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Editorial numéro 16

Chiens de garde de la démocratie, ou toutous de la propagande ?

samedi 15 janvier 2011, par Snoepje

Il y a peu de choses qui motivent la presse autant que les sujets qui traitent de la presse elle-même. Dans un monde où les rapports de pouvoir restent inégalitaires, les médias, et singulièrement les journalistes, endossent le rôle de révélateurs et de décrypteurs de la réalité sociale et économique. Les bâillonner équivaut à empêcher le peuple d’avoir les éléments objectifs qui pourrait lui permettre de réagir. Et cela arrive, en effet, trop souvent.

C’est pour cette raison que l’emballement politique qui a suivi les révélations du site Wikileaks [1] nous laisse interrogatifs (ves).

La nouveauté que représente la technique de diffusion d’information [2], mérite certainement une analyse à part entière. Rapidité, massification, mais également large diffusion sans décodage d’informations brutes… autant d’éléments qui témoignent d’un phénomène relativement nouveau.

Mais la principale nouveauté, à nos yeux, est celle qui concerne la cible. Aujourd’hui, dans le flot des infos dites « mainstream », les informaticiens et militants de Wikileaks ont réussi à éclairer le côté sombre des démocraties occidentales [3].
Que du positif, donc ! [4]

Sauf que.

Sauf que, trop souvent, les cibles des détracteurs de la plume et du streaming à large échelle sont, à quelques exceptions près, toujours les mêmes. Et régulièrement, elles se calquent sur les nations dont le nom se trouve sur l’ « axe du mal » [5], défini il y a quelques années par une puissance économique et politique, et rejoint plus ou moins publiquement par tous les dirigeants du monde occidental. C’est là que ça dérange.
Comme si on ne suivait plus les règles du jeu, qui veulent que les révélations journalistiques, à l’image des contestations sociales, restent bien sagement dans le cadre. Là, c’est de trahison dont il s’agit. Aux États-Unis, les appels à arrêter Julian Assange [6] [7] se multiplient. L’opinion publique, façonnée par les déclarations du pouvoir, proteste contre la mise en danger de la "démocratie". Tant qu’il s’agit de l’Iran, internet est un outil formidable. Mais la liberté d’expression a ses limites [8].

Le marché et ses valets

A notre avis, cette liberté d’expression constitue surtout une arme du système d’exploitation. Elle sert à légitimer l’inégalité des rapports sociaux. C’est la thèse que développent Noam Chomsky et Edward Herman et présentée dans l’article de Micheline Davies. Le monde capitaliste survit grâce à la propagande, et la presse "libre" y contribue. Le média prend un peu trop de "liberté", ne respecte pas les règles du jeu (économiques et de pouvoir) ? D’importantes pressions vont se charger de le ramener dans le rang, ou de l’écarter totalement du champ public.
Micheline Davies résume bien l’origine des contraintes rencontrés par les organes de presse : "D’une part, les régimes politiques sont orientés par des opinions publiques façonnées par les médias ; d’autre part, les puissances économiques noyautent les médias, qui, structurellement, n’ont aucune objectivité."

Plus insidieusement, le fonctionnement interne des organes de presse est sous pression. La libéralisation à tout crin, la fin des grandes contestations sociales ont entraîné une progressive disparition du noble vernis dont pouvait encore se prévaloir la « profession ». Le paradoxe Belga donne un bref aperçu de tensions qui peuvent exister au sein même d’une rédaction [9]. L’auteur montre surtout une tendance de fond dans la presse belge : une soumission de plus en plus grande aux impératifs du marché.

L’analyse que Pierre Bourdieu fait de la télévision, résumée par Ode dans son article, rejoint et généralise le propos : la soumission aux exigences du marché et l’emprise de ces derniers sur les journalistes est à la base de la structure médiatique. Elle entraîne une quête effrénée de l’audimat, qui, à son tour, participe à l’appauvrissement de l’info. Les exigences du marché exercent aussi, par extension, à travers les médias et les journalistes, une emprise sur les différents champs de production culturelle.

La résistance a toujours un prix

Wikileaks n’a rien inventé, en réalité. C’est ce que nous affirment Anat Guthmann et Anat Matar dans leur article. Des journalistes qui dénoncent les systèmes d’oppressions existent, mais en Israël, la « seule démocratie du Moyen Orient », la répression de celui qui accuse est bien en place. "Des journalistes étrangers ont été détenus, et des forums online se sont vu requis d’enlever des textes que l’armée considérait comme ``dangereux pour le moral ou la sécurité’’." La liberté d’expression dans les démocraties capitalistes n’est décidément pas universelle, surtout en temps de conflit. Elle sert surtout à protéger leurs intérêts.

Le JIM n’a pas voulu en rester sur ce constat. José Gotovitch et Anne Morelli nous ont fait partager des éléments de leur recherche sur la presse communiste des XIXème et XXème siècle. La conclusion reste cruelle, mais l’article livre une démonstration éclatante de l’enracinement de la presse militante dans son milieu de lutte, et, comme les auteurs, nous paraphrasons Lénine lorsqu’il déclare : « le journal n’est pas seulement un propagandiste et un agitateur collectif, il est aussi un organisateur collectif ».

La disparition progressive d’un grand nombre d’organes de presse critiques du capitalisme représente certainement un changement dans l’organisation des champs de lutte.
Mais comme nous le démontre à grande échelle Wikileaks aujourd’hui, à défaut d’adhérer totalement à ses principes qui restent obscurs, il est nécessaire de réinventer nos moyens. Qui servent toujours à la même chose : se battre contre l’obscurantisme d’un système capitaliste globalisé.

Merci à Anat Guthmann et Anat Matar, à MCA, à Micheline Davies, à José Gotovitch et Anne Morelli et à Ode pour leur participation active à ce numéro.

Snoepje pour l’équipe du JIM

Notes

[1Voir, pour une brève notice la définition de Wikipedia, Le site de Wikileaks

[2Il s’agit ici de mettre l’accent sur une transformation de fond des outils journalistiques. Cette analyse devra se faire avec du recul, le Jim ne prétend pas en livrer ici une vision complète. Mais nous espérons que des contributions en ce sens puisse éclairer nos lecteurs(trices) dans le futur

[3même si les révélations de Wikileaks ne concernent pas seulement les pays capitalistes

[4A défaut de comprendre totalement les motivations politiques de Wikileaks, des doutes subsistent quant à la finalité de son action. Le billet de Michel Collon explique une des multiples thèses qui pourraient être crédibles.

[5Expression utilisée pour lapremière fois par George W. Bush, président des Etats-Unis, le 29 janvier 2002, lors de son discours sur l’état de l’Union. Cet axe "géostratégique" comprend l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord. Il a été enrichi en 2005 par Condoleeza Rice, secrétaire d’Etat américaine, d’une liste de pays "avnt-postes de la tyrannie" : le Myanmar, le Zimbabwe, Cuba et le Belarus. Voir la définition de Wikipedia ici

[6Fondateur du site Wikileaks

[7Un journaliste de Fox News appellera même à son exécution

[8Ecouter à ce propos Serge Halimi dans l’émission Là-bas si j’y suis, qui présente le numéro de janvier 2011 du Monde diplomatique

[9On dit Newspool, ou Newsroom

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