Accueil > Numéros > Numéro 16 - Médias > La presse communiste

La presse communiste

mardi 28 décembre 2010, par Anne Morelli, José Gotovitch

A l’heure où les médias alternatifs cherchent des moyens de percer la masse d’informations standardisées, l’expérience de ces centaines de militants de la presse politique du siècle passé ne peut que nous interpeller. Expérience unique et souvent avant-gardiste, la presse militante traditionnelle sera victime de multiples difficultés qui entraîneront la disparition de la plupart de ses titres phares. La connaissance de son histoire peut cependant nous donner des idées... [1]

La presse militante : un phénomène du XXème siècle [2].

Du XIXe siècle à nos jours , une presse écrite et radicale a scandé, à travers toutes les nuances de cette gauche radicale, l’actualité et le combat politiques, s’érigeant en porte-parole, en agitatrice, en organisatrice et parfois même en raison d’être de multiples groupes ou organisations. En fait, Lénine théorisa une pratique déjà appliquée : « le journal n’est pas seulement un propagandiste et un agitateur collectif, il est aussi un organisateur collectif ».
Ces journaux ont construit les cultures spécifiques des mondes communiste, anarchiste, trotskiste, anarcho-syndicaliste et autres. Ils ont contribué à façonner les militants, les ont mobilisés, éduqués, ont quelquefois agité l’opinion, mais sont souvent demeurés à tout jamais confidentiels et sans continuité.
Aujourd’hui que les techniques et l’évolution sociologique modifient les formes et les structures militantes, il n’est pas inutile de tenter de mieux connaître et comprendre ce phénomène qui a composé le paysage politique du XXe siècle. Non que les études aient négligé le sujet, et des monographies de certains de ces organes existent bien tant en Belgique qu’à l’étranger, mais la plupart relèvent d’une certaine vision de l’histoire du mouvement ouvrier qui s’attachait exclusivement aux contenus idélogiques véhiculés et souvent aussi aux cellules productrices, chapelles et dissidences dont les « radicaux » n’ont pas été en reste.

Il nous a semblé qu’il était possible, malgré les difficultés, de documenter cette approche, de s’intéresser au fonctionnement de cette presse en ciblant deux directions principales : sa fabrication, son financement, sa diffusion, son public, voire sa mouvance d’une part ; les rapports internes entre direction et rédaction, entre rédaction et pouvoir tutélaire, pouvoir politique et financier. Bref nous avons tenté d’approcher le journal dans sa globalité pour mieux situer, mieux marquer éventuellement, les facteurs de cet effacement généralisé, donc mieux comprendre le présent. Il s’agissait de déterminer, si au cœur même de l’âge d’or du militantisme, des procédures spécifiques révélaient les faiblesses structurelles ou les travers consubstantiels des organisations radicales vis-à-vis de leur presse, annonciatrices de leur inévitable déclin et/ou disparition. Dans cette optique la presse communiste, portée par une structure permanente et internationale, offre une base de comparaison suggestive.

Rares sont ces journaux qui ont laissé des archives. Si le monde du rapport que constitue l’univers communiste a bénéficié de la manne des archives du Komintern, les sources se font déjà beaucoup plus lacunaires pour la période ultérieure à la seconde guerre, la France excepté. Pour le reste, et pour la période la plus proche qui vit la disparition des quelques titres qui ont animé , en Belgique, l’efflorescence des années ’70 et ’80, en fait l’après 68, il ne reste, paradoxalement, quasi rien. Les témoignages et souvenirs fournissaient donc presque seuls leur fragile base aux travaux, pour autant qu’ils aient pu être recueillis à temps.

Un des objectifs du colloque, qui a servi de base à cette publication, était de contribuer à cette quête d’histoire à travers les témoignages de ses acteurs. Cet ouvrage doit servir à en fixer, à en pérenniser les résultats, souvent enfouis dans des travaux d’étudiants demeurés confidentiels.

