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La maladie de vieillesse du progressisme (le laïcardisme).

mardi 10 novembre 2009, par Mojo Risin

A l’heure où résonnent les cris d’orfraie de quelques laïcards partis à l’assaut du voile musulman qu’ils identifient comme un véritable étendard de l’obscurantisme religieux le plus rétrograde, il semble opportun de s’interroger sereinement sur le bien-fondé des arguments de ceux qui veulent proscrire les « signes religieux ostentatoires » des institutions scolaires.

L’acharnement confinant parfois à l’hystérie de certains « progressistes » contre les jeunes filles voilées qu’il faut « émanciper », au besoin contre leur gré, est plus que troublant. Les organisateurs de la récente manifestation [1] de Bruxelles contre « le marquage des filles » et les « signes religieux » – l’observateur averti aura compris que c’est bien évidemment le voile musulman qui est visé- ont écrit dans leur communiqué [2] : « Depuis plusieurs années, la question du port de signes religieux à l’école perturbe la rentrée scolaire ». Cet affirmation sentencieuse et non étayée correspond-t-elle à la réalité ? Il est permis d’en douter. S’il y a eu durant les dernières années et plus particulièrement cette année des perturbations lors des rentrées scolaires, elles sont à mettre à l’actif de divers mouvements sociaux comme celui se déployant actuellement contre le plan d’économies du Gouvernement de la Communauté française. Il semble que cela est moins perceptible pour les organisateurs de la manifestation précitée qui considèrent que la suppression du voile à l’école, outre le fait que cela «  fera revenir le calme dans les écoles  » (…), permettra « d’assurer un droit égal pour tous et toutes à un enseignement de qualité ». Ainsi, ce n’est pas le manque de moyens qui porte atteinte à la qualité de l’enseignement mais la présence dans les classes de jeunes filles voilées. Les syndicats enseignants apprécieront !

Les Nadia Geerts [3] et consorts ont beau jurer la bouche en cœur que leur combat s’inscrit dans une démarche résolument émancipatrice, il est difficile de ne pas être incommodé par les effluves réactionnaires qu’ils répandent. Ainsi, systématiquement, c’est la religion musulmane qui est visée. La pétition [4] portée par le Réseau d’Actions pour la Promotion d’un Etat Laïque, organisation à la pointe du combat pour l’expulsion des jeunes filles voilées des écoles, est révélatrice. Le texte de la pétition qui soulève assez justement « les établissements bénéficiant de subsides publics n’ont pas à s’organiser en fonction de prescrits, dogmes et autres interdits présentés à tort ou à raison comme religieux, sous peine de voir leur mission première gravement compromise » se garde bien de s’en prendre frontalement aux écoles catholiques pourtant subventionnées par les deniers publics et qui laissent les crucifix et autres objets de prosélytisme religieux bien visibles dans les classes. La pétition se termine par deux revendications. L’une appelle clairement à « légiférer dans le sens de l’interdiction de tout signe ostensible d’appartenance philosophique ou religieuse dans le cadre scolaire, pour les élèves et a fortiori pour les enseignants, et ce dans tous les établissements scolaires bénéficiant de subsides publics ». L’autre, plus timorée, recommande de « mettre tout en œuvre pour préserver l’école des tentatives d’immixtion du religieux dans les décisions concernant le contenu des enseignements et les critères d’organisation de la vie scolaire, partant du principe que la méthode scientifique et le libre examen doivent continuer à y prévaloir sur tout dogmatisme ou vérité révélée ». Les filles musulmanes doivent impérativement enlever leur voile mais les écoles catholiques peuvent conserver leur crucifix ! Difficile de croire la fable selon laquelle, la lutte contre les signes religieux ostentatoires est autre chose qu’une entreprise de stigmatisation des communautés arabo-musulmanes !

Le propos de l’auteur n’est évidemment pas d’encenser la religion musulmane. Cette dernière n’est ni plus ni moins aliénante que les autres. Il s’agit plutôt de mettre en exergue la vacuité des arguments de prétendus progressistes qui dissimulent mal leur xénophobie latente derrière un discours pseudo-universaliste.

