Culture et démocratie

mardi 19 mars 2013, par Marilena Chaui

I. Provenant du verbe latin « colere », à son origine le mot culture signifie l’action de cultiver, d’apporter des soins. C’était la culture et les soins de la terre (agriculture) ; des enfants (puériculture) ainsi que des dieux et du sacré (culte). La culture était une action conduisant à la réalisation des potentialités de quelque chose ou de quelqu’un, c’était faire pousser, faire fleurir et en bénéficier. Dans l’histoire de l’Occident, ce sens s’est peu à peu perdu jusqu’à ce que, au XVIIIe siècle, avec la philosophie des Lumières, le mot culture ressurgisse mais en se transformant en synonyme de civilisation.

Nous savons que la civilisation découle de l’idée de vie civile, de vie politique et de régime politique. Avec les Lumières, c’est l’étalon, ou le critère, qui mesure le degré de civilisation d’une société. Ainsi, la culture devient un ensemble de pratiques qui permettent de valoriser et de hiérarchiser les régimes politiques selon des critères d’évolution. On introduit ainsi dans le concept de culture l’idée du temps, mais c’est celui d’un temps continu, linéaire et évolutif, de telle sorte que le mot culture devient synonyme de progrès. On évalue alors le progrès d’une civilisation par sa culture et on évalue la culture par le progrès qu’elle apporte à une civilisation.

Au XIXe siècle, l’idée de culture subit une mutation décisive parce qu’elle est élaborée en tant que différence entre la nature et l’histoire. C’est la rupture de l’adhésion immédiate à la nature, adhésion propre aux animaux et qui inaugure le monde humain proprement dit. L’ordre humain est l’ordre symbolique, c’est-à-dire la capacité humaine à entrer en relation avec ce qui est absent et avec le possible par le langage et le travail. La dimension humaine de la culture est un mouvement de transcendance qui situe l’existence comme un pouvoir capable de dépasser une situation donnée grâce à une action dirigée vers ce qui est absent. C’est pour cette raison, et seulement dans cette dimension, que l’on pourra parler d’histoire proprement dite.

C’est cette conception étendue de la culture qui sera intégrée à partir de la seconde moitié du XXe siècle par les anthropologues européens. Que ce soit de par leur formation marxiste ou par un profond sentiment de culpabilité, ils chercheront à défaire l’idéologie ethnocentrée et impérialiste de la culture en inaugurant l’anthropologie sociale et l’anthropologie politique dans lesquelles chaque culture exprime, de manière historiquement et matériellement déterminée, l’ordre humain symbolique avec une individualité ou une structure propre.

A partir d’alors, le terme de culture acquiert une portée qu’il n’avait pas avant, étant alors compris comme production et création du langage, de la religion, de la sexualité, des instruments et des formes du travail, etc. La culture est alors comprise comme le champ dans lequel les sujets humains élaborent des symboles et des signes, instaurent des pratiques et des valeurs, définissent pour eux-mêmes le possible et l’impossible, le sens de la ligne du temps, les différences à l’intérieur de l’espace, mais aussi des valeurs comme le vrai et le faux, le beau et le laid, le juste et l’injuste. Elle instaure l’idée de loi et, par conséquent, de ce qui est permis et interdit, déterminant le sens de la vie et de la mort et des rapports entre le sacré et le profane.

Cette nouvelle notion de culture se heurte ainsi dans les sociétés modernes à un problème : le fait, précisément, d’être des sociétés et non des communautés. Comment maintenir, face à une société divisée en classes sociales, ce concept si généreux et si large de culture en tant qu’expression d’une communauté indivise proposée par la philosophie et l’anthropologie ? Cela est impossible, car la société de classes instaure au contraire la division culturelle. On peut parler de culture dominée et de culture dominante, de culture oppressive et de culture opprimée, de culture de l’élite et de culture populaire. Quel que soit le terme employé, ce qui est mis en évidence est une coupure à l’intérieur de la culture entre ce que l’on a convenu d’appeler la culture formelle, autrement dit la culture lettrée, et la culture populaire qui coule spontanément dans les veines de la société.

II. Massifier la culture est le contraire de démocratiser la culture. C’est même la négation de la démocratisation de la culture. Que peut signifier la culture traitée à partir du point de vue de la démocratie ? Que serait une culture de la démocratie et une culture démocratique ? Quels sont les problèmes d’un traitement démocratique de la culture, d’une culture de la démocratie, de la réalisation de la culture en tant que vision démocratique et donc d’une culture démocratique ? Ces questions indiquent quelques uns des problèmes à affronter. En premier lieu, le problème du rapport entre la culture et l’Etat ; en second lieu, la relation entre la culture et le marché et, en troisième lieu, le rapport entre la culture et les créateurs.