La marque de mai ’68

Le centre de gravité de l’histoire belge de la presse militante se situe dans la période post-soixante-huitarde.
Mais, bien plus tôt dans le XXème siècle, Louis De Brouckère avait été une icône de la gauche socialiste, à cette époque, grande voix du passé au sein même de la social-démocratie [3]. Editorialiste puis directeur du Peuple, organe officiel du parti socialiste (alors POB), il incarne avec panache une gauche lyrique, affectée à la représentation plutôt qu’au pouvoir. Toléré, voire brandi par les dirigeants effectifs, il est quelque peu l’alibi flamboyant d’une pratique qui a cessé de l’être.

En regard de cela, l’histoire de La Gauche constitue un tournant radical dans l’histoire de la presse socialiste en Belgique [4]. Cette revue tente la même aventure d’une opposition interne, cinquante ans après De Brouckère, mais avec l’ambition de peser effectivement sur la conduite du parti, publiquement par ses analyses et ses mots d’ordre, plus insidieusement par l’entrisme trotskiste. Réalisation collective liée aux luttes par ses rapports directs avec les syndicats, culturellement d’avant-garde par la participation enthousiaste de nombreux intellectuels, « l’incompatibilité » la frappe et l’expulse quand le parti décide de ne plus supporter la critique. Significativement, les trotskistes affichés exceptés, aucun socialiste d’envergure ne la suivra dans son parcours ultérieur, a fortiori comme organe officiel de la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs.

Le souffle de mai 1968 va lever bien des espoirs d’un nouveau journalisme axé sur le travail collectif, l’information dérangeante, le professionnalisme et l’engagement. Parmi les titres qui ont agité les années ’70, on peut en citer trois : Notre Temps, Hebdo et Pour [5]. Trois essais pour lancer des journaux, différents de nature et d’orientation, salués tous trois par un lectorat enthousiaste, tous trois affichant une volonté de démocratie directe dans leur fonctionnement. Notre Temps créant même en Belgique le concept du journal qui appartient à ses lecteurs. Et pourtant leurs durées de vie seront courtes : entre 2 et 9 ans, chacun cessant pour des raisons différentes, mais marquant tous l’impossible chemin d’un journalisme de gauche autonome. L’avenir montrera qu’il ne s’agissait pas seulement du journalisme de gauche.

Pour - n°0

C’est pour avoir voulu concilier l’aspiration au changement, le journalisme ouvert et critique, y compris envers son camp, et la dépendance naturelle vis à vis du parti dont il était l’organe et qui constituait sa base financière, que mourut le Drapeau Rouge [6]. Pourtant, à un moment, il s’était engagé à contre courant de son lectorat sociologique, dans une aventure quasi libertaire qui ne convainquit sans doute pas assez le public qu’il voulait gagner et irrita celui qui lui était attaché. C’est pourquoi ce qui subsiste est composé de voix vigoureuses qui tranchent avec l’information néo libérale dominante, mais qui s’articulent en petits canards sans plus de mouvement les épaulant, ni imprimeries propres, ni régularité assurée, aux tirages confidentiels, le cas de Solidaire, organe du PTB, excepté.

Aperçu de la presse communiste au niveau international

Le PC luxembourgeois a pu construire un appareil de presse quelque peu démesuré appuyé sur un système politique très particulier et des flux financiers nationaux et internationaux qui lui permettaient également d’ailleurs d’obtenir des élus avec peu de militants. C’est pratiquement le cas inverse en Grande-Bretagne : l’insignifiance numérique du PCGB n’a pas empêché les journalistes communistes d’occuper des places prédominantes dans la presse, en ce compris la presse travailliste. Celle-ci par ailleurs n’a pas de subordination envers le parti car ses propriétaires ont été longtemps des mécènes privés dont les conceptions très progressistes ont laissé une large place à la gauche radicale parmi les rédacteurs et dans les entreprises culturelles dont le fameuxLeft book club.

