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Les maux des mots

"Réforme" : petite histoire d’un détournement de sens

mercredi 25 novembre 2009, par Christine Oisel

Réforme des services publics. Réforme de l’économie. Réforme du budget de l’Etat et réforme fiscale. Réforme des retraites. Réforme des soins de santé et de l’assurance maladie. Réforme de la politique agricole. Réforme de la représentativité syndicale [1]... Il semble bien que la crise ne frappe pas les "réformes" qui fleurissent à tour de bras... Mais de quelles réformes parle-t-on exactement ? Par qui sont-elles voulues et pour en faire quoi ?

Un sens inversé

Dans le sens politique qu’il acquiert à la fin du XIXième et au début du XXième siècle [2], le terme "réforme(s)" désigne d’abord les modifications apportées aux structures inégalitaires de la société capitaliste [3]. On pense évidemment aux grandes lois sur les congés payés [4], l’instauration d’un salaire minimum [5], la création de la sécurité sociale [6], le suffrage universel [7]... Autant d’avancées qui ont compté dans l’histoire sociale de nos pays et dont la portée symbolique est indéniable. Autant de réformes conquises au terme de contestations et de luttes aussi longues que pénibles (grandes grèves de 1936, grève des mineurs en 1948,...), à une époque où les élus socialistes les relayaient encore au Parlement [8]. Des réformes qui, soulignons-le, furent consenties au final par une classe dominante contrainte d’apaiser la contestation populaire.

Patrons assassins des vacances pour les travailleurs
(cc) Simone Ramella

Le sens du mot commence à évoluer à partir des années 1980-1990. C’est l’époque des grandes dérégulations économiques, qui s’accompagnent de la remise en cause brutale [9] ou progressive [10] des acquis sociaux et des services publics [11]. C’est à partir de là que les conservateurs s’approprient le terme "réformes" [12] pour désigner ces nouvelles lois qui guillotinent les acquis des réformes passées et engendrent la régression sociale.

Parallèlement, la chute du bloc soviétique a permis aux prédicateurs du système capitaliste de revendiquer une nouvelle légitimité, y trouvant la "preuve" que "la société de marché" [13] est la meilleure et la seule envisageable dans un "monde libre". Pensons au fameux "There is no alternative" (« Il n’y a pas d’alternative ») [14]. En clair : le capitalisme et la mondialisation sont des phénomènes nécessaires et bénéfiques. Tout projet suivant une autre voie est voué à l’échec et nourrit forcément des visées totalitaires.

Quant aux partis "socialistes" de ce "monde libre", ils ont progressivement abandonné la lutte des classes [15] considérant le marxisme comme doctrinaire et dépassé ("un peu comme si les biologistes renonçaient à la théorie de l’évolution ou comme si les psychanalystes jetaient Freud aux orties" ironise Pascal Durand [16]). Devenus "gestionnaires", ils ont accepté la logique "de marché" et sont entrés dans son jeu, en votant eux-mêmes des "réformes" de "libéralisation" anéantissant le fruit des luttes passées - notamment dans le secteur des télécoms, des services postaux, des transports ou de l’énergie [17] - mais également en reproduisant les discours de culpabilisation et de répression des plus précaires (chasse aux chômeurs, contrôle des minimexés...).

Une réalité masquée

Cette inversion de sens fera probablement sourire les puristes de la langue qui rappelleront que le nom fut formé sur le verbe "re-formare" - "rendre à sa première forme, rétablir, restaurer" - et que depuis le milieu du XIXième siècle, "réforme" s’oppose à "révolution" [18]...

