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Chasse à l’homme estivale dans les rues de Bruxelles

jeudi 1er octobre 2009, par Cédric, Gérard Craan

Témoin direct des multiples évacuations des sans-papiers les 30 et 31 juillet dernier, Cédric nous décrit ce qu’il a vu et entendu : injures, coups de matraques, agressions, chasses à l’homme. Pour les grands médias, l’évacuation s’est déroulée sans incidents. Mais ils n’ont pas vu le reste, rassurés par les porte-paroles policiers.

Les faits

Les 30 et 31 juillet 2009, près de mille travailleurs sans-papiers ont été jetés à la rue par la police de Bruxelles qui a méthodiquement liquidé toutes les occupations de sans-papiers combattants. Seuls trois ou quatre “citoyens réguliers”, passant là par hasard, ont pu témoigner de ce qui s’est passé ces deux jours et porter maigre assistance à une poignée de clandestins.
Et pour cause, les dates étaient bien choisies... En termes de calendrier nous sommes après les deux instructions ministérielles qui prévoient pour l’une qu’on régularise (une seule fois) les personnes qui entrent dans des critères relativement restrictifs, pour l’autre, que les personnes qui n’entreront pas dans ces critères soient expulsés du territoire [1]. Cet été, les travailleurs associatifs et les militants qui soutiennent habituellement les sans-papiers et qui ont obtenu une conclusion provisoire à des années de lutte, ne sont pas sur la brèche. Les “responsables” politiques, à quelque niveau que ce soit, sont en vacances.
Le coup d’envoi de l’opération de police est donné le 30 juillet vers six heures du matin. Une vingtaine de camionnettes de la police de Bruxelles-Ville débarquent boulevard de l’Empereur où quatre cent quatre-vingts travailleurs sans-papiers campaient et réclamaient leur régularisation. Surpris dans leur sommeil, ils sont violemment évacués à coups de matraques et de gaz lacrymogène. Deux arrestations ont lieu, ces personnes seront relâchées dans l’après-midi. Nombre des occupants sont blessés, certains s’éparpillent dans la ville et trois cent se rassemblent derrière l’ancienne gare de la Chapelle.
Alertés de ce chambardement, quelques personnes tentent de leur porter assistance. Pour l’heure, l’inquiétude des sans-papiers porte sur la recherche d’un lieu d’hébergement pour le soir même. Une première tentative dans un bâtiment vide de la rue d’Arlon, se solde par une réponse policière d’une brutalité injustifiable. A l’issue de ce premier essai, sept personnes sont emmenées en ambulance, dont deux qui ont été défenestrées. Les crises d’asthme se comptent par dizaines. Où qu’ils aillent ensuite, ils sont reçus par des pelotons de police survoltés. Les injures racistes et les menaces fusent. Des charges sans raison apparente se succèdent avant que la police se retire et revienne à nouveau. De six heures le matin à vingt heures, ces personnes ont été littéralement harcelées dans les rues de Bruxelles.

Agenda politique

Le 30, l’ordre de mission de la police est clair et précis : évacuer le boulevard de l’Empereur et empêcher l’accès au centre-ville. Les pourparlers qui ont eu lieu entre les quelques citoyens présents et la hiérarchie policière ne laissent pas de doute sur la nature de l’opération. Il ne s’agit nullement de rafles en vue d’expulsions, pas plus que d’opération de contrôle. L’Office des Etrangers est étranger à l’action. Il s’agit "simplement" d’en terminer avec l’occupation. Une ordonnance d’évacuation a été rendue sur requête unilatérale en extrême urgence le 13 juillet et le Bourgmestre de la Ville attend le 30 pour faire procéder à l’évacuation.
A cette date, l’administration communale, le Parti Socialiste [2], l’Office des Etrangers et les ministères compétents sont absolument injoignables. Dans les jours qui suivent, chacune des occupations bruxelloises, notamment à Schaerbeek et à Saint-Josse, subissent le même sort. Si bien qu’aucun des foyers historiques de la contestation des sans papiers n’existe plus au début du mois d’août. Si ces opérations quasi simultanées n’ont concerné qu’un service de police, elles mobilisent au moins trois administrations communales. Dans cette configuration et ces conditions de concordance de temps, il est difficile de ne pas imaginer que ces actions n’ont pas été politiquement coordonnées. Un agent de police témoigne d’ailleurs anonymement qu’au moment de la première évacuation, les autres sont déjà planifiées. L’ampleur de la mobilisation policière ne peut d’ailleurs pas laisser supposer le contraire.
Il est donc probable (et cette précaution de langage est un peu surfaite) que les autorités politiques en charge des questions relatives à l’immigration clandestine aient décidé d’enterrer le problème politique. Une directive pour légitimer toutes les expulsions à venir, une autre établissant des critères de régularisation, pour pouvoir prétendre avoir répondu aux critiques d’inertie faites aux gouvernements successifs.