La palette française est diversifiée. D’après de riches archives, les Comités de Défense de l’Humanité (CDH) [7] ont inscrit dans le paysage des dimanches la figure emblématique du vendeur de L’Huma, communion du militant avec son parti et élément essentiel de sa présence individualisée sur le terrain, donc de son enracinement. Sa disparition progressive est sans doute l’indicateur le plus évident des changements intervenus dans les modalités de l’action politique, et du déclin du journal. La dialectique « parti centralisé » et « expression régionale », voire « identité nationale » s’expose comme on peut le voir dans l’histoire de L’Humanité d’Alsace Lorraine et ses prédécesseurs de langue allemande [8]. Difficultés de bâtir une presse communiste dans une région profondément catholique, mais aussi difficulté de donner à cette presse une expression spécifique dans un pays et un parti fortement centralisés.

A la recherche d’un communisme syndical, la presse de la CGTU nous montre les éléments constitutifs d’une culture spécifique, tiraillée entre autonomie et ligne partisane [9]. Le parcours de cet organe de formation trotskyste est singulier : il devint l’organe théorique d’un seul homme au sein d’une presse de parti, par ailleurs vigoureuse et diversifiée.

Même en difficulté récente, Il Manifesto demeure un exemple rare et heureux d’une entreprise affichée clairement « communiste » qui créa une dynamique journalistique exceptionnelle, s’imposa dans un très large public de décideurs, de militants et d’intellectuels, comme l’outil indispensable de réflexion quotidienne [10]. L’aventure, les expériences, y compris celle d’un parti né du journal, sont les caractéristiques de cette publication, qui, en pratique, démontre une recherche d’un mode de fonctionnement révisé en permanence.

Un autre monde, une autre culture : le cas égyptien nous introduit dans un système où répression et ouverture se côtoient, où la clandestinité affleure, et qui éclaire l’un des multiples canaux par lesquels s’exprima et se chercha le grand mouvement anti-impérialiste du lendemain de guerre [11].

Ecole de formation militante

La diversité des contributions, qui peut évoquer poires et prunes, est par elle même illustratrice de notre problématique. Il n’y a pas eu de modèle unique, a priori de modèle tout court, susceptible de fournir la recette d’une presse radicale avec lectorat, impact politique et longévité.

Si la diversité fut la règle, c’est avant tout que les rôles affectés à ces organes étaient divers. Le journal n’a été pour certains qu’un but en soi, faire entendre une voix, qu’elle soit collective ou individuelle, collectivité structurée ou occasionnelle. On retrouve la vocation pédagogique, la formation idéologique de groupes existants. Ou bien encore, le journal apparaît comme l’outil de constitution d’une force politique. Mais dès lors se pose la question de fond de l’écriture : pour qui écrit-on ? Le public large, la mouvance ou bien les militants. Fait-on de la propagande, du prosélytisme ou l’entretien de convictions arrêtées ? L’inadéquation des réponses données à la réalité du public touché explique dans bien des cas l’échec, ou détermine, comme dans le cas du Manifesto, une orientation inattendue, en opposition à Pour qui se voulait base d’un parti et qui fut l’excellent journal d’une formation avortée.

Cette diversité des contributions fait également le constat d’échec de l’utopie égalitaire. Plusieurs de ces organes ont posé comme postulat de départ de bannir la hiérarchie, jusqu’à parfois établir une communauté de vie entre réalisateurs du journal : la rotation du balai à la machine à écrire. Chacune de ces expériences a avorté et la survie (même temporaire) n’a été assurée que par l’émergence d’un « chef », y compris financier, que les souvenirs divers dépeignent le plus souvent comme autoritaire. Curieux constat du rôle essentiel des individus au sein de la radicalité libertaire…. Cet égalitarisme dans les tâches matérielles n’a subsisté qu’au sein d’une structure politique fortement hiérarchisée et disciplinée, appliquant strictement une ligne politique décidée par le parti dans Solidaire, l’organe du PTB.

En ce qui concerne le financement, il nous reste à faire un travail en soi. En Italie et en Grande Bretagne, les données sont plus apparentes et les archives de L’Huma autorisent une approche très pointue. Mis à part les dons d’un mécène à Hebdo, et des données partielles fournies pour le Drapeau Rouge, nous demeurons sans beaucoup d’indications. Mais ce flou n’est pas toujours volontaire : il reflète souvent le chaos administratif et financier de cette presse, chaos qui en constitue l’une des faiblesses.

