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Les multiples facettes de la pénibilité. Analyse du métier de caissier

lundi 15 mars 2010, par Frédéric Michel

Le terme de pénibilité est devenu un thème à la mode dont tout le monde parle. Les médias mettent en évidence que le travail est devenu plus pénible mais bien souvent il n’est pas évident de savoir véritablement ce que recouvre cette idée. C’est pourquoi nous avons décidé d’approfondir la pénibilité d’un métier spécifique : celui de caissier, en développant ses différents aspects [1].

Dans le cadre d’entretiens de recherche [2], il a été constaté que même si les caissiers interrogés travaillent dans des pays différents et dans des chaînes de magasin distinctes leur discours est similaire. Ils rencontrent un grand nombre de conditions de travail pénibles.

La précarité de l’emploi

Pour commencer, régulièrement les responsables des grands magasins jouent avec la législation afin de ne pas devoir les engager en Contrat à Durée Indéterminée (CDI). Ils sont donc pendant de nombreuses années sous contrats précaires.

Ils s’arrangent toujours évidemment. Si tu as trois contrats à durée déterminée, ils sont obligés de te donner un CDI. Alors ils s’arrangent. Ils donnent deux contrats déterminés et un contrat de remplacement du coup cela ne compte plus. Et puis j’ai eu une pause de deux mois du coup cela annule le reste. Puis j’ai repris. C’est de nouveau reparti à zéro. Eux ça les arrange bien. Chaque fois que ton contrat s’arrête tu dois te remettre au chômage. Puis chaque fois ils te reprennent et du coup ils touchent une prime. (…) Ils engagent pour trois mois. Ils ne vont pas prolonger trop longtemps parce qu’après trois contrats à durée déterminée, ils sont obligés de t’engager définitivement et ça les arrange pas.

Femme, 23 ans, Caissière dans un grand magasin (Belgique), vit maritalement.

Flexibilité du temps de travail

Deux autres difficultés sont que leurs horaires fluctuent énormément et qu’ils doivent régulièrement travailler le samedi. En plus, ils sont engagés en général sous contrat de 18h et, quand l’employeur a besoin de personnel supplémentaire, ce qui est fréquemment le cas, il leur demande de venir plus souvent. Etant en CDD et ayant un temps partiel, la plupart d’entre eux auront tendance à accepter. Dès lors, le temps partiel qui a priori permet de mieux concilier la vie privée et la vie professionnelle est, dans ce cas, plutôt pénalisant car ils doivent véritablement s’adapter au temps de l’entreprise [3].

- J’ai un 18 heures. C’est un 18 heures officiel. Evidemment ils profitent des temporaires justement pour faire des heures en plus. Comme tu es là comme temporaire, tu n’oses rien dire. Alors quand on te demande de faire des heures en plus, tu acceptes.

- C’est 18h sur le contrat et c’est combien d’heures réellement ?

- C’est une trentaine d’heures parce qu’évidemment les anciennes ne veulent pas faire des heures en plus. Elles les demandent chaque fois en récupération, du coup cela ne les arrange pas beaucoup.

- Et tes horaires, les sais-tu semaine après semaine ?

- Je le sais trois semaines à l’avance mais ce n’est jamais deux jours le même horaire et non plus jamais la même semaine. On a un jour de congé en plus du dimanche qui tombe au hasard quand la responsable l’a décidé. Les horaires changent tout le temps. (…)

- Tu n’as jamais le samedi ?

- On a huit samedis par an de congé. Mais il y en a apparemment qui ne les ont jamais. Je pense que je n’ai jamais eu de samedi donné.

Femme, 32 ans, Caissière dans un grand magasin (Belgique), mariée.


La pénibilité du travail vue par Carrefour (capture d’écran adaptée de son site)


La pénibilité pathologique (troubles de santé)

Ces caissiers sont confrontés à de nombreuses conditions de travail pénibles. La répétitivité des tâches et la monotonie les rapprochent même, dans une certaine mesure, des travailleurs à la chaîne. De plus, ils se plaignent régulièrement de souffrir de problèmes de santé récurrents. Mis à part la plainte de la fatigue, ils parlent de douleurs multiples au niveau des poignets, des épaules, du dos et de la nuque qui mènent régulièrement à l’apparition de tendinites.

