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De l’illusion du “commerce équitable”

mardi 5 janvier 2010, par Didier Brissa (Date de rédaction antérieure : 2 octobre 2009).

Dans le cadre de notre numéro consacré au Consumérisme, nous reprenons les Dix objections majeures au “commerce équitable”… que Didier Brissa a publié récemment sur son site.

1 - Le commerce "équitable" est inéquitable.

En effet, pour qu’un échange soit réellement équitable, les conditions de protection sociale et de rémunération des individus qui produisent devraient être identiques à celles des personnes qui consomment. Ex : Au prix actuel, il faut trois cents ans à un Manuel, producteur local en Colombie, pour gagner 15 000 euros (environ la rémunération moyenne annuelle d’un salarié en Europe occidentale). Manuel reçoit, au nom du commerce équitable, d’après les chiffres fournis par Max Havelaar, 3 fois plus que ce que lui donne le marché, il ne lui faudra donc plus, au prix du marché équitable que… cent ans !

2 - Le commerce équitable favorise la concurrence déloyale

Ex. : Marie fabrique des chapeaux sur le plateau du Condroz. Elle les vend sur le marché à Namur. Sur ce même marché, Jacques propose des chapeaux estampillés "commerce équitable" moitié moins cher que ceux de Marie. L’association qui importe les chapeaux vendus par Jacques ne paye pas, comme tous les commerçants, le transport à son coût réel : le kérosène des avions et le gasoil des bateaux ne sont pas taxés. Ils ont pourtant un impact CO2 conséquent. Cette association de commerce équitable profite aussi, dans une moindre mesure que le commerce classique certes, des faibles rémunérations et de l’absence de protection sociale des pays producteurs et joue sur la force de l’euro. Enfin, Jacques n’est pas payé : salarié d’une entreprise, il occupe son temps libre en faisant du bénévolat pour cette association. Résultat : Jacques met en faillite l’activité de Marie, avec d’autant plus de force qu’il le fait avec la meilleure conscience possible, sûr de contribuer à un monde meilleur.

3 - Le commerce équitable ne tient pas compte des coûts écologiques

Ex. : Patricia achète une "banane équitable". Elle la paye 1 euro. Patricia pense ne manger qu’un fruit tropical alors qu’elle consomme aussi du kérosène, énergie nécessaire pour acheminer le fruit du Costa Rica jusqu’à chez elle mais aussi pour faire tourner les frigos pour empêcher le mûrissement normal du fruit. Ce kérosène n’étant pas taxé, le coût de l’impact écologique du transport n’est pas pris en compte dans son achat. Et la peau de la banane ? Celle-ci est perdue pour le sol du Costa Rica qu’elle aurait dû enrichir en compostant !Enfin, que le fruit soit dit « équitable » ne donne aucune garantie que sa culture se soit faite sans pesticide ni engrais chimique, encore moins que, lors de leur usage éventuel, toutes les mesures sanitaires pour protéger les travailleurs aient été prises.

4 - Le commerce équitable favorise l’appauvrissement de la biodiversité

Ex. : Patricia est en train de finir de manger sa banane "commerce équitable". Elle a aussi acheté un pamplemousse, une orange, et… une pomme. La diversité de sa corbeille de fruits étant à l’échelle du globe, Patricia néglige alors la biodiversité locale. Alors que sa région comptait cinquante variétés de pommes voici vingt ans, il n’en demeure plus que cinq aujourd’hui.

5 - Le commerce équitable accompagne la "déculturation" de la production

Cette logique de l’appauvrissement de la biodiversité s’applique également à la production agricole, y compris « équitable », puisque l’on y privilégie les produits et les monocultures correspondant aux demandes du marché occidental, au détriment des produits réellement locaux : le cacao de Côte d’Ivoire (plante américaine), les bananes d’Equateur (plante africaine), etc. Elle s’applique aussi aux cultures - Ex. : Quand Michel va en Inde, il est heureux de trouver une culture différente de la sienne, enracinée dans son milieu. L’habillement fait partie intégrante de cette diversité des cultures et cette diversité culturelle fait la richesse de la Terre. Toute la production fait ainsi partie de la culture vivante des peuples. Azimuts, entreprise d’habillement issue du "commerce équitable" importe en France des vêtements de style « exotique ». Imaginons la tête du Népalais qui, en arrivant à Paris, se trouve face à des personnes habillées en…habit « exotiques », voire népalais… Dans le même sens, sur son marché au Népal, le coca-cola et le lait en poudre Nestlé ont supplanté les productions locales. Gageons qu’il repart aussitôt, déçu. L’idéologie dominante mène au renoncement à sa propre culture.

