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Edito : l’enseignement perd ses facultés

mardi 15 janvier 2013, par Angèle De Viis

C’est en 1996 qu’avait lieu la dernière grande mobilisation dans l’enseignement francophone en Belgique. Une date symbolique : syndicats, enseignants, étudiants et élèves se sont retrouvés dans la rue pour protester contre les coupes claires dans les effectifs de l’école obligatoire. Aujourd’hui, alors que les mesures anti-sociales se succèdent et que la marchandisation de l’enseignement se poursuit, il est urgent de se remobiliser. Le JIM publie ce dossier pour le prouver.

Il y a 17 ans, actions et grèves se succèdent pendant plus de deux mois. 400 établissements scolaires vont disparaître au nom de la « rationalisation » de l’offre scolaire, et 3000 postes d’enseignants sont supprimés.
Quelques mois plus tôt, c’était au tour de l’enseignement supérieur : les « mesures Grafé » mettent le feu aux auditoires. Leur but : rationaliser, encore. Le projet de regroupement des écoles supérieures en Hautes Écoles est durement combattu par les étudiants. Là aussi, les mesures d’économie auront lieu.

Depuis lors, quelles nouvelles du front de l’enseignement ?
Le paysage éducatif francophone ne se porte pas mieux.

L’inégalité : un trait distinctif

L’enseignement obligatoire en Belgique francophone est parmi les plus inégalitaires d’Europe. Les enquêtes PISA, menées par l’OCDE, organisation pourtant peu suspecte d’être très à gauche,
montrent régulièrement l’importance des écarts de résultats entre les élèves les plus forts et les plus faibles. Nous cumulons les écarts de performances les plus élevés et le plus important phénomène de ghettoïsation des écoles, [1] affirme Nico Hirtt, fondateur de l’Appel pour une école démocratique (APED).

Des résultats aggravés par un bilan supplémentaire : De nombreux pays développés ne parviennent pas à aider les enfants issus de l’immigration à s’intégrer dans la société par l’instruction concluait un rapport de l’OCDE en 2006, qui s’est penché sur les compétences scolaires des élèves issus de l’immigration ; et qui pointe encore une fois du doigt la Belgique. Origine étrangère, synonyme de condition modeste dans plusieurs quartiers [2].

Le constat, inquiétant à plusieurs égards, est régulièrement démontré par des études scientifiques. L’école, instrument d’émancipation, se trouve être, au contraire, un lieu de reproduction des inégalités sociales, et, loin d’offrir des chances égales à chacun, élimine les élèves qui viennent des milieux les plus modestes [3]

Les enseignants en première ligne

Les coupes claires dans tous les secteurs publics ces dernières années n’ont pas épargné l’école, loin de là. Au cours des années 80, sous l’effet d’une politique d’austérité implacable, les dépenses publiques d’enseignement furent ramenées de 6,2 % du PNB à seulement 4,8 %. [4] Moins de profs, moins d’encadrement, des bâtiments scolaires en rade. Alors qu’il est démontré que l’encadrement est un facteur important de réussite [5], la taille des classes dans les écoles en Communauté française constitue toujours une des pierres d’achoppement entre les syndicats enseignants et les pouvoirs politiques.

La pénurie de professeurs n’est plus anecdotique. En Communauté française, le métier n’attire plus les diplômés. Conditions de travail difficiles, rémunérations peu attractives : on a de plus en plus de jeunes enseignants – à peu près 1 sur 2, c’est énorme – qui désertent le métier avant de l’avoir exercé durant cinq ans [6], regrette Pascal Chardome (CGSP-Enseignement).

Résultat : les écoles sont souvent obligées de bricoler. Trouver à la hâte des bâtiments temporaires en préfabriqué ; engager des étudiants diplômés sans agrégation, faire des économies sur les frais. Parfois, faire payer les parents d’élèves au-delà des prescrits légaux...

Marchandisation de l’enseignement

Manque de moyens ? Certains n’hésitent pas. Au détriment du caractère non-marchand de l’éducation, les ponts avec le privé se font de plus en plus nombreux. Le gouvernement veut-il interdire les distributeurs de boissons sucrées ? Les directeurs d’écoles se cabrent : ce sont des moyens supplémentaires dans les caisses de l’établissement ; et tant pis pour l’éducation à la santé. Impossible d’organiser des remédiations dans des conditions décentes ? Le marché du "coaching scolaire" en bénéficie, des entreprises privées se faisant un plaisir de faire payer parfois 30 euros l’heure de cours de rattrapage [7] ; et tant pis pour ceux qui ne peuvent pas se les payer.
Les diplômés ne trouvent pas de travail à la fin de leurs études ? C’est l’adéquation avec les demandes du marché qui est privilégiée. Et tant pis pour la formation générale.

Ce ne sont que quelques exemples ; un tableau alarmiste renforcé par le paysage de l’enseignement obligatoire en Communauté française : malgré le "décret inscriptions", censé réduire la ghettoïsation des écoles, cette dernière reste un trait caractéristique. Renforcée par une concurrence exacerbée entre établissements, facilitée par une multiplication irrationnelle des réseaux, il n’est plus exagéré de parler de "marché de l’éducation".

Démocratisation des études supérieures ?

L’enseignement supérieur n’échappe pas à ces constats [8]. La massification des études n’a guère amené de réelle démocratisation. Le taux d’échec à l’entame des études supérieures reste un élément de sélection inacceptable.
Mais ce n’est pas tout. Depuis la réforme de Bologne, l’enseignement supérieur finit de perdre les résidus de son ambition démocratique. Insensiblement, les étudiants se transforment en clients qui doivent chercher le “fournisseur de service” dont le rapport qualité/prix correspond le mieux à leurs attentes et/ou à leur portefeuille.
 [9]. Le constat fait en 2006 ne peut qu’être validé aujourd’hui.
Pis, les propositions des pouvoirs politiques en la matière ont de quoi inquiéter plus encore. Pôles d’enseignements, tests d’évaluation... Le chemin est tracé : l’"excellence" internationale des universités et la sélection des étudiants seront les lignes directrices de la formation supérieure de demain.

Dans ce nouveau dossier, ces thèmes seront approfondis, ainsi que bien d’autres. Une conclusion : il est plus que jamais nécessaire de préparer notre nouvelle mobilisation pour un enseignement réellement démocratique, gratuit et émancipateur.

Angèle De Viis

Merci à Normand Baillargeon, Gérard Craan, Carlos Crespo, Lise Grejo, Nico Hirtt, Eric Léon et Renaud Maes pour leur contribution à ce numéro.

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