Pour autant, que les classes dominantes nomment les changements imposés "réforme(s)" n’est pas un fait anodin. Cette sémantique permet de dissimuler et de faire accepter la réalité de la régression sociale ainsi organisée. A ce titre, le terme entre dans la catégorie des "euphémismes", l’une des figures-piliers de la manipulation intellectuelle, par laquelle "on déguise des idées désagréables, odieuses ou tristes, sous des noms qui ne sont point les noms propres de ces idées ; ils leur servent comme de voiles ; et ils en expriment une apparence plus agréable, moins choquante, ou plus honnête, selon le besoin" [19]. Cette figure est récurrente dans la novlangue "néo-libérale". C’est ainsi que les suppressions d’emplois sont nommées "plans sociaux" ou "restructurations" ou que la dérégulation des horaires de travail porte le nom de "flexibilité", autant de mots-écrans qui ont réussi à s’imposer dans le langage courant.

Alain Bihr, professeur de sociologie à l’université de Franche-Comté, souligne que "le discours néolibéral vise non seulement à justifier les politiques néolibérales en en masquant le caractère de politique de classe, cherchant à transformer et refonder l’exploitation capitaliste, mais encore à les renforcer, tant en servant de langage véhiculaire qu’en brouillant l’intelligence de leurs enjeux pour les membres des classes dominées. [...] C’est le langage actuel des maîtres du monde" [20].

On ne peut aller contre le progrès !

Enfin, la connotation de "progrès" attachée à "réforme(s)" permet à la classe des dominants de culpabiliser les dominés : on ne peut aller contre le progrès ! Il faut accepter de "moderniser" la société, suivre le mouvement qui est présenté comme étant naturel, irrépressible, évident. Ceux qui s’y opposent sont désormais nommés les "conservateurs", les "archaïques", les "irréalistes".

Ainsi, l’Etat français a lancé le 6 octobre dernier une campagne publicitaire en faveur de sa "réforme" de la Poste : « La Poste, vous l’aimez, nous l’aidons à se moderniser » [21]. Deux jours plus tôt, Eric Le Boucher [22] écrivait une "lettre aux défenseurs de La Poste de papa" : "Il faut se battre pour le service public postal. Pas pour les bureaux de poste. [...] Rêver de revenir à La Poste de papa est un peu tard. La Poste doit bouger encore, regarder devant et pas derrière, des irréalités et des nostalgies." [23]

Evidemment, ce mouvement n’est pas plus naturel qu’irrésistible. Il résulte de choix politiques, imposés d’autant plus facilement qu’ils avancent masqués. Heureusement, face aux "réformes", tout le monde n’est pas dupe, loin s’en faut. Partout des poignées d’irréductibles se mobilisent pour dénoncer la régression sociale et le détricotage des services à la population.

Pour reprendre l’exemple de la poste, le succès de la "votation" - consultation citoyenne organisée par des associations, syndicats et certains partis de gauche unis contre la privatisation de la Poste française - en témoigne. Cette votation a récolté plus de deux millions de bulletins de vote, largement opposés à la "réforme" du secteur postal et pour l’organisation d’un referendum sur la question [24]. Parallèlement, la suppression de nombreux bureaux de poste un peu partout en Europe [25] a engendré de multiples actions de résistance de la part de la population. [26].

fermer la poste tue la village
(cc) Sara Goldsmith

"Les changements s’intitulent ’réformes’ si les puissants les appuient" [27]. Et s’ils viennent du peuple ? Ils s’appellent "révolution".

Christine Oisel

Notes

[2Le terme "Réforme" connait plusieurs acceptions qui ne concernent pas notre sujet, notamment dans le champ religieux (la Réforme protestante, par exemple).

