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Editorial 21

mardi 19 juillet 2011, par Christine Oisel

Le dernier numéro de l’année du JIM s’achève au moment où notre petit royaume noir-jaune-rouge est agité par un énième rebondissement dans son interminable « crise communautaire » : le non de la NVA à la note présentée le 5 juillet dernier par le formateur « socialiste » Elio Di Rupo [1], alors que les sept autres partis engagés dans la négociation ont « pris leurs responsabilités » en disant oui.

Ce n’est pas dans les habitudes du JIM de commenter la « crise politique belge ». Les débats communautaires masquent en effet les causes réelles du désastre économique et social et jettent un voile sur les véritables enjeux des « réformes » [2] enclenchées ou en voie de l’être. Loin de vouloir entrer dans le débat communautaire, donc, en commentant les raisons du rejet sans surprise [3] de la nauséabonde NVA, il nous apparait important de souligner le hiatus qui apparait parmi les réactions suscitées « à gauche » par ce nouvel épisode.

Le rejet de la NVA a provoqué l’indignation de tous les partis, « irresponsable » étant le terme qui est revenu le plus régulièrement [4]. C’est donc parce qu’ils seraient « responsables » que les partis dits « de gauche » ou « progressistes », à savoir le PS et Ecolo, l’ont acceptée. Et pourtant, cette note constitue non seulement un brol totalement incohérent [5], mais surtout une véritable horreur antisociale et anti-solidaire qui sacrifie 150 ans de de luttes et de conquêtes sociales ! Que les partis de droite ou du centre l’acceptent, c’est logique, nul besoin de le relever. Que les partis prétendument à gauche disent oui à une telle base de travail, sachant que les négociations tireraient forcément vers la droite, est tout simplement… irresponsable et révélateur des compromissions et trahisons qu’ils sont prêts à commettre pour être au pouvoir. Mais faut-il être surpris ? Leur choix politique est clair : ils participeront à la casse sociale, mus « par leur sens de la responsabilité » plutôt que d’entrer en lutte contre celle-ci. Nous vous invitons à lire la note et à constater par vous-mêmes quelles « réformes » socioéconomiques le PS et Ecolo sont prêts à accepter pour garantir « la paix sociale », c’est-à-dire pour étouffer tout mouvement de contestation sociale.

Les syndicats ont également rejeté la note, en front commun [6]. Seraient-ils irresponsables ? Eux aussi, pourtant, souhaitent maintenir la fameuse « paix sociale ». Il y a bien longtemps que la machine syndicale s’est compromise dans des accords douteux avec le pouvoir politique et économique. Un triste exemple de défaites successives et d’austérité au goutte-à-goutte, c’est l’index. Tabou syndical, l’indexation des salaires a pourtant été modifiée de manière tellement profonde que le système ne colle plus à la réalité. Sur la défensive, le mouvement syndical prône le maintien de l’index actuel et ne relance pas le combat pour une indexation réelle des salaires (pour comprendre l’enjeu : Un index dans les rouages du capitalisme). Heureusement, les plus jeunes gardent un esprit combattif, comme les jeunes FGTB Charleroi qui préviennent clairement : « Si vous continuez, l’austérité se réglera à coup de pavé ! » [7].

Car il s’agit bien de mesures d’austérité que Messieurs Di Rupo et Javaux nous vendent comme étant du « courage politique », même si la note joue sur les mots en parlant de « rigueur ». Les premières mesures d’austérité ont commencé à être mises en œuvre une dizaine d’années après la deuxième guerre mondiale et constituent depuis le milieu des années 1970 l’une des mesures-phares des gouvernements sociaux-démocrates, qu’ils soient « de gauche » ou de droite. Le principe est simple : il s’agit de réduire les dépenses publiques, notamment les dépenses permettant de financer les politiques sociales (aide aux chômeurs, pensions, assurances maladie, etc.) et de faire baisser le « coût du travail » (abaissement des « charges » sociales, modération salariale, remise en cause du salaire minimum, etc.). Au début des années 1980, comme le rappelle Eric Piscart, « Chaque pays industrialisé cherchera son ‘chevalier de l’austérité’. Raymond Barre, Margaret Thatcher, Helmut Kohl, Wilfried Martens, Ronald Reagan feront de l’austérité non plus un dispositif particulier mais le pivot des politiques publiques, ouvrant la voie à un ‘gouvernement d’austérité’ dont les principes restent aujourd’hui à l’œuvre. » [8]. On voit dans quelle veine se situent nos grands hommes de gauche…

Ces politiques d’austérité, menées à l’échelle européenne [9], ne permettent pourtant pas de résoudre les problèmes auxquels elles sont censées répondre [10] et surtout, génèrent des inégalités sociales absolument intolérables. Nous avons abordé ces politiques dans ce numéro au travers de deux articles complémentaires : Grande braderie sur les droits sociaux en Europe et Les pays européens à la croisée des chemins.

Heureusement, face à ces inégalités, tout le monde ne se laisse pas bercer par les discours tronqués de la « responsabilité ». En Espagne, les Indignés ont dit non et ont investi l’espace public (lire Espagne : les raisons de la révolte). Ailleurs en Europe des mouvements semblables ont vu le jour. En Grèce, la protestation de masse a débuté en 2009 déjà [11].

En Belgique aussi, des Indignés ont fait entendre leurs voix même si, au contraire des Espagnols et des Grecs [12], leurs revendications sont floues et peu structurées. Dans Au carré de Moscou, Lili et Ode nous présentent un témoignage direct de ce mouvement.

La responsabilité ne consiste-t-elle pas, en fin de compte, à refuser ?

Dans ce numéro nous publions également la première partie d’une chronique d’Louis Jazz sur le thème de l’identité : Ethnos, peuple.

Merci à Brian, Daniel, Gérard, Eric, Julie, Leigh, Lili et Ode pour leur participation à ce numéro.

Christine Oisel pour l’équipe du JIM.

Notes

[1Texte intégral disponible sur le site du Soir : http://www.lesoir.be/mediastore/_2011/juin/du_21_a_la_fin/notedirupo.pdf

[3L’on connait les objectifs et la stratégie de la NVA : ne jamais faire marche arrière dans ses revendications. Pour eux, cette note ne va pas assez loin en ce qui concerne le volet communautaire et les « réformes » socio-économiques qu’ils voudraient mettre en place. Lire à ce propos : http://www.lesoir.be/actualite/belgique/elections_2010/2011-07-07/pourquoi-la-n-va-a-dit-non-849667.php

[5Sur ce point, le gros Bart n’a pas tort, la note s’apparente totalement à du bric-à-brac, tout le monde obtenant quelque chose, un peu à gauche, beaucoup à droite, mais sans projet politique cohérent. Voir à ce propos cet article très éclairant proposant de lister ni plus ni moins « Ce qu’ils y gagnent et ce qu’ils y perdent » : http://www.lesoir.be/actualite/belgique/elections_2010/2011-07-05/ce-qu-ils-y-gagnent-ce-qu-ils-y-perdent-849276.php

[8« Les nouveaux mots du pouvoir », Ed. Aden, Bruxelles, [s.d.], p.24.

[9Voir par exemple cette carte de l’austérité en Europe : http://www.etuc.org/r/1612 (< Confédération européenne des syndicats) ; ou cette analyse des plans d’austérité pays par pays et développement des luttes et des résistances (< http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/pages/analyse-des-plans-d-austerite-pays-par-pays-et-developpement-des-luttes-et-des-resistances-3353525.html )

[10Voir cet article du Monde Diplomatique sur le cas de l’Irlande : http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-11-13-Irlande

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