Sex and Drug’s and Rock’n’Roll

lundi 1er avril 2013, par Gérard Craan

Norman Spinrad a écrit Rock Machine en 1987. Il nous plonge dans un monde proche de notre présent où, pour ne pas provoquer la révolte face à la crise économique, la machine à musique et à spectacles est mise en route

New-York, début des années 2000. La ville est morcelée par de sombres ruelles ou végètent des sans-abris au nombre croissant. Elles côtoient de larges avenues aux richissimes devantures protégées par des vigiles équipés de pistolets mitrailleurs. La majeure partie de la population est bien en peine de trouver un emploi ou de pouvoir se loger. Et, vivant au cœur du rêve, elle se divertit comme elle le peut. Elle s’échappe de son quotidien misérable grâce au câble, un composant électronique agissant directement sur les neurones grâce à des impulsions électriques. Trip assuré vers le bonheur, tels des rats de laboratoire réagissant positivement aux stimuli voltés. Les câblés ont l’impression de réaliser leur fantasmes mais se déconnectent un peu plus de réalité.

Et puis, il y a la musique, aussi. Le marché du vidéodisque est détenu majoritairement par une seule compagnie, Muzik, qui arrose la populace à coups de vedettes intronisées pour vendre. Ses stars formatées s’appellent Macho Muchacho, Lady Leather, Velvet Cat… Et les discothèques et clubs tolèrent, subtilité exotique, quelques SDF à leur spectacle. Mais la médaille a son revers. Tous les modèles de câbles existants grillent inéluctablement et irrémédiablement le cerveau. Et les ventes de vidéodisques commencent à plafonner

Dans ce cadre, quand une survivante de Woodstock croise la route de hackers révolutionnaires du Front de Libération de la Réalité, un gigantesque détonateur amorçant l’explosion sociale se met en place. Distributeurs de billets sans crédits, piratage des systèmes informatiques des banques, des assurances, développement de virus, c’est la panique. Et quoi de mieux pour populariser ces outils que de les représenter par la récupération de la nouvelle vedette de Muzik : Red Jack, au nom évocateur. Sauf que Red Jack n’existe pas. Ce n’est qu’un programme informatique, un assemblage de code, de pixels, d’enregistrements vocaux. Red Jack est le nec plus ultra de la vente de vidéodisques. Et c’est aussi le symbole des basses classes et de la lutte de celles-ci contre la domination. Mais c’est faire peu de cas de la capacité de réaction de Muzik, pressée par le gouvernement américain de faire oublier Red Jack au plus vite.

Norman Spinrad, portrait (crédits : la Demeure du chaos sur Flickr)

On doit Rock Machine à Norman Spinrad, auteur américain engagé. Avec cet ouvrage, Spinrad imagine des mondes du futur très proches du nôtre, sur base d’une réalité bien présente. Exilé en France sous les années Reagan, Norman Spinrad voit son pays s’enfoncer lentement dans une crise économique enrichissant encore plus les nantis, tandis que Reagan joue la stratégie de la tension avec l’URSS.
Dans les années 1980, les hippies déchantent et sont supplantés par les yuppies, que l’on nomme chez nous les jeunes cadres dynamiques. A la même époque se développe MTV, qui va assurer un rôle prépondérant au vidéo-clip. Et Spinrad s’était déjà très tôt, en 1969, intéressé à la force du show-business et de la télévision, avec Jack Barron et l’Eternité . Dans Rock Machine, il ajoute la concentration de l’industrie musicale et la méthode scientifique qu’elle emploie pour cibler ses auditeurs. Aujourd’hui, trois compagnies se partagent le marché du disque.
Et, dernier aspect visionnaire de l’ouvrage, Spinrad imagine une nouvelle « drogue » basée sur des stimulations électriques envoyées au cerveau. Si les premiers câbles sont sources de dégâts neurologiques, une nouvelle génération, celle du « zap », arrive et stimule la créativité. Spinrad a-t-il bien anticipé ? En tout cas, le principe est aujourd’hui étudié.

Tout cela présage un avenir sombre. Mais c’est sans compter sur une capacité collective de révolte, voire de révolution de la population. Spinrad conclut ainsi Rock Machine

Alors laissez toutes ces petites vies

Se rassembler seules dans la nuit

Laissez-nous tous devenir les petits héros de notre histoire

On pourrait voir dans Rock Machine un œuvre majeur de la littérature d’anticipation. Pour autant, la forme de Rock Machine laisse parfois à désirer. Spinrad a (trop) longuement préparé le cadre de son action. Il se perd dans les relations et les personnalités des protagonistes alors que l’essence de son roman est ailleurs. Finir Rock Machine peut s’avérer ardu pour le lecteur. C’est dommage. Mais cela n’en reste pas moins un ouvrage très intéressant pour qui s’intéresse à un monde qui pourrait nous attendre.
Pour qui veut découvrir Norman Spinrad, mieux vaut débuter par Jack Barron et l’éternité ou par Rêve de fer. Mais pour qui veut découvrir un monde parallèle ou la conception d’une pop-star telle qu’on les connaît de nos jours, alors, Rock machine est à recommander.

Gérard Craan

Norman Spinrad, Rock Machine , 1989, Éditions Robert Laffont S.A. pour la traduction française
Collection ailleurs et demain
Dépôt légal - avril 1989
ISBN 2-221-05486-5
Titre original : Little heroes, traduit de l’américain par Isabelle Delord-Philippe.

Rock Machine ne semble pas avoir été réédité en français depuis 1994, mais il est aisément disponible en seconde main

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