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Témoignage

Un peu de présence féminine

samedi 6 mars 2010, par Donya Feki

On connaît tous ces cafés arabes où il n’y a que des hommes. L’association AWSA-BE, Arab Women’s Solidarity Association-Belgium, organise discrètement depuis l’automne dernier une action originale pour inviter hommes et femmes des quartiers au changement : l’action « Femmes au café ».

Régulièrement, elles sont quelques femmes à faire de la présence féminine dans les cafés. Une démarche militante presque invraisemblable quand on sait combien la tradition de ces moments entre hommes est ancrée, quand on sait le poids du regard des autres sur les femmes qui vont "traîner" (c’est mal) au lieu de s’occuper de la maison et des enfants.

Noura Amer, présidente de l’association, n’a pourtant rien de provoc’ et fait la tournée des salons de thés consciente de marcher sur des œufs et en cherchant autant que possible l’échange, les causeries entre femmes – et ce que les femmes se racontent au café, ça déménage ! –, et l’échange avec les hommes – l’association féministe n’a pas si souvent l’occasion d’avoir un public masculin…

Mi-inconsciente, mi-kamikaze, je les ai accompagnées dimanche 17 janvier au Salon de thé Royal à Molenbeek, pour Radio Panik.

Ambiance match de foot à fond dans un décor des années 70 qui tendrait vers le café viennois. Passée la première commande, le jeune patron vient offrir sa tournée et se joindre à nous : « Ca fait plaisir, un peu de présence féminine. »
Il raconte le quartier, les émeutes de la fin de l’été, l’évolution de son café et regrette les débuts où la clientèle était plus variée.

Au fil de la conversation, rendez-vous est pris pour le 7 mars : le café veut s’associer à AWSA-BE pour inviter les femmes du quartier. Après-midi thé et petits gâteaux, en clin d’œil au 8 mars… Une petite révolution, l’air de rien ?

J’ai enregistré quelques petites brèves du salon de thé, dont voici la retransciption :

Les femmes entre elles :

- Une femme : « La femme voilée, moi je la vois danser la salsa, faire de l’aquagym aussi, mais hors de son quartier. Elle n’ira jamais au café dans les quartiers chauds, alors là je ne suis pas d’accord. Pour moi voilées, pas voilées, les femmes doivent pouvoir aller partout. »

- Une autre : « C’est le poids de la communauté, il y a encore une association entre les femmes qui "traînent" et le café : le café, c’est pour traîner, comme si on étaient paumées, qu’on savait pas quoi faire d’autre... »

- Une troisième : « Pour moi, c’est des femmes qui n’ont pas confiance en elles, et alors elles se cachent, voilà, pour moi c’est comme ça. »

Après que la petite troupe s’en est allée à la maison :

- Moi : « Pourquoi est-ce qu’il y a essentiellement des hommes dans ce café ? Là maintenant je suis la seule femme »

- Un client : « Ben allez vous asseoir, y a pas de souci, hein. »

- Moi : « D’accord, mais pourquoi il n’y a que des hommes dans ce café ? »

- Le client : « Peut-être que les femmes ont des trucs à faire à la maison. Chez moi y a les enfants, y a le ménage. Les hommes, ils travaillent la semaine, et le weekend, ils se reposent un petit peu. »

- Moi : « En fait, c’est ça la démarche de cette association, c’est d’essayer de changer un peu les mentalités. C’est des femmes maghrébines, elles ont envie de dire : pourquoi est-ce nous aussi on n’irait pas au café. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

- Le client : « Changer les mentalités ? Vous trouvez pas à ce niveau où elles en sont arrivées que le monde va assez mal, de plus en plus de divorces… Vous trouvez pas que c’est déjà assez de mal comme ça ? Elles peuvent prendre la place de l’homme aussi, hein. Oui, l’homme à la maison, il s’occupe des enfants… Je pense pas que la femme serait capable de faire ce que l’homme fait dehors. Si elle subissait tout ce que l’homme subit à l’extérieur, point de vue travail, emploi, charge des enfants, tout ça, je pense pas que la femme serait capable de ça. »

- « Ici on rencontre de temps en temps des amis, on boit un petit café ou un petit thé pour se détendre… Mais si on devait voir une femme ici, je pense que ça dérangerait personne. »

- Moi : « Mais si c’était votre femme ? Vous êtes marié ? »

- Le client : « Oui, je suis marié, mais je pense pas qu’elle aurait le temps. De temps en temps, on va au restaurant ensemble ou quoi, il y a pas de souci, elle est habillée respectueusement, il y a pas de souci. Pas ici, mais sans problème, hein, oui. »

Je dois dire à l’attention de ce cher client que j’en mets d’autres en boîte, dans d’autres milieux, et que je trouve d’aussi jolies perles chez un « belge-belge », progressiste, de haut standing économico-social et dont la femme va dans les cafés en tenue olé olé... Je dois dire aussi que cet échange avec un client relève de ma démarche et que les femmes d’AWSA sont plus fines et diplomates que moi.

Les femmes d’AWSA-BE ont à faire à trop de préjugés et d’impératifs contradictoires pour ne pas manier la complexité : elles se revendiquent laïques, mais contrairement à d’autres démarches laïques, elles n’ont pas pris de position, pour l’instant, sur le port du voile ; elles sont féministes, arabes, et savent les déplacements dans le sens de ces mots entre les pays d’immigration et les pays d’origine ; elles ont à lutter sur tous les fronts : l’émancipation des femmes arabes dans leur communauté, mais aussi les représentations fantasmagoriques et réductrices des femmes arabes dans les médias et les mentalités belges, et la liste n’est pas close…

Cela dit, j’invite tout le monde, hommes, femmes, liés au monde arabe ou pas, à se joindre aux prochaines sorties d’AWSA-BE, plus on sera de fous, et plus on s’amusera des règles non écrites qui entravent notre liberté de mouvement et limitent nos rencontres…

Donya FEKI

Donya œuvre également à Radio Panik

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