Profession : nettoyeuse

dimanche 15 novembre 2009, par Gérard Craan

Les couloirs du métro lavés à grande eau, les bureaux de Dexia aspirés, les chiottes du Parlement bruxellois désinfectées, des écoles, des lieux de travail, des maisons de retraites, tous balayés et astiqués. Par qui ?

Avec la crise économique, pas l’actuelle mais celle des années ’80, entreprises et pouvoirs publics ont réduit les coûts, les frais, les dépenses. Ils ont consolidé, restructuré, réorganisé, synergisé, dégraissé, comprimé, adapté, réformé, recentré, réajusté. Bref : ils ont licencié en masse. Cantines, gardiennage, entretien, nettoyage, tous ces services qui permettent à l’entreprise de fonctionner ont été, comme on dit, sous-traités. Dans les services publics, le phénomène est identique. Des deux côtés, on s’est rendu compte qu’il était avantageux de négocier un contrat de prestations avec une entreprise tierce : le personnel est divisé entre différentes rémunérations et conditions de travail, il est aisé de faire jouer la concurrence entre les entreprises sous-traitées, lesquelles répercuteront sur leur personnel les économies qu’elles font faire à leurs clients.

Parmi les travaux de sous-traitance les plus répandus figure le nettoyage. Une multitude d’entreprises réalisent cette activité en Belgique, en particulier à Bruxelles. Leur taille varie de quelques personnes à plusieurs milliers. Celle qui s’occupe de mon immeuble emploie 120 collaborateurs (sic). ISS, entreprise mondiale, compte pour sa part 12.000 personnes en Belgique [1].


Dessin : OdeLe secteur du nettoyage est en première ligne lorsqu’une entreprise veut faire des économies souligne Dominique Fervaille, permanente FGTB à Bruxelles en charge du secteur [2]. C’est par exemple le cas à l’usine Cytec [3], à Drogenbos, où la société GOM est en charge du nettoyage. En 2001, explique la permanente, environ 20 travailleurs du nettoyage sont actifs sur le site. Ils travaillent en journée. Suite à la restructuration de Cytec en 2004, le nombre de travailleurs diminue progressivement et ils passent à un système d’horaires coupés : très tôt le matin, tard le soir. Avec toutes les conséquences sur la vie familiale de ces travailleurs, la charge de stress, les frais de déplacements supplémentaires [4]. En 2008, poursuit Dominique Fervaille, le dernier contrat de prestations que GOM a accepté pour ce site comprenait l’emploi de... 6 travailleurs mi-temps. On fera appel à un groupe d’experts extérieurs qui jugera la tâche de nettoyage très difficile à réaliser avec aussi peu d’effectifs. Il faudra finalement une grève des nettoyeurs soutenue par les travailleurs de l’usine pour que plus d’heures de travail soient consacrées à cette tâche. Mais GOM juge que le nettoyage de 500m2 d’usine... à l’heure et par travailleur [5] est faisable. Malgré l’unité syndicale, GOM reviendra à la charge pour diminuer encore le nombre d’heures de travail.
La sous-traitance complique grandement le travail syndical. La négociation directe, avec le client donc, est impossible. Or, les conditions de travail dans le nettoyage sont intimement liées à la qualité du contrat. Si on ne regarde que le prix, les problèmes surgiront souvent. Les sociétés de nettoyage partagent cette responsabilité
[avec les sociétés sous-traitantes]. Et nombre de sociétés et d’institutions n’ont aucun égard pour les conditions de travail. Le Parlement Bruxellois, la Commission Communautaire française sont nettoyés par les pires du secteur, conclut Dominique Fervaille.

Un autre exemple de pression sur les travailleurs du nettoyage vient d’une société qui a pignon sur rue. Place Rogier à Bruxelles, pour être exact. Des travailleuses se plaignent de leurs conditions de travail chez Dexia banque et disent ne plus arriver à suivre. Arrivant le soir sur site, elles ne font que croiser le personnel administratif.

Voulant se rendre sur place, les délégués syndicaux d’ISS, la firme qui a décroché le contrat [6], se voient interdits d’accès. Or, les travailleurs du nettoyage ont pour mission de travailler sur des chantiers et ne sont que rarement au siège de l’entreprise. Afin de mieux percevoir la réalité du terrain, les visites de chantier sont nécessaires.

Ismaïl Gökburun, délégué syndical à ISS, dénonce l’argument de sécurité avancé par la direction de la banque pour refuser l’entrée à la Tour Dexia. En fin de compte, une visite planifiée sera acceptée.