Qu’est-ce qu’une relation nouvelle avec la culture, dans laquelle nous la considérons comme un processus de création ? C’est la comprendre en tant que travail. C’est l’aborder comme un travail de l’intelligence, de la sensibilité, de l’imagination, de la réflexion, de l’expérience et du débat et, en tant que travail à l’intérieur du temps, c’est la penser comme institution sociale déterminée par les conditions matérielles et historiques de sa réalisation. Le travail, comme nous le savons, est l’action qui produit quelque chose jusqu’alors inexistant grâce à la transformation de ce qui existe en quelque chose de nouveau. Le travail libre dépasse et modifie l’existant. En tant que travail, la culture opère des transformations dans nos expériences immédiates, le temps s’ouvre au nouveau, fait émerger ce qui n’avait pas encore été fait, pensé et dit.

Saisir la culture en tant que travail signifie, enfin, comprendre que le résultat culturel (l’œuvre) s’offre aux autres sujets sociaux, s’expose à eux, s’offre comme quelque chose à recevoir par eux pour faire partie de leur intelligence, de leur sensibilité et imagination et pour être retravaillée par les récepteurs, que ce soit parce qu’ils l’interprètent ou parce qu’une œuvre suscite la création d’autres œuvres. L’exposition est essentielle aux œuvres culturelles qui existent pour être données à la sensibilité, à la perception, à l’intelligence, à la réflexion et à l’imagination des autres. C’est pour cette raison que le marché de la culture exploite cette dimension des œuvres d’art, en faisant d’elles un spectacle, en les soumettant au show business.

Si l’Etat n’est pas un producteur de culture ni un instrument pour sa consommation, quelle relation peut-il avoir avec elle ? Il peut la concevoir comme un droit citoyen et, par conséquent, garantir le droit à l’accès aux œuvres culturelles produites, particulièrement le droit d’en jouir, le droit de créer des œuvres, de les produire et le droit de participer aux décisions sur les politiques culturelles.

Que signifie le droit de produire des œuvres culturelles ? Si l’on considère seulement la culture comme l’ensemble des beaux-arts, on pourrait alors supposer que ce droit signifierait, par exemple, que tout le monde aurait le droit d’être peintre. Après tout, chacun de nous, un jour ou l’autre, peut avoir envie de faire une aquarelle, de peindre un pastel, de faire un dessin. On pourrait établir une politique culturelle qui multiplie les ateliers, les écoles et les groupes de peinture dans toutes les localités. Cette politique ne garantira pourtant pas le droit de produire des œuvres de peinture, mais bien un hobby, un passe-temps ou une ludothérapie.

Qu’est-ce que la peinture alors ? C’est l’expression de l’énigme de la vision et de ce qui est visible : l’énigme d’un corps vivant et visible qui réalise une réflexion corporelle parce qu’il se voit en train de voir. C’est l’énigme des choses visibles qui sont simultanément dehors, dans le monde, et ici, à l’intérieur, dans nos yeux. C’est l’énigme de la profondeur, qui n’est pas une troisième dimension avec la hauteur et la largeur, mais bien ce que nous ne voyons pas et qui, cependant, nous permet de voir. C’est l’énigme de la couleur et des lignes car en offrant les limites d’une chose, on ne la ferme pas sur elle mais on la place en rapport avec toutes les autres. Le peintre interroge ces énigmes et son travail est de donner à voir le visible que nous ne voyons pas quand nous regardons le monde.

Si, par conséquent, nous ne sommes pas tous des peintres, même si pratiquement tout le monde aime les œuvres de peinture ; ne serait-il pas mieux que ces personnes aient le droit de voir les œuvres des artistes, d’en jouir, d’être portées vers elles ? Mais ces mêmes personnes, qui ne sont ni peintres, ni sculpteurs, ni ballerines, sont également des producteurs de culture, dans le sens anthropologique du terme. Ce sont, par exemple, des sujets, des agents et des auteurs de leur propre mémoire. Pourquoi alors ne pas offrir les conditions pour qu’ils puissent créer des formes d’enregistrement et de préservation de la mémoire dont ils sont les sujets ? Pourquoi ne pas offrir les conditions théoriques et techniques pour que, en connaissant les différents supports de la mémoire (documents, écrits, photographie, films, objets, etc.) ils puissent préserver leur propre création en tant que mémoire sociale ? Il ne s’agit donc pas d’exclure les personnes de la production culturelle mais bien de la leur garantir en élargissant le concept de culture au-delà du champ limité des beaux-arts, en incluant ce sur quoi ils sont les sujets de leur œuvre pour qu’ils aient le droit de la produire de la meilleure manière possible.

Enfin, le droit à la participation aux décisions de la politique culturelle est le droit des citoyens d’intervenir dans la définition des directives culturelles et des budgets publics afin de garantir tout à la fois l’accès et la production de la culture de la part des citoyens.