Ainsi, les croisés de la laïcité jurent leurs grands dieux que l’interdiction du voile ne posera aucun problème et n’entraînera pas l’exclusion de jeunes filles des écoles de la Communauté française. Ils prennent pour exemple l’interdiction du voile en France qui est supposée avoir été une réussite. Ce qu’ils omettent à dessein de mettre en exergue ce sont les différences objectives entre le système scolaire français et le système scolaire belge. Ainsi, la liberté d’enseignement et donc le subventionnement quasi similaire des différents réseaux d’enseignement par les pouvoirs publics est garanti par la constitution belge contrairement à l’enseignement public français qui est exclusivement laïc. Dans le système scolaire hexagonal, l’enseignement confessionnel est strictement privé et ne bénéficie donc pas de l’apport de fonds publics. La comparaison entre les deux systèmes n’est que peu pertinente, il y a fort à parier que l’exclusion des jeunes filles voilées des établissements scolaires ne stimule la création d’écoles musulmanes en Communauté française de Belgique. La Ligue Arabe Européenne et les autres associations qui se battent depuis des années pour la mise en place d’un réseau d’enseignement musulman financé par la collectivité ont donc trouvé en ces pourfendeurs de la religion islamique leurs meilleurs alliés ! A moins d’être conséquent et de demander que la Constitution soit modifiée pour ne garantir que le seul subventionnement de l’enseignement officiel. Mais comme cela a été évoqué dans les lignes qui précédent, la volonté de se livrer à une passe d’armes avec le réseau catholique n’est pas manifeste.

Dès lors, si l’objectif des activistes de la lutte contre les signes religieux ostentatoires ne semble pas être de mener à bien un combat conséquent contre les religions en tant qu’aliénation, l’on peut se demander quel est le moteur du mouvement. Deux lectures sont possibles. Soit on est en présence d’un réflexe de nature classiste à l’encontre de communautés situées en bas de l’échelle sociale. Pour faire simple, il s’agit d’une frange active et militante de la petite bourgeoisie laïque qui a identifié une menace en l’immigration arabo-musumalne vue comme une nouvelle classe dangereuse et qui cherche des alliances objectives tant dans la droite réactionnaire que dans l’intelligentsia progressiste. Soit leur démarche aux relents islamophobes s’inscrit dans la droite ligne des thèses de Samuel Huntington, le théoricien du choc des civilisations [5]. L’immigration arabo-musulmane en Belgique serait une sorte de poste avancé d’une forme d’ennemi extérieur qui menacerait notre civilisation occidentale. La prose de Claude Demelene, figure de proue du combat contre les « signes religieux ostentatoires » tend a accréditer cette option : « La vraie gauche ne peut être que sécuritaire, dans le bon sens du terme. Elle doit protéger le peuple contre ce que l’ancien ministre socialiste français de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, appelait les "sauvageons". Elle doit aussi agir en amont. Cela implique de réduire l’exclusion sociale et de lutter contre toutes les discriminations. Mais aussi de combattre les musulmans extrémistes qui radicalisent les jeunes en les dressant contre nos valeurs laïques et l’Occident en général  [6] ».

Le cas "Claude Demelenne" est illustratif de la dégénérescence d’une partie de cette intelligentsia progressiste. On peut faire l’hypothèse que la chute du « socialisme réel » à l’est et la fin des idéologies (voire même de l’Histoire) proclamée par certaines élites libérales aient rendu la limite entre la droite et la gauche plus évanescente, en ce compris pour les progressistes auto-proclamés. Ainsi, le rédacteur en chef du Journal du Mardi se contentait jusqu’à il y a peu d’être l’archétype du journaliste idolâtre et servile [7]. Ses prises de positions récentes sur la délinquance juvénile, la menace islamiste et le port du voile dans les écoles – sujets de prime abord différents qu’il s’évertue systématiquement à mettre en lien - en font maintenant un compagnon de route de la droite populiste façon Alain Desthexe. A l’instar d’un Bernard Henry-Levy qui, tout en se réaffirmant continuellement progressiste, diffuse les idées des néoconservateur américains, Claude Demelenne s’échine à appliquer un verni progressiste sur des concepts réactionnaires éculés. Avec, certes, moins d’aisance et de grandiloquence que le meilleur ennemi de l’entarteur. En quelque sorte, nous sommes face à un BHL du pauvre d’esprit.

