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La chronique d’Eric Léon

Tantale, Antonov et condensateurs

samedi 22 janvier 2011, par Louis Jazz (Date de rédaction antérieure : 14 novembre 2010).

Février 2010. Je me promenais avec des amis le long du lac Muhazi, endroit prisé par les expats et la classe moyenne rwandaise pour ses excursions de fin de semaine. Bill Gates y aurait une résidence, selon les rumeurs urbaines Kigaliennes. Bel endroit en effet, le lac offre de nombreuses criques, aux rives bordées d’une végétation tropicale dont les variations de vert se combinent harmonieusement avec la latérite rouge. Des pêcheurs en pirogue voguent sur le lac, c’est très exotique, « les blancs adorent voir ça ».

En chemin, on rencontre Damascène qui nous accompagne pour un brin de causette. Il sent l’alcool à plein nez. « Vous voulez-voir une curiosité ? » Oui, pourquoi pas. « C’est une mine de coltan. » La mine en question se résume à une excavation grossière au fond de laquelle est percée un trou étroit, qui s’enfonce presqu’à la verticale dans la croûte terrestre. « Vous voulez rentrer pour voir ? » Un adulte y entrerait difficilement. « Non, non merci. » Damascène et les enfants qui nous accompagnent nous regardent, amusés. Quelques pieux disposés en vrac empêchent l’éboulement des roches aux alentours du puits de fortune. « On y trouve beaucoup de coltan ? » Non, très peu. On reste quelque peu perplexes devant notre découverte. Damascène, lui, reprend sa route, après nous avoir demandé quelques centaines de francs rwandais pour la visite improvisée.

Le coltan est un mélange de colombite [1] et tantalite. Le tantale est un composant essentiel des condensateurs utilisés pour stabiliser les alimentations électriques des circuits imprimés. Le secteur de l’électronique monopolise de 60 à 80% du marché du Tantale.

Le Rwanda est insignifiant sur une carte du monde. Cependant, il a réussi à s’imposer comme acteur incontournable de la région des grands lacs en devenant notamment l’un des plus gros exportateurs de coltan au monde. Ce ne sont sûrement pas les petits trous dans la terre semblables à ceux que nous avons vus qui permettraient de soutenir un rendement élevé. Il y a évidemment des gisements plus importants au coeur des milles et unes collines, comme dans la région de Gatumba par exemple où l’on trouve de gros cristaux de colombo-tantalite en forme de bec de canard. En réalité, les sociétés rwandaises ou qui collaborent avec le Rwanda [2] dans l’extraction minière se concentrent beaucoup plus sur leur voisin congolais, Kivu ressources en est un exemple. C’est justement dans les provinces du Nord et Sud Kivu, à l’est de la République Démocratique du Congo (RDC), zone frontalière avec le Rwanda, qui renfermait près de 60% des réserves connues de tantale [3], où l’on trouve les plus gros gisements de Coltan de la région. Le Rwanda, l’un des principaux exportateurs de ce minerai s’y fournit amplement. Un rapport de 2005 d’Amnesty International affirme que 60 à 70 % du coltan extrait en RDC est véhiculé directement par avion vers le Rwanda [4]. Selon ce même rapport, les avions sont mis à disposition par l’armée rwandaise et par la plus grande flotte privée au monde, celle de Victor Bout [5] le célèbre faiseur de guerres et ses fameux Antonov [6].

La spectaculaire réconciliation du gouvernement rwandais avec la France en février 2010 [7] pourrait également avoir des intérêts dans le transport de ces minerais. La filiale SDV appartenant à 100% au Groupe Bolloré, gros industriel français en relation étroite avec Nicolas Sarkozy [8] était, en 2001, dénoncée par le rapport du groupe d’experts sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres richesses de la République démocratique du Congo (pdf), comme parmi les principaux maillons de ce réseau d’exploitation et de poursuite de la guerre. Des milliers de tonnes de colombo-tantalite ont ainsi été chargées à partir de Kigali ou ont transité par le port de mer de Dar es-Salaam.

Au passage, la Bourse de Toronto fait bénéficier les sociétés minières de conditions spéciales pour leurs actifs financiers, notamment en préservant le secret sur l’origine des matériaux extraits. 60% des sociétés minières mondiales y sont cotées sans pour autant que leurs capitaux soient canadiens. Cela engendre des bénéfices considérables pour le Canada : entre 2001 et 2004, l’indice TSX Venture de la Bourse de Toronto, qui favorise les sociétés minières d’exploration, indique que le volume des transactions d’actions est passé de 888 millions d’euros à 3,6 milliards d’euros. Ces revenus serviront à financer les fonds de retraite et autres capitalisations canadiennes [9].

