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Féminisme en travaux, femme sur chantier

lundi 22 février 2010, par Gérard Craan

Marie n’a pas commencé la charpente par hasard, mais elle n’y était pas non plus prédestinée. Ses études de régendat ne lui plaisaient pas. C’est un entrepreneur qui lui suggérera donc de se lancer dans la charpente. Bref parcours de femme dans un milieu que se réservent les hommes.

Je crois qu’au départ on ne prenait pas trop mon initiative au sérieux. Cela explique que je n’ai reçu aucune pression de mon entourage ou de ma famille. Lorsque je me suis rendue au Forem de Libramont [1], j’ai été très bien accueillie.

Sitôt terminée sa formation, Marie est acceptée par les Compagnons du Devoir, en France, qui lui offriront une formation spécifique à la charpente. Exclusivement masculin, le Compagnonnage venait de s’ouvrir aux femmes. Nous sommes pourtant en 2002. Je me suis alors rendue à Angers où l’on m’avait avertie que c’était une organisation très masculine. Dans mon souvenir, j’ai été très bien accueillie tant en entreprise que durant les stages de formation [NDA : la formation est basée sur six semaines de travail en entreprise payées au salaire minimum suivies de deux semaines de cours, en internat]. A aucun moment je n’ai été mise de côté. Mes collègues avaient néanmoins une certaine prévenance dès qu’il fallait porter quelque chose de lourd ou utiliser des machines dangereuses.

Et j’ai dû subir les traditionnelles questions sur l’aspect physique du travail. Sur le chantier je n’ai jamais eu de remarque. Par contre, le racisme est fréquent, particulièrement vis-à-vis des Arabes. J’essayais de dire que j’étais aussi une étrangère venue travailler en France, et que les cons se trouvaient partout.

Durant tout ce temps, Marie a toujours été la seule femme, que ce soit en formation ou en entreprise. Sauf bien sûr en ce qui concerne les aspects administratifs de l’entreprise.

Au terme de ses deux années d’apprentissage à Angers, elle rejoint un plus grand centre des Compagnons, à Strasbourg, pour se préparer à faire le Tour de France. Là, nous étions cinq filles et tous les compagnons vivaient dans un esprit communautaire. Je me suis aperçue que tous n’étaient pas d’accord avec l’accession des femmes au compagnonnage. Certains avaient peur que les femmes les « déconcentrent » et les éloignent du droit chemin du compagnonnage et du travail. Il y en avait d’autres qui disaient que c’était trop dur pour une femme. Et enfin d’autres affirmaient que cela n’avait rien de féminin et qu’ils ne supporteraient pas que leur copine revienne sale du travail ou avec un ongle cassé.

Mais le problème, c’est que toute la vie compagnonnique est effectivement prévue pour les hommes. On y développe des sentiments de camaraderie, de fraternité. Et l’arrivée de femmes casse un peu tout cela. Ce ne sont plus les mêmes blagues. C’est peut-être con mais un compagnon avait adopté une attitude très chouette en disant : « Marie c’est un charpentier, je lui sers la main, comme à tout le monde". Mais le jour où j’ai roté moi aussi, il a été très choqué. On leur gâche un peu le plaisir de pêter ensemble.

Mais je ne me dis pas féministe pour autant. La hiérarchie des compagnons voulait que je me consacre à la féminisation de la corporation. J’étais d’accord à la condition de pouvoir faire cela en plus de mes activités et eux me disaient plutôt que je devais interrompre les cours pour cela. J’ai donc refusé, je ne voulais pas être mise à part des autres ou avoir un statut privilégié. Je suis donc partie directement travailler en entreprise, à Dijon.

Au coeur de la France, Marie a également rencontré quelques « petits » problèmes de machisme. Avec Fred, le macho de base qui refusait que sa femme passe son permis de conduire. Ça lui donnerait trop de liberté, arguait-il. Avec un ouvrier qui m’a aussi dit de passer l’aspirateur [NDA : l’aspirateur de chantier] et de me taire. J’ai demandé à changer d’équipe. Lui ? il n’a pas eu de conséquences, complète-t-elle.