- C’est vrai qu’ici il y a parfois des absences prolongées. Au fait il y en a beaucoup qui ont des problèmes de tendinite à cause du fait qu’on fait toujours les mêmes mouvements. C’est surtout les plus âgées. Elles travaillent aussi souvent avec un bandage ou une sorte d’attelle à la main. Et puis il faut aussi déplacer les paniers qui se trouvent aux caisses. Nous on doit les regrouper et les remettre à l’entrée du magasin. Il y en a une qui s’est cassée le dos en faisant ça. Elle a été en maladie pendant un petit temps.

- C’est fréquent d’avoir mal au poignet ?

- Moi ça m’arrive déjà maintenant. C’est musculaire. J’ai aussi mal à la nuque et aux épaules. Six heures c’est quand même long en caisse. Tu fais le même mouvement. Quand tu as du monde, ce n’est quand même super top.

Femme, 32 ans, Caissière dans un grand magasin (Belgique), mariée.

La pénibilité relationnelle

Ils vivent aussi au quotidien une pénibilité relationnelle du fait de certains clients qui ne se gênent pas pour les agresser verbalement en les insultant. Certains ont même déjà été agressés physiquement.

- C’est déjà arrivé qu’ils t’insultent ?

- C’est déjà arrivé : « espèce de conne », « t’es qu’une salle caissière », « t’es trop nulle ». (…)

- Et les insultes c’est fréquent ?

- Des clients chiants je crois qu’on doit en avoir trois fois par semaine. Ils insultent vraiment, ils sont méchants. Pour eux on est un peu des sous-merdes. C’est la même chose pour les quarts d’heure. C’est une autre caissière qui vient nous remplacer quand on prend la pause. Elle doit ranger sa caisse et je dois mettre la mienne. Cela prend 2 minutes 30 à tout casser. Pour eux c’est énorme »

Femme, 37 ans, Caissière dans un grand magasin (France), vit maritalement.

La pénibilité temporelle

Ils sont également confrontés à des formes de pénibilité temporelle. Leur vitesse de pointage est généralement chronométrée. Ce contrôle permanent les pousse à accélérer un maximum [4].

- On est chronométré aussi pour la vitesse de pointage et la vitesse quand tu rends la monnaie. Tu as une minuterie qui se met en route chaque fois que tu ouvres ta caisse. Les clients ne s’en rendent pas compte. Parfois on va super vite et les personnes âgées n’arrivent pas à suivre. Elles disent qu’on va trop vite mais on a quand même une vitesse à respecter. Logiquement on est censé avoir deux clients en attente plus celui avec lequel on est occupé. (…)

- Et après on te dit en combien de temps tu travailles ?

- Après ils affichent une semaine par mois au hasard avec ton numéro de matricule. Ils « tipex » les noms et tu ne connais pas les numéros de tout le monde. Elle met une grosse barre au fluo sur la liste. Du haut jusqu’à la ligne c’est très bien et de la ligne jusqu’au bas c’est trop lent. Tu as intérêt à avancer et à accélérer si tu es dans les trop lents.

- C’est une fois par mois ?

- Une fois par mois, il y a le temps qui est calculé sur une semaine. On est chronométré tous les jours mais on ne sait jamais quelle semaine elle va afficher. Généralement d’une semaine à l’autre, ça change pas beaucoup. (…) Celles qui sont là en contrat définitif, une fois par an elles sont appelées au bureau. Alors elles ont un compte rendu de leur dossier avec justement la vitesse de pointage, les présences, les absences. C’est un peu un compte-rendu de ce qu’elles ont fait et si tu n’es pas bien, tu te prends un savon. Il y en a qui sont déjà sortis en pleurant .

Femme, 41 ans, Caissière dans un grand magasin (France), Divorcée.

Dans certains cas, le contrôle de ces caissières est même poussé à son paroxysme. « Depuis le début de l’année 1998, j’ai pu observer dans un Hypermarché D de Nantes que les clients pouvaient aussi avoir un droit de regard sur le rythme du travail des caissières par l’intermédiaire d’un écran ordinateur, placé de manière très visible devant la barrière des caisses. Celle-ci enregistre les temps de passage en caisse de la clientèle pour chaque caissière et les restitue sous forme de courbes et de graphiques lisibles par tous » [5].

