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Gaza, 14N...

La peur de prendre parti engendre des monstres

mercredi 23 janvier 2013, par Olga Rodríguez

(…) L’équidistance est l’un des plus grands vices du journalisme actuel. Le traitement médiatique de l’occupation et de la discrimination qu’exerce Israël contre les Palestiniens en est un bon exemple. Cela obéit à plusieurs raisons :

1. L’influence d’Israël sur certaines sphères du pouvoir au-delà de ses frontières. Israël est l’allié privilégié des Etats-Unis dans la région (l’armée israélienne reçoit 3 milliards de dollars par an de Washington, la plus importante aide militaire des Etats-Unis au monde), est membre de l’OCDE et est partenaire privilégié de l’Union européenne en matière commerciale.

2. La préparation d’Israël à se défendre sur le plan médiatique et à faire face aux critiques. La pression qu’elle exerce afin que l’approche médiatique soit favorable à Tel Aviv.

En 2008, pendant l’Opération Plomb Durci contre Gaza, les ambassades israéliennes envoyèrent aux médias des courriers électroniques dans lesquels elles expliquaient qu’Israël bombardait Gaza pour se défendre et demandaient aux journalistes de ne pas « utiliser cyniquement des images douloureuses comme instrument de propagande ». Autrement dit, elles exprimaient leur malaise pour la publication d’images qui prouvaient la mort de plus de 1.300 Palestiniens, dont 300 enfants.

3. La tendance croissante dans les médias à reproduire l’approche établie par le pouvoir politique et économique.

4. La manière de travailler dans les rédactions où, bien souvent, les journalistes se voient obligés de traiter l’information comme une pure marchandise. Ce qui laisse peu de marge pour enquêter, contraster, réfléchir et éviter ainsi l’approche dominante.

5. Les risques auxquels les journalistes s’exposent s’ils rompent avec le discours dominant et la préparation – données, sources, expérience : autrement dit le temps – nécessaire pour oser remettre en question l’uniformité médiatique.

Le « post-journalisme »

On confond l’équidistance avec l’objectivité, l’impartialité et la neutralité. On est équidistant pour ne pas se mouiller, pour ne pas se compromettre, pour ne pas sembler prendre parti, de rien ni de personne.

C’est le summum du « post-journalisme » : la démocratisation portée jusqu’au délire, la relativité défendue comme une religion. Plus personne n’a raison, aucune vision des choses n’est plus réelle qu’une autre, il existe autant de vérités que de personnes.

Et c’est ainsi qu’on arrive à réduire le bien mal nommé conflit israélo-palestinien à un simple affrontement provoqué pour des motifs religieux ou ethniques, oubliant que l’origine de ce conflit repose sur une occupation illégale condamnée par plusieurs résolutions des Nations Unies et sur la pratique de discriminations d’un Etat contre un peuple, dénoncée de manière répétée par une multitude d’organisations internationales de défense des droits de l’Homme.

La réalité est qu’il y a une occupation illégale et en conséquence un Etat occupant, mais dans la pratique, la plus grande partie des médias de masse font le choix d’une équidistance aseptisée, mettant sur le même plan le peuple palestinien et une armée qui envahit, occupe et expulse, appuyée et légitimée par un Etat qui offre son aide à toute personne disposée à participer à cette occupation.

L’équidistance, c’est présenter des versions sans les contraster. C’est la négation de l’empirisme historique. C’est l’incrédulité et la crédulité réunies. C’est le journalisme descriptif porté jusqu’aux limites de l’absurde et selon lequel il y aurait autant de vérités que de points de vue.

Les chiffres du 14N et les budgets du Gouvernement

On peut trouver de tels exemples tous les jours dans les mass media. Deux d’entre eux ont été forts commentés par les lecteurs d’Eldiario.es :

1. « La Communauté de Madrid évalue à 35.000 le nombre de participants à la manifestation du 14N. Les syndicats disent qu’il y a eu un million de personnes ».

« Plusieurs médias ont diffusé cette affirmation et se sont ainsi ridiculisés. Mais bon sang, c’est à eux de dire quel est le chiffre réel ou celui qui se rapproche le plus de la réalité. Il suffit pourtant de regarder une photo aérienne pour en déduire facilement qu’il y avait bien plus de monde que 35.000 personnes », commente José Antonio Montes.

2. « Montoro déclare que ces budgets sont les plus sociaux de l’histoire de la démocratie, ce que dément le PSOE ».

« Tel était l’intitulé d’une information télévisée il y a quelques jours. Est-ce qu’informer consiste seulement à dire ce que racontent les uns et les autres ou bien s’agit-il aussi d’étayer les choses avec des chiffres et des faits pour savoir si oui non il s’agit des budgets les plus sociaux de la démocratie ? », estime Sara Álvarez.

Dans l’Allemagne d’Hitler, le journalisme équidistant aurait pu nous donner des phrases comme celles-ci ;

« Le rabbin du Ghetto de Varsovie dénonce que les nazis sont en train de massacrer les Juifs. Goebbels dément. »

Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid – que Desmond Tutu avait comparé à Israël aujourd’hui – l’équidistance journalistique aurait donné ceci :

« Nelson Mandela dénonce que les noirs d’Afrique du Sud sont victimes de l’apartheid. Le premier ministre a réagit en affirmant que le seul racisme existant dans le pays est celui des noirs à l’encontre des blancs ».

Où est donc la réalité dans ces phrases contradictoires ? L’équidistance, si « respectueuse », laisse le soin aux lecteurs eux-mêmes de la trouver.

En se protégeant derrière cette équidistance, dans une apparente impartialité, un certain journalisme de masse perpétue au contraire un positionnement particulier, reproduisant un récit déterminé par la pensée dominante et abandonnant l’engagement que ce métier exige avec les plus faibles.

On ne peut pas traiter sur le même pied celui qui bombarde et celui qui est bombardé, l’assassin et la victime, le violeur et la femme violée, l’oppresseur et l’opprimé, l’occupant et l’occupé, ni donner une même crédibilité à un chiffre et à son contraire.

Etre journaliste, c’est prendre parti pour la vérité, c’est être au côté des victimes, des droits humains, de la justice. Tout le reste n’est pas du journalisme, c’est de la reproduction de propagandes.

Permettez moi de citer à nouveau Kapuscinski : « Le véritable journalisme est intentionnel ». C’est dans cette intentionnalité, dans ce désir de défendre un monde meilleur, avec une balance plus équilibrée, que réside la noblesse de ce métier.

L’écrivain français Albert Camus disait qu’il y a des époques dans lesquelles toute indifférence est criminelle. Ne pas dénoncer les niveaux d’injustices, d’inégalités et d’abus auxquels nous assistons aujourd’hui, ou ne les évoquer qu’en pointillé, revient à participer à un silence complice. Et au final, c’est la peur de prendre parti qui finit par engendrer des monstres.


Source :

http://www.eldiario.es/defensora/miedo-tomar-partido-provoca-monstruos_6_70052998.html

Traduction française pour le JIM : Ataulfo Riera

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