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Editorial : Quelle austérité ? Quelle résistance ?

lundi 15 octobre 2012, par Gérard Craan

Depuis plusieurs années, des peuples d’Europe luttent contre les mesures d’austérité. Quatre ans déjà que Grecs, Espagnols, Italiens, Portugais sont victimes d’une "crise" qui n’en finit pas, malgré les économies réalisées : augmentation des impôts (généralement des pauvres et de la classe moyenne), diminution des salaires et des prestations sociales, privatisations en masse pour trouver de l’argent "frais" (Lire notre article sur les mesures d’économie de l’UE). Dans tous ces pays on a résisté et on persiste encore à résister.

Au-delà de cette visibilité, due à la dureté de la lutte et des mesures, les plans d’économies, d’assainissement, de purges, de massacre social, touchent toutes les populations d’Europe, y compris celle vivant sous le régime triple A. En Allemagne, le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté a doublé en 10 ans. Aux Pays-Bas, les mesures d’austérité du printemps 2012 sont les plus dures jamais prises. Sitôt perdu son triple A, l’Autriche imposait 28 milliards d’économies.

Et en Belgique ? L’année dernière, le gouvernement nouvellement créé imposait un plan d’économies drastique qui touchait évidemment les plus pauvres. L’allongement de la durée du travail frappe tout le monde mais en premier les travailleurs qui alternent chômage et boulots précaires. Les allocations de chômage sont quant à elles globalement diminuées et l’exclusion du chômage est plus rapide. Avant cela, les augmentations de salaires avaient été interdites par le gouvernement précédent. Depuis, il n’est pas un trimestre où l’on n’annonce un "ajustement budgétaire". Systématiquement déclaré "indolore", c’est à croire que l’ajustement budgétaire est une formule magique pour fabriquer des milliards.

Mais, si elle touche physiquement l’immense majorité de la population européenne, la crise est pourtant une belle illusion. On nous fait croire que cela va mal alors que cela n’a jamais été aussi bien. Il y a bien assez de richesses au sein de l’Union européenne (Lire notre chronique "Le petit exploité"). Seulement, dans un système capitaliste, foncièrement injuste, un partage égalitaire n’est pas concevable.

Pour autant, loin de se laisser abattre, de nous laisser abattre, Portugais, Espagnols, Grecs, Belges, Slovaques, Britanniques et même Allemands luttent dans la rue avec la volonté de plus en plus marquée de sortir politiquement de ce système. Les grèves générales se succèdent au Portugal, les indignés enflamment les barrios espagnols. En France les partis de gauche radicale, aux côtés d’associations et de syndicats [1], viennent de se mobiliser contre le pacte budgétaire européen et les trente milliards d’économie annoncés dans l’Hexagone. Le même jour, en Allemagne, 40.000 personnes ont défilé pour plus d’égalité.

cc <A HREF="http://www.flickr.com/photos/infomatique/5036919758/sizes/m/in/photostream/">Flickr, auteur : informatique</A>

Pourtant, la sauce ne prend pas (encore). Les partis politiques de la gauche dite "modérée" et les écologistes ne suivent évidemment pas le mouvement. Bien au contraire, ils se rangent du côté des plus forts en Grèce, en Espagne, en France, en Italie, en Autriche, en Belgique,... Des partis anticapitalistes émergent ou renaissent alors comme en Allemagne, en Grèce, en Espagne, en France, voire en Belgique à un niveau bien plus faible. Mais des organisations fascistes montrent aussi leur sinistre visage.
Pour leur part, les organisations syndicales ne veulent pas travailler de concert au niveau européen. Elles disposent pourtant de l’infrastructure et de la capacité d’organisation via la Confédération Européenne des Syndicats. Mais, soucieuse de ménager la chèvre et le chou, la CES accepte au final les mesures d’assainissement budgétaire et de contrôle des finances publiques tout en condamnant ses conséquences sociales. On y perd son latin et sa verve militante.

Dans leurs pays respectifs, les organisations syndicales ne mobilisent pas de manière large. Bien souvent, elles se contentent de leur propres troupes, au pire, elles acceptent l’austérité (à l’instar de la CFDT française ou de la CSC Belge). La convergence avec les autres mouvements sociaux, avec des organisations politiques anticapitalistes est peu envisagée (ainsi le peu de relations entre indignés et les grands syndicats espagnols [2]). Pour autant, au Portugal ou aux Pays-Bas, des exemples de luttes plus larges, en réel front commun, existent.

Et en Belgique ?

Chez nous, le mouvement social manque cruellement de soutien. Il œuvre en marge des organisations syndicales. Ces dernières sont frileuses à l’idée de soutenir les initiatives venues "d’ailleurs". Les défenseurs officiels des travailleurs peinent à définir des mots d’ordre cohérents et une lutte organisée dans le temps. Ainsi, s’il y a des manifestations et des grèves, ce sont des coups dans l’eau sans onde de choc. Aussitôt amorcées, aussitôt arrêtées. De manière totalement inadéquate, la hiérarchie FGTB a défendu le pouvoir d’achat au mois de septembre, là où la base syndicale a plutôt repris des slogans de répartition des richesses. Personne n’a rien compris à l’idiotie des euro-obligations défendue en février 2012 alors qu’il n’y a pas de raison de payer une dette dont les peuples sont victimes. En substance : "paie ton bourreau". La cohérence est sans doute à rechercher ailleurs. Par exemple, au sein des Comités Action Europe, (lire notre article sur les CAE) organisateurs du banquet des riches. Trois cents personnes, aux faibles moyens mais déterminées, ont donné le ton juste (lire la brève). C’est peu, mais ça aide.

La "crise" deviendra plus intense, les inégalités se creuseront. Mais plus forte sera la réaction populaire, plus clairs seront les positionnements : à gauche ou à droite. Avec des syndicats qui embrayent pour mieux débrayer. Ou sans eux. Mais dans tous les cas, nous, nous n’avons pas besoin de Prix Nobel.

Gérard Craan

Notes

[1Mais sans le soutien officiel des deux grandes organisations syndicales, la CGT et la CFDT.

[2Il existe néanmoins des coordinations avec de plus petites structures

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