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Au carré de Moscou

Témoignage sur l’occupation des Indignés au Carré de Moscou (Saint-Gilles, Bruxelles)

mardi 12 juillet 2011, par Lili, Ode

Un noyau de jeunes Espagnols en lien avec des Belges tout aussi indignés qu’eux ont décidé d’occuper le Carré de Moscou, à Saint-Gilles. Ce fut le 27 mai que leur annonce a été faite devant l’église du Parvis.

L’écho de cette occupation a vite fait le tour du quartier et des gens se sont solidarisés avec les occupants du carré de Moscou. Des assemblées populaires avaient lieu chaque soir, un peu après 19H, et ce durant plus ou moins 3 heures. Les participants de ces assemblées se devaient de respecter des consignes inspirées de celles appliquées sur la Puerta del Sol, en Espagne : la prise de parole, ou l’expression de son accord/désaccord (ou autres expressions) se faisait par des gestes (par exemple, pour marquer son accord, il fallait lever les mains et les agiter).

Dans les assemblées, des points de vue sur des sujets d’importance diverse étaient échangés. Parfois des réflexions peu pertinentes étaient émises par des intervenants qui, bien souvent, n’avaient aucune connaissance du mouvement, mais qui avaient le droit de s’exprimer comme tout le monde. Les sujets qui revenaient régulièrement à l’ordre du jour étaient l’organisation logistique du camp (sujet le plus fréquemment abordé), sa finalité, et les problèmes de la population résidant dans le quartier. Des échos sur les mouvements semblables existant ailleurs étaient également émis, mais aussi des appels à la manifestation, ou encore des annonces d’ateliers organisés au sein du camp tels que les ateliers d’animation pour enfants (peinture, contes...), de réflexion (élaboration d’un monde plus juste) et d’action (préparation aux manifestations : stratégie, slogan...), sans oublier le potager collectif !

Dans les assemblées, les points de vue divergeaient et les énergies disponibles étaient d’intensité variable... à l’image des personnes présentes : si certaines étaient plus ou moins activement impliquées dans l’occupation, d’autres venaient uniquement par curiosité ou pour se distraire. Tout ce brassage laissait parfois penser que rien de sérieux ne pouvait en ressortir. En outre, les actions qui découlaient de ces assemblées étaient rarement le résultat de décisions unanimes : une fois une action proposée, elle était mise en œuvre par ceux qui la soutenaient, contrairement aux autres. Mais malgré tout, le camp semblait tourner correctement : des assemblées avaient lieu tous les soirs, des gens y participaient, le potager était entretenu, la cuisine tournait et les ateliers se tenaient assez régulièrement.

10 juin - Extension du campement à la Place Flagey

Dans cette ambiance, certains ont alors émis l’idée d’essaimer vers d’autres places de la ville et un camp similaire a été installé place Sainte-Croix, près de la place Flagey. Ce camp a malheureusement été rapidement évacué par la police. Les indignés du Carré de Moscou ont alors organisé, le samedi 11 juin, une marche jusque la place Flagey, où s’est tenue une assemblée générale afin de revendiquer un accès libre à la place publique : tout le monde devrait pouvoir s’y réunir et y parler librement. Le déroulement de la marche et de l’assemblée générale a démontré une certaine cohérence du mouvement : les Indignés ont tenu leur assemblée générale et ne sont partis de la place que lorsque cela a été décidé par l’assemblée, et ce malgré un encerclement par une police qui contenait à peine son hostilité. Cette dernière a été invitée à participer à l’assemblée et à s’exprimer dans les termes posés par celle-ci pour formuler sa volonté de faire quitter les lieux aux personnes présentes. Les passants, quant à eux, étaient plutôt favorables à la manifestation et à l’assemblée et ils semblaient se poser des questions quant à la présence si hostile de la police. Après l’arrestation de seulement deux personnes qui, à la suite des protestations du reste des manifestants, ont été relâchées, le cortège des Indignés a réintégré le Carré de Moscou, encadré par la police.

17 juin - Fête de la Musique au Carré de Moscou

Un autre sujet qui a beaucoup été débattu en assemblée portait sur la stratégie à adopter lors de la Fête de la Musique qui allait avoir lieu au Carré de Moscou dès le 17 juin. Après de multiples avis divergents (continuer à occuper les lieux malgré les festivités, se replier dans un coin, faire une pause...) la décision s’est arrêtée à une cohabitation du campement avec la Fête de la Musique, ce qui a mené à une nécessaire réorganisation de l’occupation de l’espace.

