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"La Domination Masculine", un film de Patric Jean

dimanche 14 février 2010, par Ode

Dans son film documentaire « La Domination Masculine », Patric Jean nous présente divers témoignages qui mettent en exergue l’absence d’égalité entre les genres [1] au sein de notre société. Certains peuvent penser que cette inégalité est issue d’une époque révolue, mais il n’en est rien. Si on compare la situation actuelle avec celle des années ’60 par exemple, de nombreux changements se sont opérés, mais le documentaire montre que l’inégalité est toujours une réalité et qu’elle ne peut en rien se justifier par des arguments biologiques. Tout est question de construction sociale et culturelle.

Affiche "La Domination Masculine"

Le film commence en beauté par une séquence sur l’opération de prolongation du pénis (hommes sensibles s’abstenir). Parmi les intervenants, un homme explique pourquoi il lui est indispensable de se faire charcuter le pénis afin de gagner quelques centimètres : ses propos traduisent un "besoin symbolique de force et de puissance" [2]. Sa « virilité de mâle » semble n’avoir aucun prix. Tous les hommes ne vont peut-être pas se retrouver dans ce témoignage, mais il a pour mérite de parfaitement introduire la ligne directrice du film ou encore l’axe de déséquilibre qui gouverne les rapports entres les femmes et les hommes : schématiquement, dans le « jeu social », l’homme se voit attribuer le rôle actif du dominant, contrairement à la femme qui reçoit le rôle passif de la dominée ; l’homme se doit d’être fort et viril et la femme frêle et soumise. Une telle conception se retrouve dans diverses images publicitaires qui présentent des femmes très jeunes et maigres contrairement aux hommes plus âgés et musclés (avec un caleçon bien rembourré). Un tel visuel traduit la perception de l’idéal incrusté dans les rouages culturels mais renforce également cet idéal. Le film de Patric Jean nous présente également tout le travail de retouche d’image effectué sur un modèle féminin afin de le faire correspondre à un idéal, par définition bien loin des réalités.

Et il ne faut en rien penser que l’homme est le seul à jouer son rôle au sein de la société : il en va de même pour la femme. Sur un lieu de speed dating, les descriptions de l’homme idéal énoncées par des femmes témoignent d’une apparente volonté de trouver un homme au profil dominant tout en escomptant lui apporter une beauté passive en retour. De même, que penser des Miss qui s’exhibent dans un salon automobile face au strabisme d’un troupeau de mâles ne semblant plus faire la différence entre une femme et une voiture ? Ou encore des femmes qui favorisent l’élégance à la facilité de déplacement en se chaussant de talons aiguilles alors que les hommes se chaussent de façon plus confortable et adoptent une démarche plus rustre ? Selon Patric Jean, "le rapport de domination et de soumission ne peut pas exister sans l’accord du groupe soumis" [3].

La construction du déséquilibre dans la perception des genres, pouvant mener à des situations aliénantes dans le quotidien de tout un chacun et surtout celui des femmes, s’opère dès la petite enfance : Serge Héfez, psychiatre et psychanalyste, explique que selon le sexe de leur enfant les parents vont adopter des attitudes différentes. L’interprétation de l’expression des émotions varie également : pour une même vidéo d’un bébé qui pleure, les adultes perçoivent de la tristesse si l’enfant est décrit comme de sexe féminin et de la colère s’il est décrit comme de sexe masculin [4]. Le jouet est également vecteur des perceptions sociales et culturelles relatives au sexe [5] : les fabricants et revendeurs de jouets effectuent régulièrement une distinction entre les jouets pour filles et ceux pour garçons. On trouvera, par exemple, des jouets destinés aux petits garçons qui permettent de mimer la profession de médecin ou papa qui bricole (imitations d’outils de bricolage tels que des foreuses), tandis que les petites filles se verront plutôt attribuer des jouets qui permettent de mimer la profession d’infirmière ou encore maman qui passe l’aspirateur, lave et repasse le linge (imitations de planches à repasser, machines à laver …). Heureusement, comme le film le souligne, certains consommateurs passent outre cette scission effectuée par les fabricants et revendeurs, mais ce ne sont certainement pas les cas les plus nombreux. Ce faisant le déséquilibre femme-homme est maintenu, voire renforcé. Un tel conservatisme des rôles est également visible dans des livres pour enfants où, par exemple, maman-ours fait la vaisselle pendant que papa-ours lit son journal dans le fauteuil.

Un autre passage du film est consacré à la violence conjugale. Celle-ci peut être interprétée comme une dérive du déséquilibre social et culturel entre les sexes : au sein des couples hétérosexuels, les statistiques attestent que les violences effectuées par des hommes sont largement plus nombreuses que celles effectuées par des femmes, et les scénarios de violence conjugale commencent toujours par une étape de volonté de contrôle de l’autre (contrôle des fréquentations, des vêtements, du maquillage...). Tout porte à penser que la construction sociale de l’homme comme incarnant le dominant mène à des dérives agressives et violentes au sein du couple.