Avant d’en terminer, il semble essentiel d’en revenir à l’argument de l’émancipation des femmes qui reste une juste préoccupation des progressistes. S’il est vrai que la femme issue d’un milieu populaire qui, en raison des traditions- au demeurant plus culturelles voire socioculturelles que religieuses-, porte le voile est sans doute doublement aliénée et exploitée. D’une part, en raison de sa classe sociale de provenance. D’autre part, en sa qualité de dominée dans l’unité domestique. Le voile comme ses attitudes et conduites modulées en fonction de ce qui est attendu d’une femme par la société et/ou la communauté est un signe d’acceptation de l’autorité du/des dominant(s). Dans un ouvrage intitulé la domination masculine [8], le sociologue Pierre Bourdieu détaille très bien les mécanismes par lesquels les femmes se réapproprient l’ordre social sexuellement différencié et pensé par et pour les hommes et le mettent naturellement en pratique en ne percevant pas qu’elles se trouvent dans des rapports de domination. Cet extrait est particulièrement explicite : « Tous les rappels à l’ordre inscrits dans l’ordre des choses, toutes les injonctions silencieuses ou les sourdes menaces inhérentes à la marche normale du monde se spécifient, évidemment, selon les champs, et la différence entre les sexes se présente aux femmes en chacun d’eux, sous des formes spécifiques, à travers par exemple la définition dominante de la pratique qui y a cours et que personne ne songe donc à mettre en question. Le propre des dominants est d’être en mesure de faire reconnaître leur manière d’être particulière comme universelle ». Toutefois, ce n’est sûrement pas en confrontant les jeunes filles musulmanes à une nouvelle violence symbolique, l’interdiction du voile, actionnée par l’institution scolaire qu’on les aiderait à trouver le chemin de l’émancipation. Au contraire, il faut garantir leur accès à un enseignement de qualité, sans que la funeste logique, inhérente à l’institution scolaire, de reproduction sociale ne soit encore accentuée par des décisions inappropriées, leur permettant de réfléchir sur le monde et sur leur condition et d’envisager sereinement de retirer leur voile. Une piste intéressante à approfondir pourrait être que les enseignants du secondaire évoquent dans les classes tant avec les filles qu’avec les garçons la question des stéréotypes de genre, de divers types de pression sociale et du respect de « l’autre sexe ». Dans cette optique, il faudrait opérer des aménagements légaux dans le programme de formation des enseignants et dans le contenu des cours de l’enseignement obligatoire.

Considérer comme la sénatrice Anne-Marie Lizin qu’il faut évidemment interdire le voile à l’école car « le voile, c’est la pression sur l’individu au nom d’une religion [9] » c’est s’enfoncer dans le simplisme le plus offensant pour l’intelligence humaine. Il est lamentable que beaucoup de prétendus intellectuels de gauche, mettant leur capacité de réflexion de coté, se rabaissent aujourd’hui à être les porteurs de valises de suprématistes de la civilisation occidentale ou d’élites dominantes fantasmant sur des classes dangereuses. Il est à espérer que le bon sens, l’ouverture et la raison reprennent rapidement chez ces « progressistes » le pas sur une fort peu avouable xénophobie latente.

Mojo Risin

Notes

[3Professeur de morale et antimonarchiste convaincue, Nadia Geert s’est surtout distinguée dernièrement par ses prises de positions publiques en tant que porte-parole du Réseau d’action pour la promotion d’un Etat Laïque.

[5Voir l’ouvrage éponyme : HUTINGTON (S.), The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order,1996.

[7Pour ceux qui pensaient que l’hagiographie était un genre littéraire définitivement tombé en désuétude, il est recommandé de lire ce que Claude Demelenne écrit sur Elio Di Rupo notamment dans son livre DEMELENNE (C.), Pour un socialisme rebelle, Ed. Vista, 2002 ainsi que dans son article publié le 15 septembre 2008 dans le journal français « le monde » et intitulé Socialistes, allez voir chez les Belges !

[8BOURDIEU (P.), La domination masculine, Edition du seuil, 2002.

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