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L’enseignement de qualification, ou la relégation organisée

jeudi 24 janvier 2013, par Gérard Craan

Aux origines de l’enseignement qualifiant

Les origines de l’enseignement professionnel en Belgique remontent formellement aux années cinquante [1]. Cet enseignement industriel n’a pas toujours été une filière de relégation des élèves de l’enseignement général. Au contraire, bien distinct de ce dernier, l’enseignement professionnel était voué à former l’élite industrielle. Ainsi, les rapports ministériels montrent la volonté de

« former un homme conscient, responsable et perfectible, capable de s’adapter avec souplesse et intelligence aux mille et une nécessités de sa future situation. Pour cela, on réservera toujours et de plus en plus au coeur de l’enseignement technique [et professionnel] une place éminente à la « part de l’homme », c’est-à-dire pratiquement à la culture générale » [2].

C’est lors de l’agrégation des trois types d’enseignement, général, technique et professionnel, que ce dernier est apparu symboliquement, et par la suite, pratiquement, comme un enseignement dévalorisé. Ainsi, la filière générale constitue celle de l’excellence. La filière technique, représente désormais une voie de relégation pour ceux qui ont échoué dans l’enseignement général. Quant à la troisième, la filière professionnelle, (…) elle représente une voie de relégation de second ordre pour ceux qui ne peuvent suivre la filière technique et, en particulier, ses cours techniques théoriques [3].

L’enseignement qualifiant aujourd’hui

En 1970, l’enseignement secondaire en Belgique trouve à peu près la forme qu’on lui connaît actuellement en Communauté française.
Un tronc commun de deux ans pour les élèves de technique et du général avec, à côté, une filière "d’accueil", pour les élèves éprouvant des difficultés à la sortie de leurs études primaires. La "première accueil" donne directement accès à la 2è année professionnelle. C’est l’enseignement dit « rénové ».
En plus de cela, on distingue un enseignement de transition (général et une partie du technique) et un enseignement de qualification (professionnel et une partie du technique). L’enseignement qualifiant ne permet pas un accès direct aux études supérieures, au contraire de l’enseignement de transition. Pourtant, leur définition politique, issue du décret « missions » (pdf) [4] est confondante :

1° la section de transition, comprenant les humanités générales et technologiques, qui visent à la préparation aux études supérieures mais permettent aussi l’entrée dans la vie active ;
2° la section de qualification, comprenant les humanités professionnelles et techniques, qui visent à préparer l’entrée dans la vie active par l’attribution d’un certificat de qualification mais permettent aussi l’accès aux études supérieures.

L’organisation complexe de l’enseignement secondaire aujourd’hui (agrandir</A>). Crédits CFWB

Un chemin vers l’échec, une reproduction des inégalités

En 2010, il y avait à peu près autant d’élèves dans l’enseignement de transition que dans l’enseignement qualifiant [5].
Dans l’enseignement qualifiant, la proportion d’élèves de plus de 18 ans est beaucoup plus élevée que dans l’enseignement de transition. Théoriquement, le cursus secondaire doit être achevé à cet âge, sauf si on connaît le redoublement. Et c’est le cas de la majorité des élèves du qualifiant.
En début de sixième secondaire, 75% des élèves qui n’ont pas connu de retard sont dans l’enseignement de transition. A l’inverse, 75% des élèves ayant deux ans de retard au moins sont dans l’enseignement de qualification [6]. A moins de considérer que l’enseignement de qualification est particulièrement ardu, ces données montrent qu’il s’agit bel et bien d’une filière qui, au moins en partie, « évacue » de l’enseignement général les élèves qui réussissent moins bien.

Et sur base de la richesse socio-économique moyenne d’un quartier, on constate que les élèves inscrits dans l’enseignement qualifiant proviennent de quartiers (beaucoup) plus défavorisés que les milieux de vie des élèves de l’enseignement de transition. L’écart est systématiquement de plus de 50% entre ces deux "catégories" d’élèves.

Indice socioéconomique moyen des quartiers où résident les élèves des différentes années d’études et formes de l’enseignement secondaire (agrandir</A>). Crédits CFWB

Mais qu’ont-ils fait ?

Un enseignement qualifiant qui relègue et sur lequel vient se greffer une reproduction sociale [7] massive, nous éloigne des visées émancipatrices et universalistes partout proclamées. Cela demandait des réponses politiques. Depuis le milieu des années nonante, il ne se passe plus une législature sans que ne soit abordée la « revalorisation de l’enseignement qualifiant ». Pour autant, les modifications apportées n’ont pas été porteuses de changement.

En 1995, sous la houlette de la Ministre de l’enseignement de l’époque, Laurette Onkelinx (PS), est instaurée la Commission Communautaire des Professions et des Qualifications. Cette institution au nom étrange n’a qu’un seul objectif : adapter l’enseignement professionnel aux besoins immédiats des entreprises. Officiellement, on évoque pourtant une « revalorisation » de l’enseignement professionnel [8]. Mais entre des études adaptées aux exigences patronales et une formation technique polyvalente, il y a de la marge. Entre un menuisier soucieux de respecter un niveau de qualité et de savoir-faire, et un ouvrier qui pousse sur le bouton de la perceuse industrielle d’Ikea, il y a plus qu’une nuance. Mais Laurette Onkelinx n’a pas agi seule. Elle a été poussée dans le dos par les pressions patronales belges et européennes. Et l’Union wallonne des Entreprises de s’empresser d’offrir des « stages » aux enseignants du technique et du professionnel pour qu’ils se « familiarisent » avec l’entreprise.