Autre constat relevant : la centralisation. En Belgique, Bruxelles monopolise l’édition. Cette presse radicale ne se positionnant (dans le passé) que rarement sur le plan dit communautaire, cette centralité « belge » ne constituait apparemment pas un obstacle pour ses rédacteurs, quoique l’on puisse s’interroger pour savoir si elle ne fut pas un des éléments de son déclin.

Presse communiste Presse radicale (1919-2000), José Gotovitch et Anne Morelli, Editions Aden

Cette presse radicale a constitué une école de formation exceptionnelle pour ses rédacteurs, école de formation politique et professionnelle. Inutile d’énumérer ici les grands noms du journalisme qui y ont effectué leurs premiers pas. Inutile de relever les multiples tentatives de ces intellectuels qui y ont contracté un éternel « désir de journal » jamais totalement évanoui. Un journalisme de réflexion, de débat, de sérieux qui trouve difficilement sa place dans les impératifs du « digest » devenu la règle de la grande presse.

L’uniformité s’est donc imposée récemment, précisément avec le déclin de la grande presse d’opinion par la commercialisation donc la perte de substance. La quasi disparition de la presse radicale a suivi, victime du manque de moyens, victime de l’émiettement du militantisme structuré.
La grande question posée désormais est de savoir si l’internet assure effectivement la relève. Non seulement la toile cumule la vitesse de réalisation donc de diffusion, avec la possibilité d’ouvrir largement les « colonnes » virtuelles au plus grand nombre, et donne ainsi l’espoir de faire un journal de masse pour les masses, mais elle y ajoute le franchissement instantané des frontières, tant pour ses sources que pour son public.

Reste à savoir comment cette nouvelle forme de presse radicalisée surmontera les obstacles qui étouffèrent peu à peu celle qui la précéda : la question du pouvoir au sein des rédactions, les besoins financiers toujours aussi impératifs, les rapports avec les structures extérieures. Mais à ces difficultés récurrentes s’ajoute cette fois la bataille à mener sans discontinuer pour que la voix de la radicalité surnage dans le jaillissement impétueux de l’internet. Le sujet est âprement débattu.

José Gotovitch et Anne Morelli

Notes

[1Ce texte et toutes les références rapportent à l’ouvrage Presse communiste- Presse radicale (1919-2000) – Passé-présent-avenir, dirigé par José Gotovitch et Anne Morelli et paru en 2007 à Bruxelles aux éditions Aden.

[2Les intertitres et la présentation sont de la rédaction

[3Pierre VAN DUNGEN, Louis De Brouckère, écrire pour "le Peuple", écrire pour le "peuple" ?

[4Nicolas LATTEUR, "La Gauche". Organe de combat socialiste

[5Mathieu BEYS, Sous les pavés, une presse libérée ! Trois tentatives de journalisme radical en Belgique après 1968 : "Notre Temps (1972-1977), "Hebdo" (1975-1977) et "Pour" (1973-1982)

[6Nicolas NAIF, Quelques bases pour l’étude de la presse du Parti Communiste en Belgique en général et du "Drapeau Rouge" en particulier

[7Voir Alexandre COUREAU, Une structure origibale de diffusion de la presse : les Comités de défense de "l’Humanité" (1929-1939)

[8Françoise OLIVIER-UTARD, Du quotidien "l’Humanité" d’Alsace-Lorraine au magazine "l’Humanité en 7 jours"

[9Voir Sylvain BOULOUQUE, La presse de la Confédérayion générale du travail unitaire : instrument de propagande, outil de formation et objet d’identification partisane dans l’élaboration du communisme syndical

[10Voir Luciana CASTELLINA, Une aventure réussie : "Il Manifesto"

[11Voir Didier MONCIAUD, L’animation d’un journal politique ouvrier en Egypte : l’exemple de "al-damîr" (la conscience)(1945-46)

SPIP | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0