De la rigueur budgétaire à l’austérité culturelle

L’Europe se serre la culture

lundi 8 avril 2013, par Gaëlle Mouton

C’est dans l’air du temps. Alors que partout en Europe, les gouvernements rabotent leurs budgets pour satisfaire aux exigences rigoristes de la troïka, la culture n’est désormais plus épargnée par les plans d’économie. Pis : elle en est l’une des cibles privilégiées, dans les pays à tendance néolibérale comme dans ceux durement touchés par la crise.

En Grèce, le budget alloué à la culture est l’un des plus faibles de l’Union européenne : à peine 12 millions d’euros. En 2012 déjà, le ministère grec de la Culture avait essuyé une réduction de 35 % de son budget. Des coupes supplémentaires en 2013 et 2014 mettent à mal la conservation du patrimoine d’un pays où ne restent désormais plus que 2.000 gardiens pour surveiller les quelques 19.000 sites archéologiques classés. La précarisation qui touche le spectacle vivant est alarmante : les artistes qui ont encore la chance d’être payés attendent parfois jusqu’à huit mois pour pouvoir encaisser leur chèque. A tel point que certains théâtres invitent maintenant les spectateurs à payer leur place en paquets de pâtes, de riz ou de farine. [1]

Affrontant un plan de rigueur sans précédent depuis la chute de Franco, l’Espagne a réduit de 30 % l’enveloppe globale destinée à la culture. Comme au Portugal, le ministère de la culture a été remplacé par un simple secrétariat d’Etat. A sa tête, José Maria Lassalle s’est donné pour mission d’« en finir » non pas avec «  les subventions allouées à la culture », mais bien avec « une culture de la subvention ». Une rhétorique qui ne dupe pas grand monde...

Déjà réduit d’un tiers entre 2008 et 2011, le budget du ministère italien de la culture ne représentait plus en 2012 que 0,21 % du budget total de l’Etat. Dans ce pays qui compte 47 sites classés par l’Unesco, les pouvoirs publics peinent à assumer le coût de leur entretien, et permettent donc à des annonceurs de recouvrir d’un panneau publicitaire géant jusqu’à 50 % de la façade du bâtiment, pendant la durée de la restauration par une entreprise privée.

Si elles y sont particulièrement douloureuses, cruelles, voire absurdes, ces coupes budgétaires dans la culture ne concernent pas que les Etats les plus sous pression. La même tendance à la réduction des dépenses publiques dans le secteur culturel s’observe parmi les « bons élèves » de la zone euro. [2]

Le gouvernement néerlandais a par exemple amputé de 25 % son budget culture, faisant passer l’enveloppe des arts visuels de 53,3 à 31 millions d’euros d’ici à 2015, et retirant 80 millions au seul spectacle vivant. Les collectivités locales, qui financent elles aussi une partie du dynamisme culturel hollandais, suivent le mouvement. Même son de cloche en Allemagne, où les Länders financent 80% de la culture : la Saxe-Anhalt et le Schleswig-Holstein ont respectivement réduit de 14 % et de 15 % leurs subventions à ce secteur.

En Grande-Bretagne, où le gouvernement conservateur de David Cameron a imposé une cure d’austérité drastique dès l’automne 2010, le secteur culturel est en pleine restructuration, exactement comme le serait une entreprise. Des institutions fusionnent pour mutualiser leurs compétences et réaliser les objectifs d’économie fixés par le gouvernement. D’ici à 2014, le ministère de la Culture aura vu ses effectifs retranchés d’un tiers, et son budget diminuer de 25 %, passant de 1,6 à 1,2 milliard d’euros.

En France, on se souvient que le candidat Hollande s’était engagé pendant la campagne à ce que « le budget de la Culture soit entièrement sanctuarisé ». Une promesse balayée moins d’un an plus tard par la plus forte baisse du budget alloué à la culture depuis plus de 30 ans [3] : moins 3,3 % en 2013. En 2015, la chute pourrait atteindre 5,5 %. L’abandon de nombreux grands chantiers culturels vient s’ajouter au gel de 6% des crédits du ministère de la Culture et à une hausse de la TVA sur les livres qui avait suscité la colère des libraires indépendants outre-Quiévrain.

Et chez nous ? En Belgique francophone, c’est le monde des arts de la scène qui s’était ému à l’automne dernier des mesures d’économie envisagées par Fadila Laanan. Celle-ci devait dégager au poste Culture quelques 10 millions d’euros d’économie, sur les 178 que le gouvernement s’était engagé à faire en 2013. Afin de préserver « l’indispensable » budget des institutions culturelles conventionnées, la ministre avait choisi de sacrifier les aides « accessoires » à la création. Celles-ci passaient de 9,248 à 8,272 millions d’euros pour l’ensemble des arts de la scène, soit un tassement global de 10 %. [4] La danse, les musiques non classiques et les projets théâtraux payaient le plus lourd tribu, leurs instances d’aide se voyant respectivement privées de 30, 40, et jusqu’à 45 % de leur budget annuel. [5]

Conseildead, d’un militantisme accidentel à une zone de vigilance

C’est de la nécessité vitale pour la profession de contester ces mesures qu’a émergé Conseildead. « Notre groupe est un peu le fruit du hasard », raconte Vincent Sornaga. Issu du monde du théâtre, il est l’un des huit porteurs de projet à l’initiative du collectif. « Nous étions réunis autour d’un projet tout autre, à savoir l’idée d’une résidence artistique. Quand on a appris que Fadila Laanan prévoyait une baisse de 45 % des aides à la création théâtrale, on s’est dit qu’il fallait qu’on réagisse, tout simplement ». Et de parler d’une forme de « militantisme accidentel ». Il insiste : « Nous sommes des créateurs, pas des professionnels du militantisme, et nous ne tenons pas à le devenir. Mais il y a un moment où les choses sont tellement absurdes, profondément ancrées dans l’injustice et l’inégalité, que par soucis de cohérence personnelle et politique, on se doit de réagir, et on n’a pas envie de lâcher l’affaire ».