6 - Le commerce équitable nous éloigne de l’essentiel : re-localiser l’économie

Ex. : Loba est paysan en Côte d’Ivoire. Il cultivait son champ pour se nourrir et alimenter son village (culture vivrière) puis, son gouvernement l’a obligé à produire des fèves de cacao pour les exporter en France (culture de rapport). Loba est alors devenu dépendant du cours mondial du cacao, alors que, grâce aux bénéfices réalisés en vendant les fèves, la Côte d’Ivoire a pu acheter des avions de chasse à la France. L’objectif des cultures d’exportation est de faire rentrer des dollars permettant à la fois le remboursement de la dette extérieure (déjà remboursée plusieurs fois [1] mais aussi le maintien au pouvoir de dirigeants soumis aux exigences de l’Occident et de la Banque mondiale…Malheureusement, le cours du cacao ayant beaucoup baissé, Loba se trouve au bord de la famine. Grâce au "commerce équitable", Loba a un peu moins faim (il reçoit maintenant juste assez d’argent pour acheter la nourriture… qu’il produisait avant) et la Côte d’Ivoire peut continuer à acheter des tanks à la France. Mais le retour à l’autosuffisance alimentaire s’est à nouveau éloigné… et Loba ne connaît toujours pas le goût du chocolat : un produit réservé pour les riches occidentaux.

7 - Max Havelaar cautionne la grande distribution et la malbouffe !

Ex. : Monsieur et Madame Grandval avaient un peu mauvaise conscience en se rendant en voiture au Delhaize tous les samedis. Ils savaient que, d’une part, cela ne favorise pas leur coopérative, les paysans au marché ou encore les commerces de proximité, et que, d’autre part, ils faisaient tourner la grande distribution avec toutes ses conséquences : déshumanisation, impact écologique (automobile obligatoire pour y aller, transport routier, flux tendus, agriculture intensive), mal économie, etc. Ils savaient aussi très bien que ce type de distribution dans les pays riches est la cause de bien des maux dans les pays du Sud. Désormais, grâce au paquet de café Max Havelaar qu’ils déposent à la fin de leurs courses dans leur charriot plein à ras bord, ils ont maintenant en plus bonne conscience. Delhaize s’est en effet servi de cet argument en y axant une large partie de sa communication. Avec cinq produits labellisés “commerce équitable”, on peut accéder aux 120 000 produits non labellisés d’un grand magasin en toute bonne conscience ! En Suisse, depuis mars 2003, le thé, le chocolat chaud et sept cafés Max Havelaar sont vendus dans les MacDonald’s. "Pour Max Havelaar, dit Didier Deriaz de Max Havelaar Suisse, cette opération répond à sa vocation d’élargissement du marché pour les produits du commerce équitable pour que toujours plus de producteurs du Sud aient accès au commerce équitable. . . Si on peut concéder que MacDo puisse bénéficier d’une meilleure image à travers ce projet, Max Havelaar ne labellise par pour autant la firme MacDonald’s. Ceci constitue un nouveau concept, c’est aussi un projet pilote de MacDo Suisse. En cas de succès, ce projet pourrait être étendu au plan européen.". Le logo Max Havelaar apparaît sur les 139 magasins suisses MacDo à côté de la photo des produits MacDo labellisés sur tous les menus, les tables, au-dessus des comptoirs, à l’extérieur. "Si MacDonald’s en France fait ce choix, nous n’avons pas à le refuser", argumente Victor Ferrera, directeur de Max Havelaar France [2].