Il s’agit alors d’une politique culturelle définie par l’idée de citoyenneté culturelle dans laquelle la culture ne se réduit pas au superflu, au divertissement, aux modèles imposés par le marché ou par les autorités officielles, mais se réalise en tant que droit de tous les citoyens. Un droit à partir duquel la division sociale des classes, ou la lutte des classes, puisse se manifester et être travaillée parce que dans l’exercice du droit à la culture, les citoyens, comme sujets sociaux et politiques, se différencient entre eux, entrent en conflit, communiquent et échangent leurs expériences, rejettent certaines formes de cultures, en créent d’autres et donnent l’impulsion à tout le processus culturel.

III. Affirmer la culture comme un droit revient à s’opposer à la politique néolibérale, qui abandonne la garantie des droits en les transformant en services vendus et achetés sur le marché et, par conséquent, en privilèges de classe. Or, la conception de la démocratisation de la culture présuppose une conception nouvelle de la démocratie.

De fait, nous sommes habitués à accepter la définition libérale de la démocratie en tant que régime de loi et d’ordre pour garantir les libertés individuelles. Vu que la pensée et la pratique libérale identifient concurrence et liberté, cette définition de la démocratie signifie, en premier lieu, que la liberté se réduit à la concurrence économique de la dénommée « libre initiative » et à la compétition politique entre les partis qui participent aux élections. En second lieu, on réduit la loi à la puissance judiciaire pour limiter le pouvoir politique, pour défendre la société contre la tyrannie puisque la loi garanti des gouvernements choisis par la volonté de la majorité. En troisième lieu, il y a une identification entre l’ordre et la puissance des pouvoirs exécutif et judiciaire pour contenir les conflits sociaux, en empêchant leur explicitation et leur développement par la répression. En quatrième lieu, enfin, bien que la démocratie apparaisse comme une « valeur », ou comme un « bien », elle est, de facto, viciée par le critère de l’efficacité mesurée, sur le plan législatif, par l’action des représentants - entendus comme des politiciens professionnels – et, sur le plan du pouvoir exécutif, par l’activité d’une élite de techniciens compétents à qui échoit la direction de l’Etat.

La démocratie est ainsi réduite à un régime politique « efficace » basé sur l’idée de la citoyenneté organisée en partis politiques et elle se manifeste dans le processus électoral pour le choix des représentants et des gouvernants pour les solutions techniques aux problèmes économiques et sociaux.

Or, il y a dans la pratique et dans les idées démocratiques une profondeur et une vérité beaucoup plus grandes et supérieures à celles que le libéralisme perçoit et laisse percevoir. Nous pouvons caractériser la démocratie comme le dépassement de la simple idée d’un régime politique identifié avec la forme "gouvernement", en la prenant comme forme générale d’une société. Nous disons alors qu’une société – et non un simple régime de gouvernement – est démocratique quand, au-delà des élections, des partis politiques, de la division des trois pouvoirs et du respect de la volonté de la majorité et des minorités, elle instaure quelque chose de plus profond, qui est la condition même de ce régime. Autrement dit, quand elle institue des droits et que cette instauration est une création sociale qui fait en sorte que l’activité démocratique sociale se réalise comme un contre-pouvoir social qui détermine, dirige, contrôle et modifie l’action étatique et celle des gouvernants.

La société démocratique instaura des droits pour ouvrir le champ social à la création de droits réels, à l’élargissement des droits existants et à la création de nouveaux droits. De là nous pouvons affirmer que la démocratie est la société véritablement historique, autrement dit, ouverte au temps, au possible, aux transformations et au nouveau. En effet, par la création de nouveaux droits et par l’existence des contre-pouvoirs sociaux, la société démocratique n’est pas figée pour toujours dans une forme déterminée, elle ne cesse de travailler ses divisions et ses différences internes, de s’orienter par la possibilité objective (la liberté) et de s’altérer par la praxis elle-même. Ainsi, la démocratie est cette forme de vie sociale qui créé pour elle-même un problème qu’elle ne peut cesser de résoudre parce que chaque solution trouvée rouvre son propre problème, qui est celui de la question de la participation.

En tant que pouvoir populaire, la démocratie exige que la loi soit faite pour ceux qui devront l’accomplir et qui exprime leurs droits. Comme nous le savons, dans les sociétés de classes, le peuple, en sa qualité de gouvernant, n’est pas la totalité des classes ni de la population, mais bien la classe dominante qui se présente par le vote en tant que représentante de toute la société pour élaborer les lois, leur accomplissement et la garantie des droits.

