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Gadgets électroniques, un déplorable bilan humain et écologique

mardi 22 décembre 2009, par Franz Tofer

La période des fêtes est souvent propice à l’achat de divers appareils électroniques : téléphone portable, ordinateur, écran plat, balladeur mp3, ...
Si l’on commence à percevoir certains aspects nuisibles de leur consommation tant du point de vue écologique (question du recyclage) qu’humain (danger des ondes électro-magnétiques, rupture du lien social), on oublie bien souvent le parcours nécessaire pour fabriquer ces objets. Un parcours fort pollué et bien taché de sang et de larmes.

Un téléphone portable, c’est quoi ?

Que faut-il pour faire un téléphone portable ? Il est quasi-impossible de donner une liste exhaustive des éléments nécessaires à la fabrication d’un téléphone portable vu leur nombre. D’après l’association Greenpeace, un téléphone mobile contient entre 500 et 1000 composants [1]. Néanmoins, on peut dégager un certains nombres d’éléments importants : Polychlorure de vynile (PVC), cuivre, verre et céramiques, cobalt ou lithium, étain, zinc, argent, chrome, tantale, cadmium, plomb, nickel, antimoine, or, bérylium, divers métaux ferreux, etc. [2]

Il faut noter que sous la pression des ONG environnementales et le poids de l’opinion publique, les principaux fabricants de téléphones mobiles se sont dotés de divers codes de conduite [3] et cherchent à se donner une image plus "écologique" en utilisant certains matériaux recyclés (comme le PVC) ou en excluant certains composants dangereux de la fabrication (Béryllium, plomb, cadmium, mercure, agents ignifuges bromés (BFR), etc.).

Pour autant, les éléments restants doivent être extraits, traités, synthétisés. Et cela ne se fait pas sans dommages.

Derrière le coltan, la guerre civile

Le tantale est un élément essentiel dans les téléphones portables. Il est extrait du coltan (ou colombo-tantale) dont près de 80% des ressources mondiales sont situées en Afrique, principalement au Kivu dans la République Démocratique du Congo (RDC), une région ravagée par une guerre civile depuis 1998 et qui aurait déjà fait plus de 5 millions de morts [4]. L’exploitation du coltan, mais aussi d’autres minérais comme la cassitérite (dont on extrait l’étain) et l’or [5], finance en grande partie les différents acteurs de cette guerre civile, ce qui permet de dire qu’il "semble évident que les consommateurs occidentaux, soit la majeure partie de la demande solvable et les derniers maillons de la chaîne, ont en partie contribué, bien qu’indirectement, à la poursuite du conflit en RDC. Il est même permis de croire que presque tous les citoyens occidentaux ont, à un moment ou à un autre, été en contact avec du coltan congolais par le biais de ces produits courants." [6]

Qui plus est, l’exploitation du coltan et des nombreuses autres richesses dont regorge le sol congolais, ne se fait pas au profit du pays [7]. Derrière les rivalités "ethniques" ou "nationales" des différents acteurs de la guerre civile se dissimulent des entreprises occidentales [8] ou chinoises qui tirent profit de cette exploitation [9].

Face au scandale du "coltan du sang", les multinationales ont dû réagir en garantissant que leurs produits ne contenaient pas de tantale extrait depuis la RDC. Ou plutôt que leurs fournisseurs leur garantissent la chose [10]. Façon classique de reporter le problème de la responsabilité à l’échelon inférieur de la chaîne de production.

Dans les mines, les damnés de la terre

En 1934 déjà, la philosophe Simone Weil écrivait : "Il ne faut pas oublier non plus, bien que les bilans financiers, les statistiques, les ouvrages des économistes dédaignent de le noter, que le travail des mines est plus douloureux, plus épuisant, plus dangereux que la plupart des autres travaux ; le fer, le charbon, la potasse, tous ces produits sont souillés de sang." [11]

Faut-il aujourd’hui encore rappeler la dangerosité du travail dans les mines ? Outre le danger des accidents directs qui font chaque année des milliers de morts [12], il faut également songer au travail des enfants. D’après une estimation de l’Office International du Travail (OIT), au-moins 1 million d’enfants de 5 à 17 ans travaillaient dans les mines et carrières en 2005 [13].

