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Chronique culture

Le Cantique de l’Apocalype joyeuse, d’Arto Paasilinna : petit manuel d’utopie

lundi 28 décembre 2009, par Gérard Craan

La fin du 20e siècle en Finlande, à proximité de la forêt de Kainuu. Plus proche de la Russie que de la capitale. C’est là, en plein milieu de nulle part, que se crée la communauté d’Ukonjärvi. Avec Le cantique de l’Apocalypse joyeuse, Arto Paasilina nous narre ce retour à la nature à la fois pragmatique, poétique et plein d’humour.

Le grand brûleur d’églises Asser Toropainen se préparait à mourir. (…)C’était la quinzaine de Pâques, la veille du Vendredi saint. Un baroud contre Dieu, les prêtres et l’Eglise. Voilà ce qu’était Asser Toropainen, un athée d’aujourd’hui. Le dernier bolchevik de la planète. Il confie ses dernières volontés à son petit fils, Eemeli Toropainen : la construction d’une église en bois. Si je peux me permettre, tu n’aurais pas perdu la boule ?, s’étonne son petit-fils.

Et s’amorce ainsi Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse d’Arto Paasilinna [1], fiction douce-amère sur la construction progressive d’une communauté villageoise tandis que le chaos devient mondial.

(cc) bjaglin

Dès l’entame du roman, Paasilinna nous conte cette construction d’église sans prêtre [2], autour de laquelle se regrouperont peu à peu des familles environnantes et quelques écologistes. Sur base d’une vie simple au fond des bois, de mœurs libres et de plaisirs partagés, s’érigera petit à petit une communauté. De la construction de quelques chalets épars au sein desquels on aura tôt fait d’installer un alambic, à l’extension du domaine sur plusieurs milliers d’hectares, de la gestion particulière des problèmes avec l’administration centrale finlandaise à l’autonomie complète, de la pêche au jour le jour de quelques poissons à la mise en conserve des réserves pour l’hiver, au gré des histoires d’amour et des séparations, la vie des habitants d’Ukonjärvi permet à Paasilinna de critiquer par l’absurde notre mode de consommation. L’auteur ne se prive pas non plus d’attaquer certaines visions écologiquement bien-pensantes. Ainsi, il décrit ironiquement l’amateurisme de quelques écologistes enthousiastes venus s’installer à proximité. Arrivés à court de vivres, incapables de se construire un chalet de rondins avant la survenue de l’hiver, affaiblis et malades, ils seront aidés par le charpentier responsable de la construction de l’église. C’est un passage révélateur de la pensée de Paasilinna : le retour à la nature n’est pas le mythe du paradis d’Adam et Eve où tout est acquis. C’est aussi une manière de vivre parfois pénible qui nécessite organisation et savoir-faire.

Parallèlement à l’évolution de la communauté villageoise, la crise économique au sein des pays de la Communauté européenne crée des millions de chômeurs, les administrations nationales ne sont plus financées, les médias finlandais censurent les informations. Des réfugiés russes rallient la communauté, inquiets des guerres civiles et des massacres de populations commis dans leur pays tandis que le président de l’URSS est assigné à résidence. Les éléments se mettent en place pour le déclenchement d’une troisième guerre mondiale appréhendée par les pacifiques habitants de la communauté.

Paasilinna, une ouverture à la nature
(cc) Xabier Cid

Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse s’inscrit dans la lignée des autres romans d’Arto Paasilina. Un style doux-amer, une critique de la société de consommation et d’une inutile complexité du monde. Ses personnages sont hauts en couleur et résistent joyeusement aux contraintes d’un monde formaté. Néanmoins, Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse ne doit pas être vu comme l’évangile de la construction d’un monde meilleur. La communauté n’est pas exempte de contradictions. Si son système de démocratie directe est réel, elle n’en est pas moins dirigée de bout en bout par Eemeli Toropainen, de façon parfois un peu patriarcale. De même, les grandes questions que sont la santé et l’éducation [3] ne sont que très peu abordées. Enfin, elle est très peu préoccupée par le monde extérieur sauf quand celui-ci vient vers elle. Ce n’est que lorsque des milliers de réfugiées [4] ayant traversé la Russie d’Est en Ouest, arrivent aux abords d’Ukonjärvi que la communauté se souciera quelque peu de la guerre qui fait rage alentours.

Il n’empêche, Paasilina [5], successivement bûcheron, ouvrier agricole, journaliste et poète, nous rappelle que beaucoup de choses sont possibles avec un peu de volonté et de savoir-faire : construire des logements, se nourrir [6], se divertir, résoudre des problèmes de société complexes sont accessibles à tout groupe vivant de manière collective, respectueuse des modes de vie de chacun et solidaire. Et que beaucoup d’autres : les loisirs de masse, les télécommunications, l’usage intensif de l’automobile, ne servent plus à rien si on opte pour un mode de vie plus simple.

Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse, d’Arto Paasilinna, Folio, 1992 (traduit du finnois par Anne Colin du Terrail).



Gérard Craan

Notes

[1Le Cantique de l’Apocalypse joyeuse, écrit en 1992 et traduit en français en 2008, est disponible pour pas cher en livre de poche collection Folio.

[2En tout cas au début, puisque une prêtresse aux armées et au culte presque animiste sera plus tard choisie par la communauté.

[3Lesquels exigent, dans certains domaines complexes, des niveaux de compétences élevés : le traitement du cancer ou la physique des matériaux, par exemple.

[4Oui, toutes des femmes auto-organisées en campement itinérant.

[5Lire la notice wikipédia ou encore un article que lui a consacré l’Express.

[6Et ne pas se contenter exclusivement de hareng finlandais : Paasilinna évoque de nombreux échanges entre Ukonjärvi et d’autres groupes

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