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Reprise

Témoignage d’un militant belge anti-OTAN

"Pour rendre visible ce qui est invisible, maintenant, il faut être créatif"

mercredi 6 avril 2011, par Christine Oisel

[*Nous republions une interview parue dans le JIM le 12 octobre 2009.*]

Trente-sept ans, ingénieur, père de famille, Stéphane vit en Belgique. A l’université, il était engagé dans les luttes étudiantes. Depuis lors, il milite principalement pour la défense des sans-papiers. Il participe également à des manifestations d’opposition à l’Otan [1] et à des campagnes d’opposition à la présence d’armes nucléaires américaines illégales en Belgique [2]. Nous l’avons interrogé sur ses motivations et en tant que témoin de manifestations "violentes", notamment celles menées en marge du sommet de l’Otan à Strasbourg-Kehl (31 mars – 5 avril 2009). Son témoignage met en lumière d’une part la nécessité actuelle d’être "créatif" pour défendre ses idées, dans une société où la répression de la lutte sociale se durcit et se fait de plus en plus violente. D’autre part, il revient sur la manière dont cette répression engendre la violence.

Bombes nucléaires américaines en Belgique : "un déni de démocratie complet"

Parlons d’abord de ton engagement contre la présence d’armes nucléaires américaines en Belgique. Quels sont les motifs de ton opposition ?

Je participe à la campagne de désobéissance civile contre les armes nucléaires (Bombspotting) principalement parce que pour moi, dans le cadre belge, on assiste à un déni de démocratie complet. Nous avons des armes nucléaires basées à Kleine-Brogel qui sont américaines et le Parlement belge s’est déjà prononcé contre leur présence. Mais les traités internationaux prévalant sur les lois nationales, ces bombes restent là. Le traité est secret donc on ne connait même pas exactement les termes de l’accord. Et on participe ainsi, en Belgique, à la préparation d’un crime de guerre ou de crime contre l’humanité puisque la possession d’armes nucléaires et la menace de leur emploi est déjà considéré comme un crime de guerre voire un crime contre l’humanité [3].

En quoi consiste la campagne Bomspotting ? Quels en sont les moyens d’action ?

Le principe de Bomspotting en Belgique est l’action totalement non-violente, c’est-à-dire une contestation citoyenne de désobéissance civile qui a pour but de faire voir ce qui est invisible. Les armes nucléaires américaines basées à Kleine-Brogel sont rejetées par le Parlement, rejetées par à peu près tous les partis politiques, mais elles sont là et on n’en parle pas. On n’en parle pas sauf quand on arrive, par de l’activisme, à mettre la situation en lumière. On se rend compte que les manifestations ne fonctionnent plus, puisqu’on n’a plus le droit d’aller manifester là où il y a du monde. Alors, pour rendre visible ce qui est invisible, il faut maintenant être créatif. L’idée de Bomspotting c’est d’aller faire des inspections civiles à Kleine-Brogel pour essayer de trouver les indices de la présence d’armes nucléaires, voire de bloquer l’une ou l’autre base. Au moins, ce jour-là, on ne pourra pas utiliser les armes nucléaires et on perturbera de manière significative le fonctionnement de l’Otan. Bomspotting est une campagne qui a lieu chaque année et qui dure depuis plusieurs années, qui consiste à porter plainte contre la présence de ces armes, à les dénoncer dans les médias et symboliquement, à essayer de pénétrer sur les terrains militaires. En Belgique, il est bien sûr puni par la loi de pénétrer sur un terrain militaire mais les tribunaux correctionnels se sont déclarés incompétents. Donc, ce n’est passible que de la Cour d’assises. Evidemment, on n’a jamais trainé aucun militant devant le jury populaire d’une Cour d’assises parce que cela offrirait une tribune formidable au Forum voor de Vredeactie, qui organise Bomspotting, et de manière générale aux milieux pacifistes pour dénoncer ce déni de démocratie complet.

L’Otan, "facteur d’instabilité et d’insécurité"

Tu te mobilises de manière plus générale contre l’action de l’Otan. Pourquoi ?

Je considère que l’Otan est plus un facteur d’instabilité et d’insécurité que le contraire, malgré ce que la plupart des médias laissent penser.
Il suffit de voir les guerres que l’on mène actuellement en notre nom, comme en Afghanistan, où l’armée cherche des terroristes en bombardant des villages et en tuant des civils ! D’une manière beaucoup plus globale et générale, c’est aussi pour moi la défense d’une vision du monde dans laquelle je ne me reconnais pas du tout et qui ne me plait pas du tout. L’Otan est une association militaire qui a pour but de défendre les intérêts et la domination de quelques pays occidentaux, et même de quelques personnes dans quelques pays occidentaux, sur le reste du monde. Pour défendre le profit de quelques uns dans nos pays, on porte la guerre dans les pays pétroliers (il viendra certainement un moment où ce seront plutôt les pays comme le Niger, qui possède de l’uranium, qui seront visés). Et je dis de quelques-uns parce que, au final, ce sont les mêmes qui exploitent dans leur propre pays d’autres personnes pour faire grossir leurs fortunes déjà colossales.
Les manifestations anti-Otan dénoncent cet outil de domination politique, mais aussi industrielle, que constitue l’Otan et, de manière générale, le lobby militaro-industriel.