Sans compter que nombre de ces mineurs se trouvent dans des situations précaires : des exploitants informels du Katanga (RDC) [14] aux travailleurs sous contrat temporaire en Afrique du Sud [15], voire sans contrats comme en Chine [16].

On sait aussi que le travail dans les mines est à l’origine de bon nombre de maladies pour les survivants : silicose, ankylostomiase, nystagmus, ...

Gare au gorille

Si les conséquences de l’exploitation minière sont déjà humainement désastreuses, que penser de leurs conséquences écologiques ?

Pour reprendre le cas de l’est congolais, l’exploitation du coltan, de l’or et des divers minérais s’effectue dans la région où vivent encore les derniers gorilles des plaines, des okapis, des éléphants, des singes, ... et dont l’habitat est donc détruit par l’activité humaine [17].

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(cc) Dawei DING

Mais les mines c’est aussi la pollution des nappes phréatiques [18] et des rivières [19], mettant ainsi en danger la vie des habitants en polluant leur source d’eau potable.
D’ailleurs, comme le reconnaît une responsable de la Konkola Copper Mines (KCM) en Zambie, "On ne peut pas gérer une mine sans polluer" [20].

Enfin, notons que nombre de ces minerais sont rares naturellement, ce qui pose la question de leur pénurie éventuelle au vu de notre gourmandise pour la fabrication de nos merveilles électroniques [21]. Et déjà se profilent les prochaines guerres pour le contrôle de l’approvisionnement de ces ressources [22].

Dans les usines, les forçats du travail

Les matières premières doivent ensuite être acheminées vers des usines qui les transformerons en différents éléments électroniques (diodes, transistors, micro-processeurs, ...). Ces usines sont très souvent implantées dans des zones franches asiatiques ou maquiladoras américaines [23] où elles bénéficient d’une main-d’oeuvre peu coûteuse et facilement corvéable (majoritairement des femmes, souvent d’origine rurale), d’une législation sur mesure et de contraintes environnementales quasi-inexistantes.

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(cc) openDemocracy

Dans un contexte où les libertés syndicales sont inexistantes [24] ou très fortement contrôlées [25], faut-il s’étonner des conditions de travail plus que pénibles : contrats précaires, salaires de misère, nombreuses heures supplémentaires obligatoires (plus d’une centaine d’heures par mois) souvent non payées, retenues sur salaire pour différentes “charges” (réfectoire, dortoir, etc.), brimades diverses, management au style “militaire”, week-ends travaillés, absence de congés, etc.

Les accidents, suicides [26] et empoisonnements dûs aux substances manipulées [27] sont réguliers même si la situation tend à s’améliorer ces dernières années.

Cette amélioration est certainement en partie due au travail d’Organisations Non-Gouvernementales (ONG) enquêtant sur les conditions de travail des usines de sous-traitance. Citons par exemple la campagne Make IT fair dans le cadre de laquelle plusieurs rapports sur les usines en Chine et aux Philippines ont été publiés [28].

De leur côté, les multinationales, comme dans le cas du coltan, se déchargent de leur responsabilité sur leurs sous-traitants en les astreignant à des codes de conduite qu’ils sont censés appliquer dans leur usines. Outre qu’ils ne s’appliquent généralement qu’au premier niveau de sous-traitance et qu’ils sont déjà largement insuffisants, ils sont régulièrement contournés et les travailleurs n’en connaissent que rarement le contenu [29].

Mais qu’en est-il des usines directement sous le contrôle de ces multinationales ? Là où se fait l’assemblage final des téléphones, consoles de jeux et autres lecteurs mp3, les conditions de travail sont-elles exemplaires ? Regardons le cas de Nokia, le géant finlandais du téléphone portable (40% du secteur, près de 5 milliards d’euros de bénéfices en 2008).

Employés jetables : Nokia - deleting people

Comme la majorité des entreprises de sa catégorie, Nokia a délocalisé sa production [30] à la périphérie de ses principaux marchés (Etats-Unis, Europe de l’Ouest) et au coeur des marchés émergents (Chine, Inde, Brésil, Europe de l’Est).