8 - Le commerce équitable cautionne la mondialisation

Notamment en maintenant la dépendance aux aléas du marché mondial des matières premières, les produits sélectionnés correspondant à la demande formatée et limitée des marchés occidentaux. Tout cela au détriment de l’autosuffisance alimentaire, de la biodiversité en termes de préservation des produits locaux originaux, etc. Cela casse autant les combats d’ici que de là-bas.
Ex. : Renée est une vielle militante écologiste. Elle se bat depuis cinquante ans pour les cultures vivrières et contre les cultures de rapport. Elle ferraille contre l’uniformisation du monde, contre la volonté de l’Occident d’étendre son anticulture marchande au reste de la planète, contre le ”commerce” des pays riches. Pour elle, le commerce équitable est une véritable catastrophe. En effet, comment combattre encore la mondialisation si on lui pose des pastilles vertes, des "labels éthiques", si on cautionne ce système si fondamentalement destructeur qui détruit la nature et opprime une multitude d’humains sur la planète ? Comment alors amener une critique constructive qui remette en cause les problèmes à leurs racines et non une fausse contestation qui n’a pour conséquence que de renforcer ce système ?

9 - Le commerce équitable est une forme du néocolonialisme

Ex. : Patrick arrive à la retraite. Après avoir passé sa vie à polluer la planète dans une grande entreprise de chimie, il se dit qu’il pourrait occuper sa retraite en faisant quelque chose "pour les autres", et notamment pour ces pauvres noirs. En plus, le commerce équitable lui permettra de joindre l’utile à l’agréable en voyageant à travers le monde. Nathalie, elle, a 29 ans. Elle ne veut pas travailler dans une multinationale classique. Elle choisit donc de travailler chez Oxfam. Ainsi, elle a tous les avantages d’une entreprise classique plus l’éthique. Et, comme Patrick, elle adore les aéroports. Patrick et Nathalie sont, sans vouloir l’accepter, la version actuelle de nos anciens missionnaires. Ceux-ci apportaient une caution morale au vol des ressources naturelles et à l’esclavage des pays du Sud. Notamment en entretenant la dépendance des producteurs du sud aux exigences commerciales du nord. Avant de vouloir "faire le bien", Patrick et Nathalie ne se sont pas demandés comment d’abord "ne pas nuire". Ainsi, tous les deux continuent, avec les 1 % de la planète les plus riches, à prendre l’avion ou bien encore à aller aux sports d’hiver, sans se poser sérieusement de question sur les conséquences qu’implique leur mode de vie. Dans leurs stations de ski respectives, très fiers, Patrick et Nathalie parlent à leurs amis de ces paysans andins qui sont "si gentils". Ils ne dédaignent pas de temps en temps "faire la morale" et pousser un coup de gueule contre ce monde "qui va si mal". Parfois c’est pire encore. En croyant honnêtement œuvrer pour une ONG tiers-mondiste ou environnementale, on est instrumentalisé par une multinationale.
Ex :Chiquita, qui commençait à pâtir d’une piètre image à cause des pesticides et de ses rapports aux droits humains (qui s’est entre-temps trouvé des collègues du même acabit style Lipton) a créé la Rainforest Alliance (mais non, c’est une organisation indépendante bien sûr) et promeut cette nouvelle image de marque en audio dans les grandes surfaces. Par ailleurs, on a pu voir passer dernièrement une invitation à une conférence sur le commerce équitable où cohabitaient les logos de la Rainforest Alliance et de Max Havelaar (paix à son âme). En cette période de coup d’Etat au Honduras soutenu par Chiquita…ce qui n’est jamais qu’une continuation de ce qu’elle fit déjà un certain 11 septembre 1973, quand elle s’appelait encore "United Fruit" [3].

10 - Le commerce équitable participe à l’idéologie de la soumission

Ex. : Thierry milite dans une association de commerce équitable depuis dix-sept ans (son salaire représente dix fois celui de Loba en Côte d’Ivoire). Il connaît bien les objections au commerce équitable des militants écologistes radicaux, comme Renée. Mais Thierry travaille et ne veut pas remettre en cause toutes ses longues années de labeur acharné. Au lieu de prendre en compte des remarques de ses contradicteurs, il choisit de les insulter : "Vous voulez que chacun reste chez soi ! ?", etc. Thierry ne cesse de parler de "réalisme", de "stratégie" et de "pédagogie". Thierry finit par être le meilleur allié de la soumission au "réalisme économique". Sans forcément s’en rendre compte, Thierry a fait passer dans son échelle des valeurs les lois de l’économie avant le principe moral. Et le système se nourrit d’abord de toutes les fausses contestations qui légitiment le primat de l’économie. C’est le retour à la case départ.

(à partir d’un article du magazine Silence)

Didier Brissa

Notes

[1Voir le site www.cadtm.org

[2Source : Politis 12/06/03

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