Comme les manifestations organisées lors du sommet de l’Otan à Strasbourg-Kehl (31 mars – 5 avril 2009), auxquelles tu as participé.

Oui. L’oppression, la domination, l’exploitation s’internationalisent, se globalisent (firmes transnationales, domination évidente des Etats-Unis notamment au travers de l’Otan...). Donc, de mon point de vue, la résistance doit également s’internationaliser et se globaliser. Cela veut dire agir localement mais avec une vue large, globale, de ce qui ne va pas et de ce qui va. Cela signifie aussi penser aux intérêts des autres peuples et aux conséquences larges de ses actions. Ces manifestations internationales permettent de créer des liens utiles entre les différents groupes, et c’est toujours merveilleux de rencontrer des personnes qui trouvent aussi que les choses ne vont pas, qui pensent aussi qu’un autre monde est possible. Il y a toujours des petites différences entre les gens, forcément, chacun a sa vision d’une société meilleure, mais on retrouve beaucoup de points communs avec des personnes qui viennent des quatre coins du monde et on se rend compte que, finalement, les aspirations de liberté, de fraternité, d’égalité sont universelles.

D’ailleurs, outre la contestation pure, les rencontres et l’expérience de vie unique sont une autre motivation. On loge dans un village auto-géré et, pour quelques jours, on vit dans un autre monde, hors de la sphère marchande puisque tout est à prix libre et les gens s’organisent par eux-mêmes. Et c’est toujours fantastique de voir qu’à plusieurs milliers, on peut vivre cette aventure-là, même si elle ne dure malheureusement que quelques jours. Cela montre qu’un autre monde est possible, en tout cas à une certaine échelle.

manif no border Calais 2009 : manifestantes dessinant sur des boucliers

Quand la répression engendre la violence

Selon les médias, les manifestations de Strasbourg ont été très violentes. On a beaucoup parlé des "black blocs", des affrontements avec la police et de la casse dans la ville. Comment as-tu perçu cette violence ?

On a en effet essentiellement rapporté des actes violents ou dits violents commis par des manifestants ou des supposés manifestants. Tout d’abord, on ne peut jamais parler d’un événement sans parler de son contexte. Peut-on comparer le fait de détruire un bien matériel au fait de frapper, harceler, lacrymogéner et battre quelqu’un ? Personnellement, je ne le pense pas. Je trouve malhonnête de parler de violence quand des gens ne s’attaquent qu’à des biens (on a parlé d’un ancien bâtiment de douane qui devait être rasé 3 jours après et d’un hôtel qui aurait été incendié soit par les lacrymogènes de la police, soit des manifestants selon les versions - les images montrant quand même que quand les manifestants le quittent, il ne brule toujours pas, il n’y a pas de flamme ni de fumée visible). De la même manière, je trouve scandaleux que l’on traite d’ultra-violents des gens qui cassent un panneau publicitaire alors qu’on est littéralement bombardés par la publicité, à la télé, à la radio, dans la rue, dans les transports en commun, partout, ce qui représente une violence quotidienne bien plus forte.

Ensuite, de manière générale, il y a différents modes d’actions. Certains sont totalement non-violents, comme dans le cadre de la campagne Bomspotting et, pour ma part, je considère que l’action non-violente est la plus efficace. Mais la question ne se pose pas dans ces termes-là pour des manifestations comme à Strasbourg.

Pourquoi ?

A partir du moment où il n’y a pas d’accord sur le parcours, qu’on veut faire défiler les gens le long du Rhin, dans une zone industrielle totalement vidée, où il n’y a rien ni personne, seulement un hôtel totalement vide - on avait même dû installer des sanisettes le long du parcours tellement il n’y avait rien - ce n’est pas manifester, c’est se promener ! Manifester c’est donner son opinion, forcer à la faire connaitre, et donc aller là où il y a des gens pour nous entendre. Confisquer toute visibilité à une opinion, c’est encore une fois un déni de démocratie. Et dans ce cadre, il est nécessaire de sortir du parcours si on veut se faire entendre. Or on sait que quand des manifestants veulent sortir du parcours, la police va les en empêcher. Mais alors, quelle alternative reste-t-il pour pouvoir s’exprimer ? Faut-il considérer comme un acte de violence le fait de forcer un barrage de police, y compris en levant les mains et en avançant lentement pour simplement pousser, comme on a fait à Strasbourg ? La police a répondu en nous matraquant, en nous lacrymogénant et en tirant sur nous à coups de flashballs. A ce moment-là, ce que l’on appelle "le black bloc" devient pour moi légitime. Ce n’est pas légitime pour moi d’agresser un policier seul dans la rue un soir ; ce n’est pas légitime pour moi d’aller détruire l’habitation ou la voiture de quelqu’un qui n’a rien fait - ce que les "black blocs" ne font d’ailleurs pas en général, mais ça ne se dit pas dans les médias pour qui ce sont des casseurs.