Conclusion

Dans le cadre de cet écrit, différents aspects de la pénibilité du travail de caissier ont été relevés. La particularité de ces travailleurs est qu’ils cumulent différentes formes de pénibilité : physique, relationnelle et temporelle. Autrement dit, leur travail est lourd physiquement, ils sont en plus confrontés à des comportements indélicats de la part de certains clients et, pour finir, ils doivent se dépêcher continuellement. En conséquence, ils souffrent de nombreuses douleurs physiques et de pathologies telles que les troubles musculo-squelettiques (TMS) voire, quand la pression est trop forte, de troubles psychologiques comme des dépressions.

Frédéric Michel

L’article de Frédéric Michel nous est parvenu peu après que Carrefour a décidé de licencier presque 2000 personnes. Non content de faire souffrir ses travailleurs, le groupe Carrefour entend les rémunérer moins. Derrière les licenciements se cache en effet la volonté du groupe Carrefour de changer de commission paritaire. Pour mémoire, une commission paritaire est l’organe, constitué à base égale de représentants des travailleurs et des patrons, en charge de déterminer les conditions de travail et de salaire [6] dans un secteur d’activité précis. Une entreprise (et ses travailleurs) est donc rattachée à une commission paritaire en fonction de ce qu’elle fait. Au fil des années, la force syndicale a permis de dégager des avantages substantiels dans certains secteurs, moins dans d’autres. De nouveaux secteurs sont également apparus, dans lesquels il a fallu partir de zéro [7]. La sous-traitance, la franchise [8], des combines techniques, etc. permettent parfois aux employeurs de choisir la commission paritaire qui leur semblait la plus intéressante. Confronté à des difficultés économiques majeures, en raison surtout de la mauvaise gestion patronale [9], le groupe Carrefour ne se remet cependant pas en question mais tente plutôt de faire passer les travailleurs à… la caisse. Comme il l’a déjà tenté en 2008, le groupe tente de changer de commission paritaire et, cette fois-ci, d’également recourir massivement à la franchise. Comme en 2008, Carrefour met en balance le maintien de l’emploi ou un nombre restreint de licenciements contre un changement de commission paritaire avantageux [10]. En plus du bâton des licenciements, il propose également une maigre carotte : la possibilité que certains magasins soient repris par le groupe Mestdagh. Mais via un système de franchise et donc à des conditions de salaire et de travail nettement plus dures pour les travailleurs.

Où en est-on aujourd’hui ?

Les négociations entre organisations syndicales et patronat se poursuivent. Après une grève réussie le 27 février, un arrêt de travail le samedi 13 mars était également prévu mais a finalement été annulé. Si l’outil de la grève est abandonné, il est envisageable que le personnel de Carrefour, victorieux lors du conflit de 2008, ne puisse être en mesure de maintenir ses conditions de travail actuelles en cette période de crise économique.

GC

Notes

[1L’auteur se base pour ce faire sur sa thèse de doctorat et les 150 entretiens approfondis réalisés en France et en Belgique (Michel F, De l’exploitation à la pénibilité. Etude de la pénibilité du travail en France et en Belgique, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 2010).

[2Ceux que l’auteur a lui-même menés.

[3. Cattanéo N, Le travail à temps partiel : un rêve ou un cauchemar ? Du volontariat à la contrainte ou les variations de la disponibilité permanente professionnelle selon les logiques du temps partiel, Thèse de doctorat, Université de Paris VII, 1996.

[4Prunier-Poulmaire S, « Flexibilité assistée par ordinateur. Les caissières d’hypermarché », Actes de la recherche en sciences sociales, n°134, septembre 2000, p.29-36.

[5Alonzo P, « Les rapports au travail et à l’emploi des caissières de la grande distribution. Des petites stratégies pour une grande vertu », Travail et emploi, n°76, 1998, p.41.

[6Comme la durée du travail, le salaire minimum sectoriel, la formation spécifique, la prime de fin d’année, le congé d’ancienneté, etc.

[7Par exemple, le secteur des Titres-services

[8Sur le système de franchise et l’extrême dépendance qui en résulte, lireEt voici l’entreprise sans patron...

[10L’hebdomadaire du PTB, Solidaire, donne un descriptif des différences de commission paritaires dans le commerce.

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