Je me rends sur place avec un formateur et une inspectrice raconte Ismaïl Gökburun. Le client [comprendre un représentant de Dexia] est également présent. Le formateur, explique-t-il, est une personne qui regarde si le travail est effectué correctement et qui lors de cette inspection, chronomètre le temps de travail de l’ouvrière. L’inspecteur s’occupe en règle générale des commandes de produits, de la comptabilisation des heures et des contrôles. Je sentais qu’il y avait quelque chose de louche. La fille était mal à l’aise et en nage. Je lui expliquais que cela ne servait à rien de courir. Elle a finalement terminé son travail plus tôt. Ce n’était pas normal. Soit c’était un jour où il y a avait moins de gens dans le bâtiment, soit on lui a préparé le nettoyage pour qu’elle ait moins à faire.
Suite à ce contrôle très étrange, Ismaïl a poursuivi ses investigations. D’origine turque, il parle la langue des travailleuses. Parmi celles-ci, une lui a confié "ne pas voir de lumière pour l’avenir". Mère de quatre enfants, elle est stressée et soufre du dos [7]. Les quelques [8] employés qu’elle croise ne lui disent jamais bonjour et se fichent en fait des femmes de ménage. Plus généralement, les filles m’ont dit que si elles se plaignaient leur contrat n’était pas renouvelé et qu’elles avaient peur d’aller au syndicat. Elles m’ont expliqué qu’elles avaient beaucoup de travail et donc qu’elles venaient plus tôt. En fait, les filles arrivaient avant l’heure sans être payées [9]. On nommera cela comme on veut. Mais être contraint au travail sans être payé, pour la permanente FGTB, cela s’appelle de l’esclavage. Mis en œuvre par le propriétaire d’ISS, Goldman Sachs [10], s’énerve-t-elle. ISS fait des bénéfices sur ses chantiers, pour pouvoir investir en bourse avec les conséquences que l’on sait. Sans compter que les économies réalisées par Dexia via la sous-traitance lui donnent également une marge plus importante qu’elle investira aussi en bourse.
Suite à l’action des travailleurs, Dexia a néanmoins revu ses exigences à la baisse. Mais jusqu’à quand le groupe bancaire se permettra d’avoir un peu moins de possibilités de spéculer ?

campagne pour le travail décent en 2007. Le nettoyage est directement concerné

Les conditions de travail et de salaire dans le secteur du nettoyage interpellent : retard de paiement du salaire, horaires coupés et exigence de flexibilité, travail sur chantier et isolement. En découlent du stress, un mal-être, des problèmes de santé. Bref, une exploitation. La situation des ces travailleurs touche le fond à tel point que les syndicats évoquent le nettoyage dans le cadre du "travail décent" [11].



Gérard Craan/ dessin : Ode


Quelques données sur le secteur du nettoyage

    - En Belgique, environ 50.000 personnes sont officiellement employées dans le secteur du nettoyage
    - Le salaire minimum dans le secteur pour le nettoyage de bureau s’élevait à 10,5€ bruts/heure.
    - En 1 heure de temps, il est quelques fois exigé de nettoyer 700m2.
    - Ce sont en grande majorité (plus de 60%) des femmes.
    - Beaucoup de travailleurs sont d’origine étrangère (environ 60% également selon le délégué syndical que nous avons questionné). Notamment parce que beaucoup de chefs d’entreprise du secteur sont eux-même d’origine étrangère. Mais surtout, parce que c’est un des rares secteurs où l’on accepte des étrangers, commente Dominique Fervaille. Paradoxalement, la sous-traitance a permis à une génération entière d’immigrés de s’intégrer sur le marché du travail. Si le secteur du nettoyage n’avait pas été sous-traité, cela ne ce serait pas passé ainsi. Par exemple chez VW Forest, [NDA à présent Audi Forest] il n’y a pas de travailleurs immigrés, sauf dans le nettoyage sous-traité [12].
    - Certaines entreprises sont à présent considérées comme mafieuses.



    Gérard Craan

Notes

[1Selon, son site internet, ISS est présente dans 50 pays et compte 470.000 travailleurs.

[2C’est une des centrales professionnelles de la FGTB qui est en charge du secteur du nettoyage : La Centrale générale FGTB. Côté chrétien, il s’agit de la CSC Alimentation et Services.

[3L’usine Cytec, qui appartenait jusqu’en 2007 au groupe UCB sous le nom de UCB Surface Specialities, fabrique des peintures spécialisées et est classée Seveso est une entreprise qui a fait face à plusieurs restructurations ces dernières années. En 2004 et en 2008.

[4L’usine Cytec est située dans un zoning

[5C’est un des principaux critères de productivité utilisés par les entreprises dans ce secteur : le nombre de m2 nettoyés par heure.

[6soit plus de 110.000m2 à nettoyer pour la tour (Source : wikipedia) ainsi que 700 agences du pays.

[7Le mal de dos n’est que rarement reconnu comme maladie professionnelle.

[8Le nettoyage chez Dexia ne se fait pas durant les horaires de bureau

[9Puisque le contrat entre entreprise sous-traitée et client implique un certain nombre d’heures à prester.

[10Banque d’investissement américaine, grand acteur spéculatif

[11Lire entre autres cet interview du responsable national du secteur du nettoyage pour la FGTB (pdf) ou cet article de la CSC Charleroi, vaste campagne dont on imagine trop facilement qu’elle ne concerne que les mineurs chinois.

[12Sur l’évolution de la situation à VW Forest/Audi, lire ce témoignage.

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