Une extraction minière illégale sur fond de conflit ethnique

Suite au déplacement du conflit ethnique dans le Kivu après le génocide rwandais de 1994, plusieurs groupes armés s’y créent. Parmi eux, les FDLR, Forces Démocratiques du Rwanda (FDLR), anciennes troupes génocidaires Hutu et le Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP), guérilla Tutsi. Avec l’armée régulière congolaise, ce sont les principales forces belligérantes à se partager les mines de la zone. Les minéraux extraits sont envoyés vers les comptoirs miniers mis en place à Bukavu et Goma où « Grands Lacs Metal » et « Rwanda Metals » entre autres s’approvisionnent avant d’exporter les minerais vers le monde entier [10] .

En 2000, une crise mondiale perturbe les approvisionnements et fait flamber les prix du coltan, les différentes sociétés minières s’appuyant sur les conflits de la région pour faire spéculer leurs titres [11]. C’est alors la ruée des petits mineurs vers l’est de la République Démocratique du Congo [12]. De nombreux pays importateurs se tournent vers des sources d’approvisionnement bon marché, les minéraux du Kivu tombent à point, ce qui sera tout bénéfice pour les groupes armés locaux et le financement de leurs activités.

« Du sang dans son téléphone portable »

Le pillage de matières premières sur fond de conflit ethnique est peu reluisant, aussi bien pour le Rwanda, cité comme exemple de développement réussi par les organisations et gouvernements occidentaux, que pour les fabricants d’appareils électroniques. Le consommateur n’aime pas avoir « du sang dans son téléphone portable » [13], cette image n’est pas bonne pour les affaires.

Des actions seront alors prises afin de frotter symboliquement le sang qui entache l’image publique des multinationales du secteur électronique. En novembre 2008, l’organisation Global Witness publie des recommandations à l’intention des entreprises et des acheteurs, selon lesquelles ceux-ci se doivent de faire preuve d’une diligence raisonnable rigoureuse lors de leurs achats de minerais en provenance de l’est de la RDC . Rien de très contraignant puisque l’essentiel du stock de tantale extrait se trouvait déjà dans les appareils électroniques en 2008 et aussi parce que près de 30% du tantale utilisé en électronique provient du recyclage et est donc non-traçable.

Le Rwanda suivra aussi par quelques bonnes intentions. En 2009 débute, en collaboration avec une entreprise allemande, BGR , un projet pilote de certification de minerais exportés par le Rwanda. BGR travaille notamment avec Gatumba Mining Company Ltd, l’extracteur rwandais incontournable d’étain [14] et de tantale qui collabore avec une entreprise basée en Afrique du Sud, Kivu Ressources. Nom éloquent. Aussi, c’est au Rwanda Bureau of Standards qu’est laissée la liberté de contrôler les minerais qui seront mis par le Rwanda sur le marché international [15].

Le tour du monde du tantale

Les téléphones portables Huawei à 13euros de MTN [16], réseau de téléphonie implanté au Rwanda, sont peut-être ce qu’on fait de mieux en termes de capitalisme acharné globalisé. Quelques molécules de tantale de leurs condensateurs ont certainement été extraites dans une mine de coltan au Kivu avant 2008 pour passer par le Rwanda, être envoyé à Dar es-Salaam, faire sonner le jackpot à la bourse de Toronto avant d’être envoyées vers l’Asie du sud-est [17] pour y être raffinées. Les molécules de tantale seront intégrées dans l’un ou l’autre appareil électronique qui sera vendu dans n’importe quelle grande surface du monde avant d’être recyclées en Inde, retourner dans un condensateur en Chine, être intégré dans un téléphone portable Huawei pour un retour en Afrique de l’Est. « Business as usual. »

Eric Léon

NDR : A ce sujet, lire également dans le JIM : Gadgets électroniques, un déplorable bilan humain et écologique par Franz Tofer.

Notes

[1Colombite étant l’ancienne dénomination pour l’oxyde de Niobium

[2Voir entre autres cette présentation (en anglais), sur le site du Bundesanstalt für Geowissenschaften und Rohstoffe.

[3Lire : « Balkanisation et pillage dans l’Est congolais », Le Monde diplomatique, décembre 2008.

[4« Democratic Republic of Congo, arming the east" , rapport d’Amnesty International du 3 juillet 2005.

[5Qui a inspiré le film « Lord of war », avec Nicolas Cage.

[6Toujours selon le rapport d’Amnesty International.

[7Benoît Francès, "Le prix d’une réconciliation" in Le Monde Diplomatique, Sept. 2010, France-Rwanda.

[8« Les guerres africaines de Vincent Bolloré" », Le Monde diplomatique, avril 2009.

[9« Balkanisation et pillage dans l’Est congolais » Le Monde diplomatique, décembre 2008.

[10Rapport d’Amnesty International.

[11« Balkanisation et pillage dans l’Est congolais » Le Monde diplomatique, décembre 2008.

[12« L’informalisation du secteur minier », Congo Forum, juin 2006.

[13Phrase tirée de l’enquête de Patrick Forestier en 2007 sur les mines de Coltan en RDC.

[14Sous forme d’oxyde d’étain, la cassitérite.

[17Amnesty International, The Wire, August/September 2009.

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