Dernier exemple de délocalisation, l’usine allemande de Bochum a été fermée début 2008 et sa production transférée en partie dans la nouvelle usine roumaine de Jucu (près de Cluj). La raison invoquée par la multinationale pour fermer l’usine allemande est bien évidemment la “compétitivité” [31] même si l’usine était rentable [32].

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(cc) Tjeerd Wiersma

Réciproquement, lorsqu’on interroge le patron de Nokia Roumanie, John Guerry, sur la raison des écarts de salaires entre un ouvrier finlandais (1500€/mois) et un ouvrier roumain (entre 200 et 300€/mois), il répond sans états d’âme, “nous payons les employés suivant le marché. Nous essayons d’offrir un salaire attractif et compétitif, mais cela doit être en accord avec le marché.” [33]. Ce dont il ne parle pas, mais qui entre parfaitement dans la logique du marché, c’est des contrats intérimaires, temporaires, précaires.

Ainsi, quelques mois plus tard, la crise financière ayant frappé, 104 travailleurs “externes” [34] étaient mis en chômage temporaire dans cette même usine roumaine [35]. Au même moment, dans l’usine mexicaine de Reynosa, on demandait à un millier de travailleurs, recrutés via les société Manpower et Adecco, de signer une démission “volontaire” [36], une cinquantaine d’entre-eux ayant refusé et ayant porté l’affaire devant la justice, ont obtenu gain de cause face aux sociétés d’intérim [37].

Nokia n’a jusqu’à présent voulu endosser aucune responsabilité pour ces travailleurs ; même si elle a dû admettre auparavant que le syndicat mis en place dans l’usine avait été choisi par la compagnie elle-même [38].

En août 2009, les travailleurs de l’usine indienne de Sriperumbudur (près de Chennai, Sud-Est du sous-continent indien) se sont mis en grève, bloquant la production pendant plusieurs heures, pour contester le plan de revalorisation salariale [39].

Bref, pression salariale, contrats précaires et pratiques anti-syndicales ne sont pas l’apanage des seuls sous-traitants de Nokia et, de manière générale, des sociétés transnationales.

Pollution à tous les niveaux

Si nous avons déjà vu plus haut que l’extraction des matières premières était en elle-même extrêmement polluante et menaçait d’extinction certaines espèces animales, il va de soi que le reste de la chaîne de production est aussi source de pollution.

En effet, la fabrication de micro-processeurs (pour prendre un exemple), nécessite d’énormes quantités d’eau (plusieurs centaines de m³ à l’heure), d’électricité (plusieurs millions de kWh par an) et rejette nombre de tonnes d’azote, de CO2 ou de “composés organiques volatiles” chaque année dans l’air et diverses substances (métaux, solvants) dans les eaux usées [40].

Il ne faut pas non plus négliger l’impact écologique du transport, aussi bien des matières premières vers les usines, que celle des produits finis vers les lieux de consommation. En effet, les politiques de transport ont quasi-systématiquement favorisé les modes de transports les plus polluants (avion, transport routier) par rapport à des modes moins nuisibles (rail, transport fluvial) [41].

N’oublions pas non plus que la complexité intrinsèque de ces appareils en limite fortement la durée de vie. En effet, au moindre accident, il est financièrement plus avantageux de jeter l’appareil en question et d’en racheter un neuf plutôt que de tenter de le faire réparer [42]. Sans compter que la rapide progression technologique tend à rendre obsolète ce type de produit en un temps record [43]. Bref, tout est fait pour inciter à une consommation sans cesse renouvelée de ces appareils.

Des cadeaux qui sentent le sapin

Comme nous avons pu le voir, le prix, parfois très faible, des gadgets électroniques ne prend pas en compte le coût humain et environnemental très élevé nécessaire à leur fabrication.

Au-delà de la nécessaire prise de conscience individuelle qui peut se traduire par une résistance à la pression publicitaire qui cherche à nous faire acheter (voire offrir en cette saison) le dernier téléphone portable, la nouvelle console de jeu, le mini-pc dernière génération ou le nouveau balladeur mp3 encore plus design, il est fondamental de comprendre que ces pratiques individuelles ne suffiront pas pour changer un système, le capitalisme globalisé, basé sur l’augmentation des profits et l’externalisation des coûts qu’ils soient humains ou environnementaux.