Mais la nuit du 16 au 17 juin, veille de la Fête de la Musique, le camp a été évacué par les forces de l’ordre, et ce à la demande de la bourgmestre faisant fonction, Martine Willie. Cette évacuation aurait eu lieu sans avertissement préalable. Peu d’Indignés étaient présents cette nuit-là, ils ne se sont pas opposés à l’évacuation mais ont essayé de sauver le matériel du camp. D’autres personnes, averties par SMS, sont arrivées le lendemain matin et ont participé à sauver un maximum d’objets des éboueurs qui s’apprêtaient à tout embarquer : tentes, matelas, matériel de cuisine, plantes du potager, compost... Une grande partie des objets a malgré tout été broyée par l’avaleuse du camion poubelle. Cependant, personne n’a été interpelé de manière violente, la violence se traduisait uniquement envers les objets, et principalement envers le potager duquel les plantes ont été arrachées. Les enfants qui avaient pris l’habitude de soigner les plantes ou d’écouter des contes dans le potager ont été fort touchés par ce geste.

Le soir, une assemblée générale s’est mise en place au milieu du Carré de Moscou et ce sans que la police (présente, dans une camionnette) n’intervienne. Les actions policières de la nuit du 16 au 17 juin y ont été désapprouvées et le manque de communication entre la Commune et les Indignés a été mis en évidence. Conformément à une idée émise lors d’une précédente assemblée, il a été affirmé que les assemblées pouvaient perdurer indépendamment de l’occupation d’un espace permanent et il a donc été décidé d’en planifier deux par semaine après la Fête de la Musique.

19 juin - Manifestation internationale des Indignés

Le 19 juin eut lieu la manifestation internationale des Indignés. L’organisation de cette manifestation ne pouvait cependant pas se faire avec les accords nécessaires, et ce pour des raisons de temps, diverses stratégies avaient donc été mises en place lors de précédentes assemblées générales au Carré de Moscou. La manifestation s’est cependant déroulée sans trop de heurts. Le seul incident a découlé d’une volonté de modification de l’itinéraire planifié par les autorités ̶ l’arbitraire de cette décision ne plaisait pas à tous. La police a réagi avec des gaz lacrymogènes et quelques coups de matraque, ce qui a freiné la manifestation, bloquée de deux côtés par la police. Mais les manifestants ont ensuite été autorisés à reprendre le trajet par la rue Malibran et le reste de la manifestation s’est déroulé dans le calme jusqu’à la place du Luxembourg, pour se conclure par une assemblée générale à l’intérieur de la gare (en raison de la pluie).

22 juin – Indignation face au Sommet Européen

Avant l’évacuation du Carré de Moscou, un autre rassemblement avait été planifié en date du 22 juin, sur le rond point Schuman, et ce en réaction au Sommet Européen qui allait s’y tenir les 23 et 24 juins, plus précisément en opposition aux politiques d’austérité que les Euros-députés devaient y voter et à la mise en place du Fond Monétaire Européen (FME). Après avoir abordé différents points en assemblée sur le rond point Schuman, la majorité a décidé de se déplacer jusqu’au parlement européen situé place du Luxembourg. Le cortège s’y rendant n’a rencontré aucun obstacle, mais une fois sur place, il été accueilli par une aspersion de gaz lacrymogènes de la part des forces de l’ordre qui souhaitaient empêcher les manifestants d’atteindre l’entrée du bâtiment. Deux heures plus tard d’autres aspersions ont été projetées sur les manifestants évacués et poursuivis jusque dans les rues d’Ixelles, mais elles ont également atteint des consommateurs installés sur les terrasses des cafés, place du Luxembourg. Plus tard, les manifestants se sont retrouvés dans le quartier du Matonge avec pour intention d’organiser une assemblée sur la place de Londres, mais ils ont de nouveau été aspergés de gaz lacrymogènes par une police qui les traquait depuis la place du Luxembourg. Le lendemain, certains indignés sont revenus sur la place du Luxembourg où ils n’ont pas reçu un accueil des plus favorables.

Ce même jour, le 23 juin, une quarantaine de personnes ont fait l’objet d’arrestations administratives, de toute apparence arbitraires : ces arrestations ont été faites à l’encontre de petits groupes de personnes, voire d’individus isolés, et ce parfois en dehors des zones neutres. Les victimes de ces arrestations ont été incarcérées au commissariat de l’Amigo jusqu’à 1h du matin et elles y ont subi un traitement humiliant et irrespectueux. Un témoignage est accessible ici.

12 juillet – L’indignation continue...

Aujourd’hui, le campement du carré de Moscou a disparu, mais un groupe d’individus a émis une demande auprès de la Commune pour replanter le potager. Le projet a été soumis au collège communal ce jeudi 30 juin et la décision de la bourgmestre est attendue. Cependant, si le campement a disparu, il n’en va pas de même des assemblées générales qui ont encore lieu tous les jours à 18h place Flagey, et également rue de Stalingrad depuis un peu plus d’une semaine.

Selon la plupart des Indignés qui ont participé à l’élaboration du Carré de Moscou, celui-ci n’était qu’un début : leur but n’est pas d’occuper un lieu spécifique, mais se rassembler et essaimer dans un maximum d’endroits afin d’y déployer des assemblées populaires.
L’indignation continue !

Lili (envoyée spéciale) et Ode Boulette (dactylo)

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