[3A propos du virage sémantique et politique de "réformes", nous vous renvoyons à l’article de Pascal Durand, "Réformes", dans Les nouveaux mots du pouvoir (pp.373-375), Editions Aden, 2007, qui nous a largement guidée pour cette partie

[4Votées le 20 juin 1936 en France et 8 juillet de la même année en Belgique

[5Voté en 1948 pour la Belgique et en 1950 en France

[6Le régime de la sécurité sociale tel qu’il existe aujourd’hui est entré en vigueur en 1945 en Belgique et en France

[7Appliqué en Belgique dès 1919 et inscrit dans la Constitution en 1921, année où les femmes obtiennent le droit de voter aux élections communales et où certaines catégories (veuves...) peuvent participer aux autres élections. Ce n’est qu’en 1948 que le suffrage universel concerne l’ensemble des femmes et pour toutes les élections. En France, il est proclamé le 2 mars 1848, mais faudra attendre 1944 pour qu’il inclue les femmes (lire à ce propos http://www.monde-diplomatique.fr/1998/04/GARRIGOU/10288)

[8Certains dans une optique réformatrice du système, d’autres considérant les réformes, par exemple celles sur les congés payés ou le travail des enfants, comme des étapes stratégiques vers l’abolition du capitalisme et l’établissement d’un Etat socialiste.

[9Dans le Chili de Pinochet, en Grande-Bretagne sous Margaret Thatcher ou aux Etats-Unis sous Ronald Reagan

[10Mais néanmoins réelle, sur le continent européen

[11Acquis sociaux qui auront donc duré moins de 50 ans.

[12Pensons, en Belgique, au "parti libéral" devenu "parti réformateur libéral" puis "mouvement réformateur" (avec les groupes MCC+FDF)

[13Lire Bihr, "« Marché », Une notion-fétiche de la novlangue néo-libérale" (janvier 2008) : http://lmsi.net/spip.php?article715

[14Le slogan, attribué à Margaret Thatcher, fut d’abord appliqué très concrètement au Chili sous Pinochet puis exporté aux quatre coins du monde.

[15Dans leurs discours et leurs programmes, parlant maintenant de "partenaires" sociaux qu’il faut "réconcilier" (Lire à ce propos François Ruffin, La guerre des classes, Fayard, 2008 et Le Plan B n°14, juin-septembre 2008). Les communistes "institutionnels" l’ont plus ou moins abandonnée dans la pratique, de même que la plupart des syndicats, déchirés entre syndicalisme de classe (rejet de l’exploitation, abolition du capitalisme) et syndicalisme de collaboration de classe (tentatives d’amélioration au sein du système capitaliste). Sur l’abandon du principe de lutte des classes par la CGT française, voir par exemple http://eco.rue89.com/2009/09/01/la-cgt-abandonne-la-lutte-des-classes ; sur le ralliement du PS français à l’économie sociale de marché : http://www.fbilger.com/2008/07/le-r… et en ce qui concerne le parti socialiste européen : http://www.socialistgroup.eu/gpes/m…

[16op.cit.

[17Voir une liste des "réformes" de libéralisation votées par les "socialistes" : http://www.archivesolidaire.org/scripts/article.phtml?lang=1&obid=23846

[18Dictionnaire historique de la langue française, Ed. Le Robert, 1992.

[19Définition : Du Marsais (français modernisé)

[20"La novlangue néolibérale, ou la rhétorique du fétichisme capitaliste", Editions Page deux, 2007, p.9

[22ancien éditorialiste du Monde

[25rappelons que la "réforme" de la poste s’inscrit dans un processus de libéralisation complète des services postaux à l’horizon 2011, décidée par le Parlement européen

[26Ainsi, en Belgique, la fermeture du dernier bureau de poste de Louvain-La-Neuve a mobilisé habitants et étudiants en août dernier (Voir un historique sur le site de l’Assemblée générale des Etudiants de Louvain (AGL) : "Louvain-la-Neuve sans bureau de Poste ? Timbré !" http://www.aglouvain.be/site/index.php/savate/archives/34-savate-349-septembre-2009/21-louvain-la-neuve-sans-bureau-de-poste-timbre-.html). En France, "Un bureau de poste résiste encore et toujours à l’invasion des logiques financières" (Basta !, 10/10/09 http://www.bastamag.net/spip.php?article747)

[27Noam Chomsky, cité par Jacques Bouveresse dans "Bourdieu, savant & politique", Agone, 2003, p.13

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