C’est quoi le black bloc ?

Il y a des casseurs et des vandales qui viennent parfois dans les manifestations pour le plaisir de casser, il y en a partout, y compris dans la police ! J’ai vu de mes propres yeux des policiers casser des fenêtres. Par contre, il y a aussi des manifestants qui se qualifient ou qu’on qualifie de "black blocs". Il ne s’agit pas d’une organisation mais d’une technique. Ce sont des manifestants qui se soutiennent mutuellement, qui s’habillent noir, oui, pour qu’on ne puisse pas les différencier les uns des autres et pour qu’il soit plus difficile de réprimer leurs actions. Ils sont masqués, oui, comme beaucoup de gens quand il y a des lacrymogènes partout et quand on sait qu’on risque de se faire arrêter le lendemain et d’être condamné sans preuve réelle, sur base de témoignages de gens assermentés qui raconteront n’importe quoi. Et oui, ils forcent le passage, accrochent des cordes aux grilles et jettent des cailloux pour passer.

Encore une fois, le contexte est déterminant. Il y a des vidéos où l’on voit des policiers qui jettent des cailloux sur des rangs de manifestants qui défilent tout à fait calmement ! [4] Donc, à un moment donné, la réaction est pour moi légitime, du moment qu’elle ne met pas en danger la vie des gens. Je pense que le mode d’action dépend fortement de l’action. J’ai vu à Strasbourg beaucoup plus de violence de la part de la police que chez les manifestants. Une violence totalement disproportionnée, aveugle car systématique et s’exerçant autant sur les groupes parfaitement pacifiques et pacifistes que sur les groupes de "black blocs". Et contrairement à ce que croit la police, la répression brutale engendre et légitime bien plus que le contraire ces "black blocs" auprès des autres manifestants. Pour l’anecdote, à un moment donné, on a vu 8 ou 9 "black blocs" quitter notre manifestation et se diriger près de la BAC [5]. On s’est dit : " Ils sont malades, ils vont se faire tuer !". C’étaient des policiers déguisés qui rejoignaient leurs collègues, ils étaient venus casser pour jeter le discrédit sur notre action...

Flics en uniforme et flics "black blocs" (Manifestation"No border" à Calais, 2009)

"La répression fait peur. Mais elle radicalise aussi"

Dans quel état d’esprit as-tu vécu ces manifestations ?

Pas rassuré ! La police française est l’une des plus brutales. En France, il n’y a aucune échelle de réponse : soit la police se cache soit elle frappe. A Strasbourg, on a bien vu que le but n’était pas de disperser la manifestation puisque la police chargeait et lacrymogénait des manifestants qu’elle bloquait de toutes parts, sans leur laisser d’issue de secours. Il s’agit d’une répression brutale et aveugle qui a pour but de punir et de dégouter le manifestant. Car quelle que soit son attitude, la réaction policière sera la même.

Cette volonté dont tu parles de mater et de décourager les gens à participer à des manifestations, est-ce que ça marche ? Te sens-tu découragé dans ton engagement ?

Que du contraire ! C’est clair que la répression fait peur. Mais elle radicalise aussi. Je lis dans la presse que la contestation est "ultra", j’attends qu’elle soit giga ou terra ! Je lis "ultra-violence". C’est faux ! Pour moi, l’ultra-violence, c’est virer 1000 salariés qui ont des familles à charge dans une entreprise qui fait du profit. L’ultra-violence, c’est sortir avec une mitraillette et tirer dans la rue. L’ultra-violence, c’est bloquer un groupe de gens pacifiques au départ d’une manifestation et les lacrymogéner pendant trois ou quatre heures sans leur laisser d’issue de secours [6]. Je lis aussi dans la presse que nous sommes des "radicaux" voire des "ultra-radicaux" : pour moi, c’est un compliment qu’on nous fait ! Être radical signifie prendre le mal à la racine, et c’est exactement l’inverse de ce que l’on fait en politique actuellement, où l’on s’emploie à mettre des emplâtres sur des jambes de bois, puis des emplâtres sur les emplâtres. Donc la radicalité est nécessaire. Et les gens se radicalisent parce qu’ils commencent à en avoir vraiment marre, et c’est très bien comme ça !

Propos recueillis par Christine Oisel.

Notes

[1notamment Nato Game Over organisé par Vredesactie : http://www.vredesactie.be/campaign.php?id=26

[2notamment dans le cadre des campagnes Bombspotting : http://www.vredesactie.be/campaign.php?id=19

[4Voir les vidéos en ligne sur les manifestations de Strasbourg : http://otanvoir.blogspot.com/

[5ndlr : Brigade Anti-Criminalité

[6Lire à ce propos Quand la violence (est) tue

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