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Les maux des mots

Le "vert" est dans le fruit

mercredi 4 novembre 2009, par Franz Tofer

Pour vous le vert évoque la campagne, la forêt, les mers tropicales, en un mot la Nature ? Vous avez tout faux ! Si le vert est aujourd’hui omniprésent, c’est aux produits de notre société industrielle qu’il est constamment associé. Petit retour sur une belle escroquerie intellectuelle.

Depuis longtemps le vert a été associé à la Nature en raison de la couleur verte des végétaux [1]. Ainsi, certains d’entre-nous ont-ils connus des classes vertes, se sont-ils mis au vert, ont-ils fait du tourisme vert, ont-ils pu contempler les vertes prairies, etc. [2]

Dans la seconde moitié du XXème siècle, le vert est entré dans le champ politique. Tout d’abord pour qualifier certaines politiques agricoles (comme l’Europe "verte"), puis à partir des années 1970 avec l’arrivée de groupes milititants (comme Greenpeace, littéralement "Paix verte") et de partis (Les Verts en France, Die Grünen en Allemagne, ...) pour parler d’écologie et d’environnement.

Mais depuis quelques années, c’est une autre forme de "vert" à laquelle nous sommes confrontés. En effet, face à la prise de conscience collective des problèmes écologiques majeurs (pollutions, bouleversements climatiques, menace sur la biodiversité, etc.) qui se manifeste par le soutien populaire à divers mouvements [3] ou alternatives [4] verts, l’industrie (particulièrement publicitaire) et les élites politiques au pouvoir se devaient de réagir.

Cette réaction ne consista pas en une remise en cause fondamentale des bases productivistes à l’origine de ces catastrophes ; mais en de vastes opérations de greenwashing [5] ayant pour but de rendre acceptable à une population légitimement inquiète la poursuite en avant de notre insoutenable modèle de société consumériste [6].
Dans la mare
C’est ainsi que le qualificatif de "vert", fort de sa connotation [7] écologique, a été adossé aux termes les plus incongrus pour former des oxymores [8] censés nous rassurer sur leur innocuité environnementale.

On parlera ainsi par exemple :
- de voiture "verte", simplement parce qu’elle émet moins de CO² qu’une voiture "classique". C’est oublier un peu vite que la voiture est, par essence, un véhicule polluant. [9]
- de carburant "vert" [10], essentiellement des agrocarburants. Il faut rappeler que les agrocarburants ne résolvent aucun des problèmes liés aux modes de transport classique ; mais en plus sont responsables de pénuries alimentaires de plusieurs pays.
- d’autoroutes "vertes" [11], alors que la construction de nouvelles autoroutes représente un danger pour la biodiversité et nombre de niches écologiques locales.
- d’avion "vert" [12] qui ne fait que recycler les "arguments" développés pour l’automobile.
- d’aéroport "vert" [13] et de gratte-ciel "vert" [14], dont le qualificatif ne vient pas de la couleur des mètres cubes de béton, d’acier et de verre qui les constituent mais bien de leurs "économies" d’énergies.
- d’ordinateur "vert" [15]. N’oublions pas que ces ordinateurs, en plus de la pollution générée par leur fabrication, sont particulièrement énergivores.
- de téléphones mobiles "verts" [16]. Sur la nocivité des téléphones mobiles, on peut lire par exemple Le portable, gadget de destruction massive publié par le collectif Pièces et main-d’oeuvre.
- de croissance "verte" [17]. Faut-il encore rappeler qu’une croissance infinie est impossible dans un monde fini ?
- d’électricité "verte" [18] et d’énergie "verte" [19]. Il s’agit généralement d’énergie dite renouvellable. Mais si ces formes de ressources énergétiques sont effectivement renouvellables, les processus industriels mis en oeuvre pour les convertir en électricité ne sont pas nécessairement sans impact pour l’environnement.
- d’industrie "verte" [20] ou d’usine "verte" [21], toujours parce qu’elles consomment moins d’énergie et non par leur nature intrinsèquement écologique.
- etc., etc. [22]

Bref, tout est bon pour nous vendre un capitalisme "vert" [23] qui sous un vernis pseudo-écologique ne cherche qu’à prolonger un système basé sur la destruction de l’environnement et l’exploitation de l’homme.

Si parfois l’on peut être découragé par la formidable force de frappe de ce capitalisme "vert" et être tenté de se résigner en choisissant "la moins mauvaise solution", il faut se rappeler qu’il en va de la survie de notre espèce et que malgré toutes les tentatives de l’industrie pour nous détourner des problèmes écologiques [24], elle n’a pu empêcher une prise de conscience d’une part de plus en plus large des populations...

Le vert n’est-il pas aussi la couleur de l’espoir ?

Franz Tofer

Notes

[1provenant de la présence de chlorophylle dans ceux-ci.

[2on trouvera nombre d’exemples ici : http://www.cnrtl.fr/definition/vert

[3protection de la nature, anti-nucléaire, succès électoraux des partis verts, etc.

[4alimentation bio, recyclage, vélo, ...

[5néologisme anglais dérivé de whitewashing, blanchiment, que l’on pourrait traduire par écoblanchiment

[6Lire à ce propos, Le capitalisme se développe durablement dans ce numéro.

[7c’est-à-dire le sens associé à ce mot.

[8Figure de style qui consiste à réunir deux mots en apparence contradictoire. Par exemple : sombre clarté, silence éloquent.

[22Petit jeu amusant, choisissez un objet qui n’est en rien "écologique", adjoignez lui le qualificatif de "vert" et faite une recherche sur internet. Il y a fort a parier que vous trouverez de très nombreux exemples similaires à ceux mentionnés ci-dessus.

[24Comme dans le cas du réchauffement climatique par exemple.

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