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Le paradoxe Belga

samedi 18 décembre 2010, par MCA

Si Belga est un pilier de l’information en Belgique et reste synonyme de sérieux et de qualité, le rédactionnel souffre d’un traitement schizophrène au sein de l’agence nationale. Démontage des rangs de journalistes expérimentés et jeunes formés aux communiqués, la situation reflète les difficultés de toute la presse.

Belga. Chez l’étudiante en journalisme que je suis, le nom est synonyme de fiabilité, sérieux, prestige, même. Me voilà donc partie pour quatre semaines de stage, sourire aux lèvres. L’ambiance au newspool francophone – mais qui transparaît aussi, de manière plus générale, dans tous les départements – est assez chaleureuse et, détail sympathique, beaucoup de jeunes dans les rangs. J’ai l’impression que tous partagent ma vision de l’agence nationale.

C’est au fil des jours et des dépêches que d’autres facettes apparaissent. Fille pauvre à côté des AFP, DPA et autres monstres à portée internationale, Belga compte sur un nombre impressionnant de communiqués de presse et autres Journées Mondiales en tout genre pour alimenter son fil info.

Et c’est là qu’on remarque un curieux phénomène : une sensible fracture entre les journalistes plus expérimentés, plus âgés, « râleurs » et sous-représentés et les plus jeunes, beaucoup plus malléables – et, bien entendu, sous contrats à durée déterminée, eux.

Il faut un petit temps pour voir les failles ; l’agence fonctionne par à-coups, un brillant compte-rendu de procès par ici, des dizaines de sondages, enquêtes et pseudo-événements par là – il faut donner de la matière, une raison aux abonnés de souscrire au service. Et le hic est là : des visions très différentes dont on devrait aborder les infos pour intéresser les abonnés.

Un journaliste à la plume aiguisée et les cheveux bien blancs peste sur des rédacteurs en chef à l’expérience journalistique limitée voire inexistante et la vision très commerciale qui, quand on gratte le vernis, entre une vingtième enquête sur les habitudes des Belges et la trois-centième journée mondiale de (remplir par à peu près n’importe quel substantif), décrédibilise un des piliers de l’information en Belgique. L’amertume des uns contraste avec l’optimisme des plus jeunes, dans une rédaction où les vieux loups se font rares et où les repères font défaut.

Mon stage a coïncidé avec une vaste opération : une personne de l’extérieur, psychologue d’après les discussions glanées sur le plateau, a analysé les journalistes et leur travail à l’agence au moyen d’entretiens individuels, d’observation et... de l’énéagramme, sorte d’astrologie pseudo-scientifique très new age consistant à classer les individus selon des profils déterminés, correspondant à des types de personnalité – assortis bien entendu d’une section « pour vous améliorer ». Et, alors que les plus vieux pestent contre quelqu’un qui vient leur apprendre leur propre métier, les jeunes sont assez séduits par l’initiative.

Belga ressemble à un monstre à deux têtes, dont l’une grogne mais faiblit et l’autre, presque benoîtement, sourit ; le rédactionnel est véritablement schizophrène dans son traitement et les vieux de la veille, postés en minorité, sont les seuls à freiner des quatre fers face à l’envahissement du commercial, du chiffre, des caresses dans le sens du poil aux clients.

Les dés semblent déjà jetés. Après tout, cette évolution suit trait pour trait les impératifs classiques du marché, de rentabilité. Les médias, actionnaires eux-mêmes de l’agence, font eux aussi face à d’énormes difficultés et ne crachent pas sur du rédactionnel de seconde catégorie. Un peu partout dans le paysage médiatique, le journalisme perd un peu de terrain face à du remplissage. Après tout, le Metro s’en sort très bien.

MCA

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