aux élections présidentielles symbolise l’émergence politique, à partir des luttes anti-mondialisation, d’un front rassemblant défenseurs de l’environnement, jeunes et syndicalistes.

Le développement d’organisations et de partis verts depuis une trentaine d’années s’explique, bien sûr, par l’émergence d’une crise écologique à dynamique globale, mais ne peut se comprendre sans des facteurs politiques supplémentaires, comme le manque de perspectives générales des directions traditionnelles du mouvement ouvrier ou l’absence de percée révolutionnaire en Europe capitaliste après 1968, et ce malgré quelques percées récentes (NPA, Bloco de Esquerda, Die Linke, etc.)

Il serait complètement erroné de mettre dans le même sac les diverses expériences "vertes". Selon les pays, les cultures politiques, leur origine historique concrète, elles ont des caractéristiques spécifiques. La palette va d’une forte influence de forces de droite ou des classes moyennes (dont l’émergence est liée aux préoccupations d’environnement immédiat d’individus ayant une bonne condition sociale et vivant dans les villes jusqu’à la cohabitation de courants gauches, alternatifs, éco-socialistes, en passant par des groupements verts réformistes. On peut dire d’une façon générale et avec toute la prudence qui s’impose que :

- Il s’agit parfois de tentatives d’organisation dans la gauche réformiste qui se situent plus à gauche des directions traditionnelles ;

- bien que leur base sociale soit souvent composée à 75% de salariés, ces courants ne se considèrent pas comme faisant partie du mouvement ouvrier [10].

- tout en étant souvent nés comme des structures électorales informelles sur des plates-formes centrées sur l’écologie, les mouvements verts ont pris des positions critiques dans d’autres domaines aussi (politique sociale, course aux armements, tiers-monde, etc.) ;

L’activité des écologistes est caractérisée par la combinaison d’une critique souvent correcte d’injustices sociales sectorielles et de "stratégies" réformistes illusoires [11]. Dans la plupart des cas, l’activité gouvernementale ou parlementaire étouffe quasiment l’activité militante du parti vert, favorise l’apparition de formes traditionnelles de délégation de pouvoir, et par-là même tend à désamorcer le caractère radical de son mouvement [12]. Pire, les Verts allemands, par exemple, sont en passe de perdre toute la charge utopique contenue dans la critique écologiste, et de se transformer en un simple "parti de réforme" parmi d’autres. Leur entrée dans le gouvernement, à la fin 1998, a provoqué chez les " Grünen " un véritable séisme politique. Les secousses se sont succédé avec le compromis difficile sur le dossier nucléaire, la guerre au Kosovo ou en Afghanistan, et l’accentuation du cours néolibéral de la politique gouvernementale. Venant d’une filiation moins radicale, les verts belges [13] ont suivi la même route avec encore plus de rapidité... Pour autant, il est vain de spéculer sur le rythme et les formes possibles des évolutions encore à venir dans les partis écologistes et sur la question de savoir dans quelle mesure la succession de décisions prises par les Verts pourrait faire système en modifiant ainsi leur caractère.

Il faut juger les acteurs politiques non pas en premier lieu en fonction de leurs affirmations, de leurs programmes ou de la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes, mais d’après leur fonction réelle dans la lutte de classe qui se traduit par les actes qu’ils posent. De façon générale, on peut affirmer que l’apparition d’organisations et de partis verts n’a pas eu d’effets rétrogrades, mais a, dans nombre de cas, élargi le champ d’action de la gauche. Loin de les ignorer, il s’agit plutôt de développer vis-à-vis d’eux une politique active : actions communes, débat sur leurs positions théoriques, etc. Dans certains pays ont surgi des partis de protestation et des mouvements écologiques qui rassemblent électoralement et organisent une partie du potentiel critique social [14], au Portugal. Suivant la situation dans chaque pays, il appartient de juger concrètement de la meilleure forme de coopération avec de tels partis ou mouvements.



Didier Brissa
(relu et adapté par Gérard Craan)

Notes

[1Le rapport est disponible ici.

[3Consultable ici.

[4Texte et synthèses consultable ici.

[5Rapport (1996) de la Commission du développement durable (CSD) instituée par les Nation Unies pour assurer le suivi de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, au sommet de Rio (1992).Source.

[7Voir e.a. Un capitalisme vert peut-il exister http://hussonet.free.fr/capivert.pdf et "Peut-on verdir le capitalisme ?" http://pierre.eyben.be/article405.html

[9Pour un total de 750 député européens.

[10Voir entre autres : Les cadres intermédiaires du Parti socialiste et d’Écolo : 41% de salariés du privé et 30% de fonctionnaires.

[11Citons par exemple l’article très « neutre » : « Qu’est-ce que l’écologie politique, écrit par Benoît Lechat du centre d’études d’Ecolo, Etopia

[12Ainsi, Ecolo connut une scission dès le milieu des années ’80 sur base de ces critiques. Ce fut l’existence éphémère de Vega, pour VErts pour une Gauche Alternative.

[13Guerre en Irak : les votes à La Chambre.

[14Outre VEGA, déjà cité, mentionnons encore la Gauche Verte Nordique, en Scandinavie ou Os Verdes.

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