Après avoir publié une lettre ouverte à l’attention de la ministre, le collectif propose une rencontre à l’ensemble des professionnels des arts de la scène. « On s’attendait à être trente ou quarante, ce qui nous semblait déjà une base suffisante pour réagir. A notre plus grande surprise, on s’est retrouvé avec entre 300 et 400 personnes ! », raconte Vincent Sornaga. Une pétition est lancée le soir même, qui le lendemain a déjà récolté 2000 signatures. «  Le lendemain soir on en avait 5000 ; le surlendemain 10.000... »

C’est finalement avec une vingtaine de milliers de signatures que la pétition est remise à Fadila Laanan le 17 novembre, à l’issue d’une première manifestation. « La ministre nous a reçus avec un powerpoint à deux balles pour nous expliquer pourquoi elle était obligée de répercuter les diminutions budgétaires que le gouvernement lui demandait de répercuter. Une infantilisation totalement inacceptable, aucune information qu’on ne connaisse déjà, aucune proposition qui ne coupe encore dans l’emploi et ne renvoie dos-à-dos la base et les plus gros acteurs de la profession... »

Pour Vincent Sornaga, la stratégie de la ministre est alors clairement de diviser pour mieux régner. Un jeu dans lequel Conseildead refuse de rentrer, alors que le collectif a justement réussi à fédérer l’ensemble de la profession autour de la question centrale de l’emploi. Vincent Sornaga témoigne : « Depuis dix ans que je bosse, mes seules sources de revenus sont liées aux aides à la création ». A l’en croire, il ne s’agit pas tant d’une dépense que d’un investissement. « Il y a quatre ans, j’ai travaillé sur un spectacle qui a coûté environ 25.000€ et a reçu une aide de 17.000€ à sa création. Il y avait trois acteurs, un metteur en scène, un régisseur qui était aussi technicien. A la fin de cette année, on en sera sans doute à 150 représentations. Ce spectacle a généré de l’emploi, donc moins de chômage, pour cinq personnes pendant trois mois par an, et ce pendant quatre ans. Donc avec un investissement minimal de 17.000€, on génère une masse salariale qui peut dépasser les 600.000€. Pour 1€ investi, on en obtient 20 ou 25, facile. Et je ne parle là que de la masse salariale. Mais quand je touche un salaire, je cotise aussi pour la sécurité sociale, je réinjecte de l’argent dans l’économie générale, etc. »

C’est donc avec un argumentaire de bon sens que Conseildead est parvenu à se faire entendre par le ministère. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance. « Quand on s’est mis à gueuler pour cette histoire de 45 %, ils étaient très étonnés, au ministère. Ils pensaient qu’ils avaient touché à quelque chose qui n’était pas important. Dans l’entourage de la ministre, il y a une très grande méconnaissance des réalités de terrain, mais aussi de ce que c’est qu’une politique culturelle digne de ce nom », analyse Vincent Sornaga. « Ce ne sont pas forcément des méchants, juste des incompétents. Quand on voit que la ministre de la culture en Belgique est aussi la ministre de la santé et de l’égalité des chances, on est en droit de se poser des questions ! »

Vincent Sornaga voit une nette évolution des rapports. « Laanan s’est pris son premier conflit social dans la gueule. Elle l’a très mal pris, a essayé de jouer le rapport de force, l’a perdu, et a finalement retravaillé sa copie. Les gens qui avaient une oreille au ministère l’ont perdue au profit de gens qui se battent d’une manière un peu plus unifiée au sein de la profession. Aujourd’hui, on est considérés comme des interlocuteurs privilégiés. Mais on ne sent pas très légitimes pour répondre aux propositions qu’on nous fait, on n’est mandatés par personne... » Conseildead tient en effet à son statut informel comme à son indépendance. Mais après avoir obtenu de la ministre le maintien et l’indexation des aides à la création, le collectif ne s’est pas dissout pour autant. « Il ne s’agit là que d’une petite victoire au milieu d’une grande défaite. La même question risque de se reposer dans les mêmes termes lors du prochain exercice budgétaire », prévient Vincent Sornaga. « D’un militantisme accidentel, nous sommes donc passés au maintien d’une sorte de zone de vigilance. »

Au delà de la revendication d’un refinancement et d’une plus grande transparence dans le secteur des arts de la scène, Conseildead souhaite interroger le politique sur la question plus philosophique de l’indépendance de la création. Mais Vincent Sornaga dit ne pas sentir de réelle volonté politique de faire de la culture une priorité. « Je ne crois pas qu’on soit en train de discuter avec des gens qui ont une idée précise de ce que devrait être la place de la culture au sein de la société. C’est dramatique, parce qu’en temps de crise et de violences économiques et autres, les solutions passent obligatoirement par la réinvention du monde. Et quel meilleur endroit pour cela que l’art ? »

Propos recueillis par Gaëlle Mouton

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