Face aux multiples manifestations de l’inégalité entres les femmes et les hommes est né le mouvement féministe visant à instaurer l’égalité entre les genres. On en retrouve des traces en France dès le 19ème siècle [6] et actuellement ce mouvement est très développé au Canada où il a peut-être été catalysé par le massacre des femmes de l’École Polytechnique de Montréal en 1989 (également présenté en images dans le documentaire de Patric Jean) [7]. Le film nous présente quelques témoignages de féministes qui offrent leur interprétation du mouvement et de son évolution (principalement au Canada).

Cependant, un tel mouvement, composé de femmes mais également d’hommes, a vu naître un groupe d’opposants assez hargneux : les masculinistes. Ces derniers, contrairement aux féministes, prônent un renforcement des inégalités : selon eux, le sexe est déterminant dans le rôle à jouer au sein de la société. Outre des propos classiques tels que « l’homme est un être de compétition, il aime la compétition, il aime les défis (…), c’est aussi celui qui protège les membres de sa famille », on pourra entendre des discours qui effectuent un parallélisme entre nazisme et féminisme — « le féminisme est un crime contre l’humanité » affirmera un masculiniste —, d’autres iront même jusqu’à justifier la violence des hommes envers les femmes. Les propos d’Eric Zemmour illustrent parfaitement ce cas de figure quand il affirme "Ce n’est pas monstrueux. Il faut qu’il [l’homme, NDLR] soit un prédateur sexuel civilisé. Il y a une attente de virilité, il y a une attente de violence. Donc il faut de la virilité, il faut de la violence" [8]. Plus sinistre : dans une interview, Patric Jean affirme que certains masculinistes théorisent et défendent la pédophilie [9].

Ce film documentaire ne propose pas une analyse complexe et détaillée de la situation actuelle (pour ce faire, le site web www.ladominationmasculine.net propose quelques articles, statistiques et vidéos complémentaires), mais présente, en images et en témoignages, diverses manifestations marquantes des rapports d’inégalité entre les femmes et les hommes au sein de notre société. Ces exemples, pour la plupart amusants (autant que l’ironie peut l’être) ou choquants, sont parfois tellement bien intégrés dans notre quotidien que l’on n’y porte pas attention [10]. Un des mérites du film est de les mettre en lumière. Patric Jean affirme vouloir susciter le débat auprès du public, le faire réfléchir et dialoguer.

Ce film, qui nous ouvre les yeux sur un pan patriarcal de notre société, n’est malheureusement plus à l’affiche en Belgique mais il sera certainement bientôt disponible sur support DVD, ceux qui n’en ont pas encore eu l’occasion pourront ainsi en profiter.

Ode

Et après le film ...


Notes

[1« Le genre fait référence aux différences sociales entre les femmes et les hommes ; elles sont acquises, et peuvent présenter des variations tant à l’intérieur des cultures qu’entre elles », contrairement au « sexe qui fait référence aux différences biologiques existant entre les femmes et les hommes. »
Source : http://www.ladominationmasculine.net/themes/47-la-construction-du-genre/87-concepts.html

[5Lire à ce sujet « Le jouet, outil de reproduction sociale », une interview d’Anne Morelli par Christine Oisel

[8Ces propos ont été diffusés à la suite d’un passage sur les violences conjugales, après une voix off annonçant "Ils semblent rares, ces hommes de plus en plus conscients de leur violence. Par contre certains, de plus en plus nombreux, en viendraient presque à justifier l’injustifiable.". Eric Zemmour accuse un montage et a conséquemment envoyé "une sommation d’huissier exigeant la cessation d’exploitation immédiate" du documentaire à Elzévirs Films, producteur du film. Cependant, dans l’émission "Ce soir ou jamais" sur France 3, il ne nie pas avoir prononcé ces paroles et sa seule justification est que ses propos étaient issus d’une ancienne émission où il essayait "d’expliquer la symbolique de la violence, et de ce que Jacques Brel appelait la tendre guerre, c’est-à-dire qu’il y a de la violence dans ce qu’on appelle l’amour, les relations sexuelles, etc, c’est une évidence depuis des millions d’années". Si il ne souhaitait pas consciemment justifier les actes de violence conjugale, il considère de toute évidence que les rapports entre les femmes et les hommes sont naturellement déséquilibrés et que l’homme doit faire preuve de virilité et de violence. Ce qui n’est pas pardonnable.
Source : http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=6387.
D’autres interventions masculinistes d’Eric Zemmour ici et ici.

[10Par exemple, comme le mentionne Patric Jean dans son interview, la différentiation des rôles n’est pas immédiatement visible dans les images de livres pour enfants, il faut mettre plusieurs livres côte à côte pour en prendre conscience. Le film effectue cette mise en évidence.

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