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Le petit exploité

Moins d’emplois + plus de chômeurs + moins d’allocations = Misère pour tout le monde

vendredi 11 janvier 2013, par Gérard Craan, Sylvia Nerina

La dégressivité des allocations de chômage, qui a débuté officiellement le premier novembre de cette année, est un coup de sabre, net et précis, dans le ventre des chômeurs — population en augmentation au fur et à mesure que l’emploi disparait en Belgique (ce qui accélère, puisque rien que pour les deux derniers mois, nous avons 20.000 promesses de licenciements de la part de ces belles sociétés qui pourtant sont en bénéfice – mais ceci est une autre histoire). Des mesures qui sont imposées avec un mensonge éhonté sur une prétendue relance de l’économie qui n’aura pas lieu, pour rembourser une dette dont les travailleurs ne sont pas responsables et qui vont plonger une partie importante de la population dans une précarité que l’on n’imaginait plus être de cette époque pour un pays comme la Belgique.
Notre chronique de ce mois sera donc consacrée a mettre la lumière sur le baratin que l’on nous sert à propos du « chômage » et sur l’application concrète de leur réforme.

Les médias ont un message très confondant à propos du chômage. Ils oscillent entre l’agitation du chômage qui fait peur et des messages rassurants (mais faux) sur des prétendues améliorations de la situation. Alors que Le Soir (un exemple, mais il y en a d’autres) se fait le héraut de la bonne nouvelle selon laquelle le chômage serait en baisse [1] il ne faut pas être grand mathématicien pour se rendre compte qu’on se fiche amplement de notre tête.

20012011Evolution en %
Population totale de 15 à 24 ans 1.242.788 1.322.496 6,41
Population au chômage de 15 à 24 ans 368.784 343.729 -6,79
Population active occupée de 15 à 24 ans 75.219 79.235 5,34
Population inactive de 15 à 24 ans 798.785 899.531 12,61
Population de 25 à 49 ans 3.746.335 3.752.564 0,17
Population active occupée de 25 à 49 ans 2.961.116 3.019.484 1,97
population au chômage de 25 à 49 ans 187.962 214.495 14,12
Population inactive de 25 à 49 ans 597.257 518.584 13,17
Population totale de 50 à 64 ans 1.739.466 2.144.544 23,29
Population active occupé de 50 à 64 ans 703.287 1.107.245 57,44
Population au Chômage de 50 à 64 ans. 23.743 52.674 121,85
Population inactive de 50 à 64 ans 1.012.436 984.626 -2,75
POPULATION TOTALE de 15 à 64 ans 6.728.589 7.219.604 7,29
POPULATION ACTIVE OCCUPEE de 15 à 64 ans 4.033.187 4.470.458 10,84
POPULATION AU CHOMAGE de 15 à 64 ans. 286.924 346.404 20,73
POPULATION INACTIVE de 15 à 64 ans 2.408.478 2.402.741 -0,23

Source : Statbel - Population active (travailleurs et chômeurs) et inactive de 15-64 ans selon classe d’âge par sexe pour la Belgique et les régions, 2001 et 2011 [2]

Parce que ce que nous indique ce tableau, c’est que la croissance du nombre de chômeurs est presque deux fois plus rapide que celle de la population en emploi. En effet, en dix ans, le nombre de chômeurs a augmenté de 20,73%. Sur la même période, le nombre de personnes en emploi a augmenté de seulement 10,84%.

Comme dans tout ce qui se fait comme communication sur le thématique du chômage, les médias, le gouvernement et surtout les patrons choisissent soigneusement quelle information mettre en lumière et laquelle garder discrète pour amener une population consentante à avaler toutes les couleuvres de la réforme du chômage.

On pourrait dire bien d’autres choses à partir des chiffres de cette tendance, notamment que l’augmentation du nombre de jeunes chômeurs n’est « que » de 5,34%, alors que celle des chômeurs de 25-49 ans est de 14,12% (la croissance est donc presque le triple) et celle des chômeurs de 50-64 ans est de 121% !! C’était bien la peine de reculer l’âge de la retraite me direz-vous.

Et bien dans leur logique, c’est-à-dire celle des gouvernements, oui, c’était bien la peine. Parce qu’en reculant l’âge de la retraite, ils ont réussi leur opération et fait exploser les chiffres du chômage déjà en hausse. Et un nombre de chômeurs qui dépasse l’entendement, ça permet deux choses ; premièrement de faire fermer leur gueule aux travailleurs (il n’y a pas d’autre manière de le dire), et les patrons ne s’en cachent pas : « des droits ? De bonnes conditions de travail ? Un salaire décent ? Un jour de circonstance parce que ta fille a le cancer ? Si tu n’es pas content, la porte est là, il y a 350.000 chômeurs qui attendent dehors (enfin, depuis les annonces récentes de licenciement chez Ford, Phillips, Arcelor, Duferco,… on peut déjà en compter 20.000 de plus). Deuxième avantage pour le gouvernement et le patronat ; la division des travailleurs. 370.000 chômeurs qui coûtent à notre pauvre Etat déjà exsangue, il y a de quoi outrer les gentils travailleurs qui se lèvent courageusement tous les matins. De là à dire que ce sont eux le problème et non pas la dette illégitime, les primes et cadeaux fiscaux fais au patronat, le recul des droits sociaux, il n’y a qu’un pas que trop ont malheureusement déjà franchi. Et une fois que l’on a fait ce pas, on ne voit plus le monde à travers la lumière de petit exploité que nous sommes tous, mais à travers les lunettes qu’ils ont spécialement conçu pour l’occasion, celles qui ne montrent pas que les bas salaires en Belgique sont à la limite du seuil de pauvreté, celles qui ne montrent pas qu’une mère célibataire, qui doit caser ses enfants dans les accueils payant pour gagner ce salaire de misère, se retrouvera avec encore moins au final que le maigre chômage qu’elle perçoit.