Ainsi, paradoxalement, la représentation politique tend à légitimer des formes d’exclusion politique sans que cela soit perçu comme illégitime par la population, mais plutôt comme quelque chose d’insatisfaisant. En conséquence, à la marge de la représentation se développent des actions et des mouvements sociaux qui cherchent à interférer directement dans la politique sous la forme de pression et de revendications. On appelle souvent cette forme du nom de participation populaire, sans qu’elle ne le soit effectivement puisque la participation populaire ne sera politique et démocratique que si elle peut produire ses propres lois, normes, règles et règlements qui régissent la vie sociopolitique.

La démocratie exige, à chaque pas, que l’on garantisse la participation en tant qu’acte politique effectif qui augmente avec chaque création d’un nouveau droit. Si telle est bien la démocratie, alors nous pouvons évaluer à quel point nous en sommes éloignés puisque nous vivons dans une société oligarchique, hiérarchique, violente et autoritaire.

IV. Nous pouvons dire que la démocratie apporte, par la forme même de son enracinement, une culture de la citoyenneté dans la mesure où sa réalisation n’est possible que par la « culture » des citoyens. S’il est possible de penser une citoyenneté culturelle, nous pouvons être certains qu’elle ne sera possible que par une culture de la citoyenneté, uniquement viable dans une démocratie réelle. Ce qui ouvre la question compliquée d’une démocratie concrète et, par conséquent, la question du socialisme.

Qu’est-ce que le socialisme ? Économiquement, il se définit comme la propriété sociale des moyens sociaux de production, ce qui signifie d’une part que l’on conserve et garantit la propriété privée individuelle en tant que droit aux biens non seulement nécessaires à la reproduction de la vie, mais aussi et surtout à ceux indispensables au développement de la personne. D’autre part, que le travail cesse d’être salarié et ainsi producteur de plus-value pour se transformer en une pratique d’autogestion sociale de l’économie. Le travail devient libre, c’est-à-dire expression de la subjectivité humaine objectivée ou extériorisée en produits. Dans la mesure où la propriété des moyens de production est sociale, que la production est autogérée et que le travail est libre, alors cesse d’exister ce qui définit le noyau même du capitalisme, c’est-à-dire l’appropriation privée de la richesse sociale par l’exploitation du travail en tant que marchandise qui produit d’autres marchandises, achetées et vendues par une autre marchandise universelle, l’argent.

Socialement, ce système se définit par les idées de justice - « à chacun selon ses besoins et ses capacités » dit Marx -, l’abondance – il n’y a pas d’appropriation privée de la richesse sociale -, l’égalité – il n’y a pas une classe qui détient la richesse et les privilèges -, la liberté – il n’y a pas de classe possédant le pouvoir social et politique -, l’autonomie radicale – le savoir n’est pas au service des intérêts privés d’une classe dominante -, l’autonomie éthique – les individus sont les agents conscients qui instaurent les normes et les valeurs de conduite – et l’autonomie culturelle – les œuvres de la pensée et les œuvres d’art ne sont pas déterminées par la logique du marché ni par les intérêts d’une classe dominante.

Ces idées et ces valeurs, qui définissent le socialisme, expriment des droits. Politiquement, le socialisme se définit par l’abolition de l’appareil d’Etat en tant qu’instrument de domination et de coercition, en le remplaçant par les pratiques de participation et d’autogestion, au travers d’associations, de conseils et de mouvements sociopolitiques. Autrement dit, le pouvoir ne se concentre pas dans un appareil d’Etat, il ne se réalise pas par la logique de la force ni par l’identification avec la figure du (des) dirigeant(s), mais réellement en tant qu’espace public de débat, de délibération et de décision collective.

Si nous comprenons la démocratie comme l’instauration d’une société démocratique et le socialisme comme l’instauration d’une politique démocratique, nous comprendrons alors que ce n’est que dans une politique socialiste que les droits, qui définissent par essence la société démocratique, pourront se concrétiser et que ce n’est que dans une société démocratique que la pratique socialiste peut s’épanouir. Ainsi, une nouvelle politique culturelle doit nécessairement commencer en tant que culture politique nouvelle dont la clé de voûte est l’idée et la pratique de la participation.

Marilena Chaui est professeure de philosophie à l’Université de Sao Paulo (USP), Brésil. Auteure de nombreuses publications, parmi lesquelles : « Cultura e democracia. O discurso competente e outras falas » (2007) ; « Simulacro e poder. Uma análise da mídia » (2006) et « Cidadania cultural. O direito à cultura » (2006). Le présent texte, publié dans les Cahiers de la pensée critique latino-américaine, est une version écrite d’une conférence orale donnée par Marilena Chaui à Salvador de Bahia le 11 novembre 2007. Source (en castillan) :
http://bibliotecavirtual.clacso.org.ar/ar/libros/secret/cuadernos/chaui/chaui.pdf


Traduction française pour le JIM : Ataulfo Riera

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