Cette recherche de l’adéquation entre école et entreprise se poursuivra en 2003-2004 sous l’égide du Ministre Pierre Hazette (MR). Enseignements technique et professionnel bénéficieront d’aides financières pour améliorer leur équipement. Celui-ci coûte cher et doit être régulièrement renouvelé afin de suivre l’évolution technologique. Mais le geste ne sera pas désintéressé. Comme le mentionne la circulaire ministérielle, les fonds iront en priorité « aux projets qui rencontrent les besoins du marché de l’emploi ».

La composition des gouvernements change, le constat demeure identique : « Les filières techniques et professionnelles souffrent de leur image de marque » indique le contrat pour l’éducation, adopté en 2005. Pire, on transforme un enseignement de relégation en une « passion » pour les élèves :

« Pour de très nombreux jeunes, se préparer à un métier donne du sens à l’école. Plus qu’un apprentissage, ils y découvrent une passion qui leur ouvrira les portes du monde professionnel. Il est donc important que ces métiers évoluent avec la société, que les élèves les apprennent sur des équipements adaptés et que les compétences nécessaires à l’exercice de ces métiers soient clairement définie ».

Aujourd’hui l’approche utilitariste de l’enseignement qualifiant perdure. L’idée de mettre fin à la hiérarchie des filières d’enseignement est abandonnée, la volonté de procurer un savoir de base commun à tous les élèves a disparu. La dernière « réforme » de l’enseignement qualifiant, détaillée dans l’article de Carlos Crespo renonce explicitement à ces objectifs. Lancée par la Ministre Marie-Dominique Simonet (CDH), la certification par unités ne vise plus à valider une année scolaire, mais seulement certains « morceaux » de celle-ci, découpés en compétences techniques. Que se passera-t-il pour les élèves ne réussissant pas toutes les unités d’apprentissage avec fruit ? Va-t-on créer une nouvelle hiérarchisation au sein-même de l’enseignement qualifiant ?

Cette réforme répond une nouvelle fois aux demandes du monde patronal [9].

Au final, la hiérarchisation des types d’enseignement pourchassera les anciens élèves de l’enseignement qualifiant toute leur vie. Statistiquement, le diplôme qu’ils auront obtenu, le métier qu’ils exerceront, seront nettement moins rémunérés que les professions basées sur un diplôme de l’enseignement supérieur dont l’accès n’est, en réalité, que laissé aux élèves issus de l’enseignement de transition.

On le constate. L’inégalité scolaire ne trouve pas de réponse politique adéquate. Si rien n’est fait pour réduire l’écart salarial entre les professions, alors il faut donner la possibilité à chacun de réaliser un libre choix d’études secondaires et supérieures à même de le mener vers le métier de son choix.
Mais malgré les nombreuses propositions visant à supprimer les filières au profit d’un tronc commun jusque 16 ans [10], rien n’évolue dans ce sens. La réalisation d’un enseignement égalitaire pour une société plus égalitaire n’est pas à l’ordre du jour. Ce n’est probablement pas l’égalité dans l’enseignement en tant que telle qui dérange, mais plutôt la possibilité de changement de société que l’égalité dans l’enseignement induirait.

Gérard Craan

Notes

[1Même si ses racines s’enfoncent jusqu’au 19è siècle. Cette introduction historique est basée sur GROOTAERS, Dominique, Revue des sciences de l’éducation, « L’enseignement technique et professionnel masculin en Belgique : aux sources d’une identité » vol. 21, n° 4, 1995, p. 755-780.

[2GROOTAERS, Dominique, op. cit..

[3GROOTAERS op cit., p. 772

[4Article 5 du décret du 24 juillet 1997 définissant les missions prioritaires de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre, dit décret « missions »

[5Les chiffres présentés ici émanent de la publication annuelle de la Communauté française de Belgique :Les indicateurs de l’enseignement] : de la troisième à la 6è année de secondaire ils sont respectivement 117.000 et 107.000[

La proportion de filles est plus élevée dans l’enseignement de transition (100 garçons pour 107 filles). C’est l’inverse dans le qualifiant (92 filles pour 100 garçons)

[6] Analyse de la Ligue des Familles

 : Faut-il continuer à investir dans l’échec scolaire… ? (pdf).

[7Lire par ailleurs cet intéressant article montrant que l’enseignement en Belgique est terriblement inégalitaire.

[9Lire, sur le blog de Marie-Dominique Simonet : "Lancement du projet « Expairs » ou des pairs comme experts". Dont Marie-Dominique Simonet… est issue[[Ancienne Directrice Générale du port autonome de Liège, Marie Dominique Simonet était également administratrice de l’Union Wallonne des Entreprises jusqu’en 2004, année où elle devint ministre. Sa biographie officielle et son blog ne mentionnent évidemment pas ce mandat.

[10Cette idée est (parfois depuis longtemps) soutenue par des acteurs majeurs de l’enseignement, de l’éducation ou de l’enfance : par la FGTB wallonne, par l’association socio-pédagogique Changements pour l’Egalité, par le Centre d’étude et de
défense de l’école publique
(point 7 du pdf), par le Délégué Général aux Droits de l’Enfant ou encore par la Plate-forme Associative de Lutte contre l’Echec Scolaire dont font entre autres partie les associations de parents de l’enseignement catholique et de l’enseignement officiel, l’Appel Pour une Ecole Démocratique, la CGSP et la CSC enseignement, etc.

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