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Témoignage

Les sirènes de Copenhague

vendredi 8 janvier 2010, par Gérard Craan

Embarqué dans le train militant pour Copenhague, l’auteur de ces lignes a saisi l’occasion d’en savoir plus sur les motivations de militants d’horizons divers. Mais pourquoi donc aller manifester ? Est-ce une manif tendance, ou le lien est-il explicite entre Seattle et Gênes, hier, Copenhague demain ? Ces militants ont-ils des choses à proposer ?

Dans la matinée du 11 décembre, 850 militants prenaient le Climate Expres pour Copenhague, train affrété spécialement par l’organisation Climat et Justice Sociale. Sur le quai numéro 7 de la Gare du midi, les discussions vont déjà bon… train. Des délégués syndicaux côtoient des membres du WWF, RTL filme des écolos, des mamies anglaises en verve des Socialist Workers se tiennent à côté de jeunes militants écologistes et alter-mondialistes basques de Bizi, un organisateur travailleur à Oxfam donne les dernières recommandations avec son gueulophone. Un auteur de JIM embarque également dans un des wagons du convoi avec quelques exemplaires imprimés du journal [1]. Le trajet durera quatorze heures, ce sera l’occasion d’en savoir un peu plus sur ce qui motive ces personnes, à titre individuel ou en groupe, à aller protester devant le Bella Center, le centre de Conférences de Copenhague où se tiennent les négociations climatiques. Allez, cette fois, ce ne sont plus les coups de sifflets des jeunes FGTB qui retentissent mais bien ceux du contrôleur. En route.

De l’emploi au climat

Tant qu’à faire, commençons par ces jeunes syndicalistes en herbe, particulièrement motivés. Céline, membre des Jeunes FGTB, pense que monde syndical et associations civiles doivent être à Copenhague pour montrer ce que l’on veut. Deux degrés de plus et c’est foutu. Certaines grandes usines émettent beaucoup de CO2. D’un point de vue syndical, nous devons réagir sur le côté social de la transition. Nous réclamons une transition juste [2]. Céline ne s’arrête pas à la seule "transition juste" et complète : notre mode de production fait réfléchir. Une part des richesses produites doit être investie dans l’écologique et le social. Pas dans un but de croissance pour la croissance mais avec l’objectif que le monde entier puisse vivre sur base d’un travail décent et d’un monde écologiquement viable [3]. Voit-elle un lien avec les autres contre-sommets ? Oui clairement. Les contre-sommets, les forums sociaux sont consacrés à des sujets bien spécifiques mais sont réunis par un grand point commun : l’opposition au capitalisme et l’envie d’un monde meilleur à tous points de vue.

Du Nord au Sud

Bertrand (à d.), Philippe et Sandrine à l’heure de la pause café

Déjà plus "expérimentés", Bertrand, Philippe et Sandrine, sont respectivement mandataires syndicaux à UCB, GlaxoSmithKline et Netoptic [4]. Ils partagent les mêmes préoccupations, mais le ton se fait plus dur et contestataire, leur internationalisme est fort présent : l’aspect social et sociétal ne peut pas être négligé lors du passage vers une "nouvelle économie". Nous sommes là pour le montrer. Y compris avec les prolétaires des autres pays. Les Américains disent aux Chinois de diminuer leurs émissions. Faut pas s’étonner que les Chinois répondent : "Pendant cent ans tu t’es fait du pognon sur notre dos et maintenant on doit penser à l’écologie et faire des efforts ?" Je peux comprendre que les pays émergents veulent aussi du pognon, maintenant. Il y a déjà des problèmes au Bangladesh, en Inde, mais les riches de ces pays s’en foutent. Comment vont-ils réduire leurs émissions, si on ne leur transfère pas notre technologie ? Et de compléter : Tout ça c’est vraiment une histoire de business, il y a des sociétés qui travaillent déjà sur la vente de déchets et la spéculation qui va avec et il y a tout un lobbying pour s’accaparer ce marché.

