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"Sur la Télévision", une analyse du sociologue Pierre Bourdieu

samedi 8 janvier 2011, par Ode

La télévision, très largement répandue, permet de nous divertir à tout instant, mais également de diffuser massivement des informations. Une telle technologie pourrait donc ouvrir les esprits par un accroissement du niveau de connaissance de tout un chacun et par la confrontation de différentes sources d’information. Malheureusement, dans les faits, cela se passe autrement : on observe plutôt une tendance à l’uniformisation et à l’appauvrissement de l’information. Dans son ouvrage "Sur la Télévision", Pierre Bourdieu décrit les différents mécanismes qui y contribuent.

Des mécanismes invisibles, résultant d’une soumission aux exigences du marché, provoquent l’uniformisation et l’appauvrissement de l’information

Certains de ces mécanismes présentent une forte visibilité, tels ceux résultant d’une censure économique (liée aux structures actionnariales) ou politique, mais ils masquent d’autres mécanismes plus discrets qui ne résultent pas de la volonté consciente d’individus : la télévision opère une forme pernicieuse de violence symbolique, elle agit "avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et aussi, souvent, de ceux qui l’exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de l’exercer ou de la subir" [1]. Ces mécanismes d’ordre structural résultent, pour la plupart, d’une soumission aux exigences du marché et exercent une emprise sur les journalistes, pour ensuite, en partie à travers eux, exercer une emprise sur les différents champs de production culturelle (juridique, littéraire, artistique, scientifique).

Televisor Dominator

Les exigences du marché se traduisent principalement par une quête constante de l’audimat : il faut attirer un public le plus large possible. Les journalistes entrent donc en concurrence, ce qui, paradoxalement, mène à une uniformisation de l’information : on se copie pour ne pas faire l’impasse sur un sujet mis en lumière par les uns mais aussi pour devancer ceux qui n’ont pas encore abordé ce même sujet. Chaque journaliste va tenter d’apporter des éléments d’information "inédits", mais bien souvent, eux-seuls verront la différence : ces éléments relèvent plus souvent du détail, et rares sont les téléspectateurs qui suivent toutes les chaînes pour juger des différentes informations. A ce mécanisme se rajoute également la faible diversité des sources d’information : les journalistes s’alimentent souvent auprès des mêmes rares organismes de diffusion de l’information, ce qui n’aide en rien à la diversité.

La quête de l’audimat a également pour conséquence un appauvrissement de l’information. En effet, dans l’optique de toucher un public le plus large possible, des faits de moindre importance sont abordés - des faits qui ne risquent pas de renverser les idées reçues et qui sont donc facilement acceptés par tout un chacun. L’auteur qualifie ces faits d’omnibus, et souligne qu’ils monopolisent un temps d’antenne qui pourrait être utilisé à la présentation d’informations plus importantes. Ces faits sont en outre mis en scène, dramatisés par les journalistes, pour susciter l’intérêt du public... ce qui n’est pas sans risque tenant compte de l’effet de réel de l’image : elle "peut faire voir et faire croire à ce qu’elle fait voir" [2]. Bien que d’importance moindre, ces faits omnibus peuvent aussi "être chargés d’implications politiques, éthiques, etc. propres à déclencher des sentiments forts, souvent négatifs, comme le racisme, la xénophobie, la peur-haine de l’étranger" [3] et avoir des effets sociaux de mobilisation, ou de démobilisation.

La télévision se caractérise également par son carcan temporel : l’urgence dans la diffusion des informations et les limites du temps d’antenne. De telles contraintes constituent un frein à la diffusion d’informations de qualité. Des intervenants sont choisis pour leurs capacité à réagir rapidement, à rebondir sur base de lieux communs (les fast thinkers), et sont souvent confrontés à des intervenants du même gabarit, afin de débattre d’oppositions convenues. Et quand ce n’est pas le cas, on les confronte à des individus au potentiel oratoire moindre, qui, au lieu d’être assistés par le présentateur, se font enfoncer par celui-ci. Dans tous les cas, les informations et les pseudo-réflexions qui découlent de telles confrontations ne peuvent être que de piètre qualité.

Influence de la télévision sur les autres médias et emprise sur les différents champs de production culturelle

L’auteur dénonce une augmentation du poids relatif de la télévision, telle que décrite précédemment, dans l’espace des moyens de diffusion. En effet, la presse écrite est de plus en plus influencée par la télévision et on y observe une même dégradation de l’information. Un phénomène similaire est observable au sein du champs télévisuel lui-même : Pierre Bourdieu cite Arte comme exemple de chaîne culturelle qui "est passée, très rapidement, d’une politique d’ésotérisme intransigeant, voire agressif, à un compromis plus ou moins honteux avec les exigences de l’audimat qui conduit à cumuler les compromissons avec la facilité en prime time et l’ésotérisme aux heures avancées de la nuit" [4]. Un tel phénomène confère aux journalistes un certain pouvoir, celui de l’accès à la notoriété publique, ce qui est d’une grande valeur pour les hommes politiques et certains intellectuels. Ils vont également imposer leur vision du monde à la société.

L’auteur accuse une emprise de plus en plus forte des médias sur les différents champs de production culturelle (politique, artistique, littéraire, scientifique). Cette emprise se fait, en partie, par le biais des journalistes, eux-mêmes soumis aux contraintes structurales du champ journalistique. Actuellement, inviter un chercheur sur un plateau de télévision lui confère une forme de reconnaissance. Ce qui va inciter de nombreux universitaires à quémander un espace d’expression dans les médias. Mais les contraintes de ce champ ne leur permettront pas d’exprimer tout ce qu’ils souhaitent. En outre, Pierre Bourdieu estime que les individus les plus enclins à cette forme de collaboration sont ceux qui disposent de peu de reconnaissance dans leur propre champ, ce qui peut bien souvent signifier une piètre qualité de leur travail. Un processus similaire va opérer auprès des philosphes et écrivains. L’influence du champ journalistique s’exerce également dans le champ politique, par exemple lors de mobilisations passionnelles, pas nécessairement démocratiques, de foules. L’auteur aspire à une plus grande autonomie des champs de production culturelle, mais sans pour autant souhaiter un isolement complet de ceux-ci : il suggère d’améliorer les conditions de diffusion de l’information, notamment par une prise de conscience des contraintes énoncées et en luttant contre la suprématie de l’audimat ; mais aussi, parallèlement, d’élever le niveau de réception du public, notamment par l’éducation. Il faut "travailler à l’universalisation des conditions d’accès à l’universel" [5].

Cet article ne prétend pas rapporter tous les détails de la pensée de l’auteur, pour ce faire nous vous invitons à lire l’ouvrage disponible aux éditions Raison d’Agir.

Ode Boulette

Notes

[1Pierre Bourdieu, Sur la Télévision, éditions Raison d’Agir (2008), 1996, p.16

[2Ibid., p.20

[3Ibid., p.21

[4Ibid., p.60

[5Ibid., p.77

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