En réalité, aucune politique d’immigration (autre que le désastre humain et social que nous connaissons déjà) n’est mise en place. Au plus, une mesure ponctuelle qui contentera une poignée d’étrangers clandestins, laissera sur le carreau la majorité d’entre eux et réservera aux cohortes de nouveaux arrivants les conditions “d’accueil” qui fondent cette originalité occidentale : misères sociales, exploitation dans le travail, aucun accès aux droits humains même les plus élémentaires, traque, peur, enfermements, violences, expulsions.

La police ne fait pas de politique… …mais quand même.

Quand dans le règlement d’un litige aussi éminemment politique, le seul interlocuteur présent est la police, elle n’a pas vraiment le choix sinon de prendre des options politiques. Ici se croisaient la politique générale et la politique de comptoir.
D’un côté, la hiérarchie ne pouvait contourner la recherche d’une solution à la présence dans les rues de Bruxelles d’un si grand nombre de personnes. Les disperser purement et simplement était illusoire, ils n’avaient nulle part où aller. Il a donc fallu trouver une alternative. En l’occurrence, compter sur une présence citoyenne pour se débarrasser du problème. Ce choix est d’ailleurs relativement légitime puisque les ordres donnés par l’autorité politique sont en réalité inapplicables sur le terrain et qu’il n’y a pas de mandat pour aller au-delà de la liquidation (solution de relogement, enfermement en vue d’expulsion du territoire…). La question s’est donc posée de savoir si les sans-papiers seraient en sécurité après avoir investi un autre bâtiment. Et, corollairement, si la chasse à l’homme allait se poursuivre toute la nuit. Il était évident que la réponse à la première question devait être oui, puisque l’opération n’était pas prévue pour durer. Une partie de la violence et de la colère des agents armés se devait d’ailleurs peut-être au surcroît d’heures supplémentaires imprévues ce jour. En fin de soirée, les agents ont rejoint leurs pénates et les sans-papiers ont trouvé un abri de fortune. Jusqu’au lendemain.

D’un autre côté, les agents en uniformes armés de leur matraque, développaient à l’égard des travailleurs sans-papiers, une rage et une agressivité difficilement compréhensibles. Mais les propos et comportements racistes qu’ont subis les sans-papiers sont aussi d’ordre politique. Ils étaient le résultat de la libre expression politique de personnes qui doivent s’abstenir quand elles revêtent l’uniforme et la neutralité qu’il suppose : « Servir et protéger / Neutralité et bienveillance ». Outre les brutalités physiques, c’est en hurlant « j’vais t’faire regretter l’envie d’avoir quitté ton pays », « sale macaque » ou « avion, avion » que les agents chargeaient les sans-papiers. Dans un contexte social et politique où les étrangers clandestins sont traités tels des sous-hommes, sans droit ni légitimité d’être, il n’y a rien d’étonnant à ce que le racisme primaire se voie pousser des ailes parmi les agents qui sont censés faire respecter la loi.
La question de la relation entre la troupe et sa hiérarchie lorsqu’il s’agit de brutalité policière reste entière. Une clé de compréhension de cette journée de terreur vient de cette observation in situ : chaque fois que les responsables hiérarchiques de l’opération policière arrivaient sur les lieux, les violences cessaient. Aucune violence n’eut jamais lieu en leur présence. Difficile de tirer des conclusions immédiates à l’observation de ce phénomène. Est-ce que la troupe se cache de sa hiérarchie pour verser dans l’illégalité et l’outrance ? Par jeu ? Est-ce que cette partie clandestine du travail des agents procède d’une entente tacite et que la hiérarchie ne peut en être témoin ? Cette violence fait-elle partie d’une stratégie établie ? Est-elle le fait d’une discrète volonté politique d’une partie du corps de police ? Y avait-il des ordres ? Venant de quel niveau de pouvoir ? Nous ne le savons pas, mais cependant, le fait est.