A part ces quelques remarques et brimades, Marie estime toutefois ne pas avoir été considérée trop violemment par ses collègues hommes.

Embauchée dans une autre entreprise, en Belgique cette fois, elle sera en effet victime de pressions bien plus fortes. Je travaillais dans une entreprise de Gembloux, au départ dans les bureaux, ensuite sur chantier. Et là, ça a été l’horreur. Dès la deuxième semaine, les ouvriers se sont sentis à l’aise avec moi. Ils ont donc repris leurs sujets de conversation « normaux » : le cul et les motos. Je peux dire que je connais par cœur la route des putes de la région. Ils voulaient aussi me choquer et j’ai fait l’erreur (sic) de leur montrer que je ne l’étais pas. Ils sont alors encore montés d’un cran et m’ont demandé si je portais des strings, quelle position sexuelle j’aimais, et ce genre de conneries. Quand je disais que les plus courtes étaient les meilleures, ils répondaient évidemment que seules les grosses font jouir. Il n’y avait plus d’issue possible. Souvent, le patron était présent et n’est jamais intervenu.

Marie est bien allée au syndicat pour se renseigner sur le harcèlement sexuel. Et la juriste lui a dit que ça ne servait à quelque chose que si elle voulait rester dans l’entreprise, pas si elle comptait partir. Mais comment vouloir rester dans une entreprise où règne une telle ambiance de travail ?

Marie lâche : J’en avais marre. Et puis l’entreprise a été en difficulté et je me suis retrouvé en chômage économique durant plusieurs semaines. J’ai finalement été licenciée alors que je n’étais pas l’ouvrière avec le moins d’ancienneté. Et bien entendu, alors que les autres ouvriers ne connaissaient que quelques jours de chômage économique par semaine parce qu’un mécanisme de tournante était organisé, Marie, elle, était en chômage toute la semaine et était exclue du système.

Pour autant, la charpentière n’est pas acerbe. Mais ne se fait beaucoup d’espoirs quant à travailler à nouveau sur chantier en Belgique. Ou alors un petit peu en tant qu’indépendante complémentaire, à côté d’un travail administratif ou d’une gestion d’entreprise. Elle estime aussi qu’en France, le statut "ouvrier" n’existe pas, il n’y a pas de discrimination avec les employés [2] : le métier y est plus considéré, et on ne travaille pas comme des malades. Alors qu’en Belgique on ne devient que rarement ouvrier par choix. On mêle les idiots et les quelques motivés. Tout le monde devient imbécile. Par exemple, on ne parle plus de culture alors que je parlais de cela en France. Alors pour l’acceptation de la femme, hein.

Marie n’est sans doute pas une victime "martyre" du sexisme. Elle n’a été ni violée, ni battue, ni constamment harcelée. Son cas n’a pas fait la "Une" des journaux. Elle a même reçu du soutien dans sa démarche. Pourtant son cas est exemplaire à double titre. Premièrement c’est le sexisme, entre autres données, qui l’a amenée à changer d’emploi et ensuite à être licenciée. Si l’accès au travail est entravé par le sexisme, le cas de Marie montre aussi qu’être femme est un facteur de licenciement. En Belgique, le taux d’emploi des femmes est inférieur de 12% à 15% à celui des hommes [3]. Deuxièmement, Marie se distancie fortement par rapport au mouvement féministe. Au fil de l’interview, elle affirmera plusieurs fois ne pas être féministe. Se basant sur le principe "qu’on ne peut être égaux" et "les femmes ne peuvent pas tout faire, les hommes non plus", elle reproduit une vision du féminisme tendant à l’égalitarisme et pas à l’égalité, laquelle n’implique pas que chacun soit identique mais que chacun ait les mêmes droits.

Gérard Craan

Notes

[1Le Forem organise des formations aux métiers du bois

[2NDA Au contraire de la Belgique où existent encore les deux statuts : "employé", occupation majoritairement intellectuelle et "ouvrier", défini comme occupation majoritairement manuelle.

[3Et leur salaire brut inférieur de 24%, selon la FGTB (Syndicats, 13 mars 2009).

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