Et dans leur entreprise qu’en est-il ? Tant UCB que Glaxo développent énormément l’aspect environnemental dans l’entreprise : co-génération, panneaux solaires, contrôle sévère des déchets, etc. Ils savent qu’ils sont super contrôlés et ne peuvent se permettre aucun écart. Ce sont de grosses boîtes très surveillées [5]. Par contre, ce que deviennent les déchets par après ou même notre production, on n’en sait pas grand-chose mais ça semble plus délicat. Et il vaut mieux être travailleur que dans l’environnement proche des ces usines. Nous sommes mieux protégés que les habitants. Chez nous, le patron a enfoui toute une série de produits toxiques intervient Sandrine. Du cyanure, notamment. On l’a su parce qu’il a voulu revendre ce terrain pour y faire construire du logement. Il avait oublié les résultats d’analyse des sols et il doit maintenant dépolluer.

Du Sud au Nord

Nicolas et Jennifer, travaillent eux dans une ONG dépendant du Mouvement Ouvrier Chrétien, Solidarité Mondiale. Eux aussi font le lien entre Nord et Sud, mais d’une autre manière : Nous nous faisons un peu les porte-parole des travailleurs du Sud qui ne seront pas présents en nombre à Copenhague. Les pays touchés par le réchauffement climatique vont avoir un impact sur notre travail. Néanmoins, ils ne s’écartent pas d’une ligne pro-marché : il faut faciliter la transition, le développement des secteurs verts, promouvoir d’autres filières. Et, le mot est lâché, il faut se battre pour un marché vert. Même si Jennifer et Nicolas pensent qu’il serait pertinent de se rendre à d’autres contre-sommets, tel ceux contre le G8, la CSC (dont ils dépendent également) a décidé d’aller à Copenhague mais ne relaie pas d’autres appels. Elle est plus prudente.

Frontière germano-danoise : contrôle d’identité pour tous les passagers

A l’opposé d’une lutte pour un "marché vert", les motivations de Charles, Alain, Gilles et Sandra, militants à Climat et Justice sociale, sont clairement opposées à une gestion privée du climat. Nous allons à Copenhague parce qu’il y a des Carlsberg !, clame l’un. Non, plus sérieusement, on y va pour participer à la mobilisation. Nous n’avons pas de revendications pour que le traité aille dans un sens ou dans un autre. La solution ne viendra pas des gouvernements. Ils sont dans une logique libérale et sont en même temps convaincus que le problème est sérieux. Leur logique est donc de renforcer les recettes libérales. Les mécanismes de marché sont inapplicables, ils demeurent dans une logique scandaleuse de marché du carbone, de logique de profit, limitent le développement du reste de la planète. La solution, elle viendra des gens et de la mobilisation. A Copenhague nous sortons de la logique de lobbying des ONG. C’est une première de réunir ONG, syndicats, pacifistes, mouvements féministes, etc. autour d’un sommet consacré au climat.

Vision plus diffuse du côté de quelques Parisiens. Laurent, Pierre et Adrien se veulent simples individus. A les entendre, on les croit venus aussi pour le côté "événement". Eux veulent avoir un impact sur les décideurs. Ils sont un peu incertains quant au contenu des négociations en cours, les critères sont techniques, financiers, il est difficile d’isoler une composante parmi d’autres. C’est la première fois que se tient un contre-sommet sur la thématique de l’environnement. C’est plus large que les autres manifestations alter-mondialistes. Ici ça touche tout le monde et c’est près de chez nous.

-  Et le sommet de l’Otan à Strasbourg ne touche pas tout le monde ?

- Mwoui, mais je n’ai pas senti l’urgence d’y aller, conclut Pierre.