A l’heure des grands discours sur l’avenir de la planète, nous devons nous rappeler que ce n’est qu’en nous organisant collectivement que nous pourrons enfin peser sur le destin du monde.

Franz Tofer

Notes

[6"La route commerciale du coltan congolais : une enquête", Groupe de recherche sur les activités minières en Afrique (GRAMA), université de Québec, 2003 http://www.unites.uqam.ca/grama/pdf/Martineau_coltan.pdf

[8A travers le jeu des sociétés écrans et des multiples filiales, il est assez difficile de déterminer les véritables donneurs d’ordre. Néanmoins, plusieurs associations ont enquêté sur le cheminement du coltan et d’autres minerais. Ainsi, en 2002, un rapport de l’IPIS a pu mettre en évidence des noms comme celui de Jacques van den Abeele, homme d’affaire belge, de Karl-Heinz Albers, le dirigeant de l’entreprise allemande Masingiro GmbH, ou encore l’homme d’affaire suisse Chris Huber. Un rapport récent (juillet 2009) de Global Witness souligne le rôle des sociétés belges Traxys SA, Trademet ou SDE dans l’importation des minerais de l’est congolais. Lire le rapport complet, "Face à un fusil, que peut-on faire ?", la guerre et la militarisation du secteur minier dans l’est du Congo.

[11Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Gallimard, 1955

[12Rien qu’en Allemagne, on a compté 14 accidents mortels en 2008 : http://mining.prevention.issa.int/product/statistics.htm . Mais les mines chinoises font chaque années plusieurs milliers de morts et les accidents mortel reviennent régulièrement dans l’actualité, par exemple, Chine : 26 ouvriers tués dans une mine d’étain ou Chine : l’explosion dans une mine tue 42 travailleurs

[16D’après un cabinet d’avocat de Pékin interrogé par la Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT), moins de 5% des travailleurs dans les mines disposaient d’un contrat de travail en 2007 : http://www.cfdt.fr/rewrite/article/12594/actualites/europe---international/monde/vers-une-legere-amelioration-du-droit-du-travail-chinois.htm?idRubrique=6866

[18Comme par exemple, la pollution d’une nappe phréatique par une mine de chrome en Afrique du Sud : http://www.cbgnetwork.org/203.html

[19Comme par exemple la rivière Xiang dans le Hunan en Chine : http://www.cbgnetwork.org/203.html

[23Lire par exemple, Anne Vigna, A Tijuana, la mauvaise fortune des “maquiladoras”, Le Monde Diplomatique, Novembre 2009, p.18-19

[24Aux Philippines par exemple, on assiste dans les zones franches à une politique du “pas de syndicat, pas de grève”. Lire à ce sujet Philippe Revelli, Zone franche

[25En Chine, jusqu’en 2008, il n’existait qu’un seul syndicat officiel, All China Federation of Trade Unions (ACFTU), et encore aujourd’hui, nombre de syndicats prennent plus souvent la défense de l’employeur que des travailleurs.

[26Encore récemment (juillet 2009) chez un sous-traitant chinois d’Apple, Foxconn, régulièrement pointé du doigt dans divers rapports. Par exemple, http://www.chinalaborwatch.org/20080827Fox.htm

[27Par exemple, un empoisonnement au Cadmium en Chine, http://www.amisdelaterre.org/Empoisonnement-au-Cadmium-en-Chine.html

[29Playing with labour rights, op. cit.

[30Voir la liste des ses unités de production : http://www.nokia.com/about-nokia/company/production-units

[34c’est à dire engagés par une firme sous-traitante mais travaillant sur la chaîne de montage, en gros, des intérimaires.

[40Pour un exemple détaillé, l’usine STMicroelectronics dans la vallée du Grésivaudan en Isère, lire Le téléphone portable, gadget de destruction massive, Pièces et main-d’oeuvre, 2008

[42Ce qui est de plus souvent impossible pour nombre de ces appareils.

[43De l’ordre de quelques années au plus.

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