Alors enlevons ces lunettes, et mettons en d’autres. Mettons des lunettes qui illuminent la situation en sachant que le chômeur de demain, ça pourrait être n’importe lequel d’entre nous, et qu’une fois tombé dans le chômage, on sera aussi au coude à coude avec tout ceux qui ne trouvent pas de boulot malgré dix ans d’expérience et un barda de diplômes. Selon les jeunes CSC [3], il y aurait une offre pour 30 demandeurs. Pour les jeunes FGTB, il y aurait 1 emploi pour 100 jeunes au chômage [4] … Fondamentalement, quelles que soient les variables, la tendance est claire : il y a bien moins d’emplois disponibles que de personnes en recherche.

Regardons les choses en face, les nouvelles mesures de dégressivité des allocations de chômages n’ont pas pour but de « motiver » les gens à trouver un emploi dont le gouvernement est le premier à savoir qu’il est inexistant, ces mesures ont un seul et unique but : décharger l’Etat de la responsabilité d’un revenu minimum pour tous.

Si nous jetons un œil à la réforme des allocations de chômage, les mesures les plus flagrantes sont :

  1. Les allocations sont rapidement diminuées. Après une courte « première période » qui varie de 6 mois à un an, les allocations tombent à 40% du salaire perdu pour les cohabitants (55% pour les isolés et 60% pour les chefs de ménage). On passe ensuite à une troisième période qui se traduit par un forfait pour tous : pour les chef de ménage, 1090€ / mois ; pour les isolés, 916€ / mois et pour les cohabitants, 484€/mois.
  2. Le chemin pour retrouver les droits au chômage de la première période est impossible avec les intérims. Pour revenir en première période si on est en 2ème ou 3ème période, et ce, quel que soit l’âge, il faudra justifier : soit 12 mois de travail à temps plein dans une période de 18 mois ; soit 24 mois de travail dans une période de 33 mois s’il s’agit d’un temps partiel de 18 h/semaine ou un mi temps ; soit 36 mois de travail dans une période de 45 mois s’il s’agit d’un temps partiel de 12 h/semaine ou 1/3 temps.
  3. Justifier qu’on a refusé un emploi devient pratiquement impensable : à partir de 2013, les chômeurs (y compris les prépensionnés et pseudo-prépensionnés) âgés de 58 à 60 ans, doivent accepter toute offre d’emploi. Le contrôle de disponibilité sera étendu aux chômeurs jusqu’à 55 ans en 2013 ; jusqu’à 58 en 2016 (et plus si les Régions le veulent). Après 3 mois de chômage, l’emploi ne doit plus correspondre au diplôme ou à la profession ; la distance jusqu’à laquelle un travail est considéré comme acceptable passe de 25 à 60 km, quelle que soit la durée du déplacement (je vous laisse calculer 120 km par jour avec les embouteillages, quand on a la chance d’avoir une voiture…).

Source : FGTB [5]

Autant dire que dorénavant, mis à part les rares (et de moins en moins nombreux) « chanceux » qui se font exploiter par leur employeur avec un contrat à durée indéterminé et des horaires corrects (ne parlons pas d’épanouissement dans le travail, on n’en n’est plus du tout là), tous les autres auront le choix entre la peste et le choléra :

  • soit un boulot sous-payé, avec des horaires incontrôlables, des tâches mal définies, plus aucune vie privée car tout le temps sur la route, et des frais de garde des enfants qui amputent le salaire de 300 à 600 euros par mois selon les cas ;
  • soit une situation de chômeur qui glisse rapidement et sûrement vers une précarité grandissante jusqu’à la ligne finale où il sera exclu parce qu’il aura refusé de faire balayeur dans une grande entreprise à 58 km de chez lui pour un salaire net de 980 euros.

Si cette chronique était réjouissante, on aurait appelé ça le petit révolutionnaire, pas le petit exploité.

Pour encore plus d’informations sur la réforme des allocations de chômages, nous vous recommandons aussi l’article de Yves Martens : "Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Première partie)" qui donne un coup de projecteur sur les nouvelles mesures et les mensonges ou trahisons qu’elles contiennent…

Sylvia Nerina & Gérard Craan

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