Du climat à l’emploi

Elodie (à g.) et Léa (à d.) face aux jeu d’échecs écologique

Restons avec des Français ; Elodie vient de Paris et sa copine Léa, de Tours. Toutes deux militent au sein des Alternatifs, une association basée sur quatre axes : solidarités, féminisme, autogestion et écologie. Nous ne modifierons pas le traité par une seule mobilisation, c’est un travail de très long terme. Mais c’est déjà positif. Au départ de problèmes environnementaux, nous avons étendu la problématique aux aspects sociaux, aux droits humains. La sphère alternative va de plus en plus se saisir de cet enjeu. Plus nombreux on est, plus on pèsera sur les négociations. Et en parallèle nous construisons un mouvement plus large et on parvient à associer des organisations aussi différentes que la ligue des Droits de l’Homme et les syndicats. Par contre, et c’est un risque, nous n’avons pas l’expertise des mouvements environnementaux. Il ne faut pas que l’on nous confisque le mouvement. C’est très clair, le capitalisme vert, nous n’en voulons pas !

Le sommet officiel de Copenhague résumé : policiers, militaires, scuplture WWF sponsorisée par Panasonic

Entre organisations syndicales, ONG, alter-mondialistes, individus, camarades, citoyens, compagnons, amis existe désormais un trait d’union. Certains sont partis des désastres pétroliers pour s’interroger sur l’exploitation des pays dépendants, d’autres ont réalisé que leurs patrons délocalisaient au Sud pour éviter de payer des salaires décents et ne plus se préoccuper de la santé de "leurs"travailleurs en polluant allègrement. Mais les objectifs divergent quant à mettre fin au capitalisme ou à le transformer en un capitalisme vert. Si le sentiment de confiscation du pouvoir est de plus en plus patent, qu’il faut une réappropriation collective de ce que qui a été "pris au peuple", certains espèrent encore une solution négociée ou lobbyée. Une unité d’un mouvement aussi éclaté n’est sans doute pas pour demain. Mais chaque mobilisation populaire fait apparaître un peu plus nettement la ligne de démarcation entre tenants du système et opposants. Les illusions démocratiques se perdent lorsque arrestations et coups de matraque pleuvent [6] ou lorsque, plus radicalement, les protestations sont ignorées. Mais c’est une autre histoire.



Gérard Craan


Notes

[1Téléchargeables, ici, ici, ici et ici en format pdf A3 plié en deux. Un article par version, agrémenté de différentes brèves.

[2Les organisations syndicales défendent un principe dit de "transition juste"qui consiste à transformer l’économie actuelle, fortement émettrice de gaz à effets de serre, vers une économie dite bas carbone, tout en maintenant ou développant les aspects sociaux. Cela passe notamment pas la création d’emplois verts, d’une prise en compte de l’impact des décisions environnementales sur les aspects sociaux dont l’emploi, des politiques de formation des travailleurs aux métiers verts, etc. Cette vision n’est pas sans faiblesses, en raison de la diversité syndicale actuelle de par le monde et de l’insertion des organisations syndicales dans les structures de décisions, au contraire du mouvement alter-mondialiste. Ainsi, la transition juste ne remet pas formellement en cause le capitalisme ni même la croissance effrénée, ne se prononce pas non plus sur l’énergie nucléaire. Les syndicats nationaux peuvent adapter ce principe à leur sauce locale. Voir entre autres ce dépliant de la Confédération Syndicale Internationale ou une critique des limites de la transition juste ici.

[3Une interview audio de représentants syndicaux réalisée dans le train par radiOxfam est disponible ici. Elle évoque la conciliation emploi-environnement.

[4Ces trois entreprises du Brabant-Wallon ont toutes procédé à des licenciements de masse ces deux dernières années.

[5UCB est une entreprise classé Seveso soit une entreprise avec manipulation de produits hautement toxiques, qui doit dès lors respecter une législation particulière.

[6La répression policière a peu été évoquée durant le sommet de Copenhague. Elle a pourtant été et arbitraire et très violente, comme en témoignent cette brève, cette vidéo ou encore ce témoignage audio.

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