Pour ne pas conclure

Le 31 juillet, le groupe de deux cents qui restait de l’occupation du boulevard de l’Empereur quitte son abri de fortune et intègre l’ancienne librairie Agora au 330 avenue de la Couronne, à Ixelles. “Echaudés” par leurs récentes expériences d’expulsions, les occupants se signalent au bourgmestre faisant fonction (celui-ci qui n’avait pas d’occupation à évacuer sur sa commune, était présent). Avec l’aide du curé de l’église du Béguinage, ils prennent une assurance responsabilité pour le lieu et les occupants. Ils contactent le propriétaire (un agent immobilier qui attend un permis de détruire) et signent avec lui une convention qui leur permet de disposer des lieux jusqu’au 15 octobre. A présent, la police d’Ixelles encadre et contrôle l’occupation de l’Agora avec une apparente bienveillance. Cependant, nous pouvons être sûrs que lorsque viendra l’ordre d’évacuation, les sourires s’effaceront et la police fera son travail.

Depuis cette date, et plus encore depuis le début du ramadan, ce groupe de sans-papiers militants est livré à lui-même. Sauf de façon très ponctuelle, il ne reçoit aucune aide politique ou logistique de la part des citoyens, militants ou travailleurs associatifs. Et pour cause, ses derniers croulent sous les dossiers de régularisation à constituer pour les “régularisables potentiels”, sans doute un bénéfice secondaire de l’agenda politique évoqué plus haut.
Les alternatives sont maigres pour les sans-papiers de l’Agora, dont de nombreux sont “hors critères”. Une solution est de se replier sur soi-même, et de prendre acte du tarif établi par l’Etat belge : 50 jours de grève de la faim = une carte orange. Une autre est de prendre acte du naufrage du mouvement des sans-papiers, et de prendre en main la reconstruction d’une lutte nationale qui, si elle est menée avec finesse, intelligence et nouveauté, aboutira peut-être un jour à l’imposition d’une politique d’immigration cohérente et acceptable en terme de droits humains. Cette branche de l’alternative nécessite cependant une forte mobilisation citoyenne. Mobilisation qui est actuellement à son niveau le plus bas depuis la dernière régularisation de 1999-2000.

La question qui reste pendante : est-ce que toutes celles et tous ceux qui, depuis 1996, se sont battus pour une politique d’immigration respectueuse des droits humains, vont accepter de se laisser dicter leur calendrier de lutte par le ministère de l’immigration et les logiques institutionnelles, au gré des annonces et des situations d’urgence artificiellement créées ?

Cédric


Ignorance médiatique


    Les grands médias ont largement ignoré ces scènes de chasse à l’homme, se contentant des discours rassurants des autorités policières. En voici quelques exemples :
    - Lire l’article du Soir relatif à l’évacuation à Bruxelles-Ville
    - Lire la dépêche reprise sur le site de RTL concernant le départ des sans-papiers d’un bâtiment schaerbeekois
    - Voir le reportage de RTL relatif à l’évacuation du Bd de l’Empereur
    - Plus nuancés, des "mini-reportages" disponibles sur le site de RTL-TVI de même que le reportage final évoquent une intervention musclée pour le délogement des sans-papiers de l’immeuble place Saint-Lazare. Mais seuls les "mini-reportages" donneront la parole aux sans-papiers, le reportage final se contentant de la parole du chef de corps et du bourgmestre. Voir ce reportage et les vidéos annexes.


    Gérard Craan

Notes

[1Cette circulaire est consultable ici.

[2Dans la majorité à Bruxelles-Ville, et Saint-Josse, ces deux communes ayant également des bourgmestres PS. Par ailleurs, le "13, Boulevard de l’Empereur" est, rappelons-le, le siège du PS devant lequel s’étaient "installés" des sans-papiers

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