Hors-la-loi

Edito 14

vendredi 12 novembre 2010, par Chris B.

Victor Serge, témoin privilégié de la répression tsariste, écrivait en 1925 : "Le fétichisme de la légalité fut et reste un des traits les plus marquants du socialisme acquis à la collaboration des classes. Il implique la croyance en la possibilité de transformer l’ordre capitaliste sans entrer en conflit avec ses privilégiés. Mais plutôt que l’indice d’une candeur peu compatible avec la mentalité des politiciens, c’est celui de la corruption des leaders. Installés dans une société qu’ils feignent de combattre, ils recommandent le respect des règles du jeu. La classe ouvrière, elle, ne peut respecter la légalité bourgeoise qu’à la condition d’ignorer le rôle véritable de l’Etat, le caractère trompeur de la démocratie ; bref, les premiers principes de la lutte des classes." [1]

Des propos qui devraient non seulement interpeller les acteurs du monde syndical ; mais surtout nous rappeler que la question de la légalité a toujours accompagné les diverses luttes sociales.

Ainsi, Thomas C. nous éclaire sur l’histoire de la lutte armée révolutionnaire en Belgique, généralement occultée et remplacée par une version idéologiquement "présentable" de l’Histoire. Oubliées les origines prolétariennes de l’insurrection de 1830 [2], aujourd’hui revêtue de l’habit d’une révolution nationale bourgeoise.

Mais aujourd’hui encore, malgré les tentatives de réécriture de l’Histoire et la volonté des gouvernements, avec la collaboration des médias de masse [3], de vouloir cantoner les luttes sociales dans le cadre strict de la loi, et de préférence entre deux cordons de robocops, certains refusent ce "fétichisme de la légalité".

Il en va ainsi de nombreux groupes pratiquant la désobéissance civile. Qu’il s’agisse de faucheurs d’OGM, de groupes antipub ou encore de militants anti-nucléaires [4], ils refusent de se laisser enfermer dans les règles du jeu imposé par la bourgeoisie pour défendre une cause qu’ils jugent légitime.

D’autres, particulièrement sur le front visible de la lutte des classes qu’est le combat syndical, sautent le pas après avoir souvent épuisé les divers recours offerts par le cadre légal. C’est ainsi que certains travailleurs en viennent à retenir leurs directions pour obtenir une attention qu’un prétendu "dialogue social" (s’apparentant généralement plus à une série de diktats patronaux) n’a jamais pu faire naître. Blacksad revient sur cette pratique, ce qui la motive et les dangers qu’elle peut présenter pour ceux qui y recourent dans Bossnapping : n’oubliez pas votre kit de survie lors d’une séquestration !.

Pensons aussi à ceux qui, victimes des guerres et de la misère, caractéristiques du capitalisme mondialisé, cherchent une vie meilleure sous nos lattitudes et qui, "sans papiers", sont considérés comme "illégaux". "Il n’y a pas d’humains illégaux mais seulement des lois inhumaines", nous rappellent les militants du camp No Border, qui se tenait le mois dernier à Bruxelles. Dans notre précédent numéro, ils nous expliquaient le principe de ces camps ainsi que la question de la légalité/illégalité de leurs actions.

La volonté d’étendre le champ du capitalisme au domaine du vivant a pour effet de mettre certaines pratiques traditionnelles "hors-la-loi". Ainsi, dans le domaine agricole où, depuis des générations, les paysans replantent les fruits qu’ils ont fait pousser, pratique que les semenciers cherchent à interdire. Eros Sana nous l’explique dans Comment les semenciers tentent d’asservir l’agriculture paysanne. « Solutions locales pour un désordre global », le dernier documentaire de Coline Serreau dont Eponine Cynidès nous fait le compte-rendu, revient sur les méfaits de cette marchandisation du vivant, démonte quelques uns des mythes de l’agriculture industrielle et explore quelques pistes de résistance.

Cette résistance ne pourrait-elle pas s’organiser autour des partis de la gauche radicale, ceux qui ont historiquement défendu l’idée de révolution sociale ? Mais aujourd’hui ? La révolution est-elle encore au programme ? Gérard Craan a posé la question à trois de ces partis : le Parti du Travail de Belgique (PTB), la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) et La Lutte.
Si tous se revendiquent encore de la révolution, et s’ils soutiennent la lutte armée de groupes à l’étranger, celle-ci n’est actuellement pas à l’ordre du jour dans nos démocraties bourgeoises.

Mais Le capitalisme est-il soluble dans la démocratie ? s’interroge Saïd Deir Oued. Et de nous rappeler que le capitalisme n’accepte la démocratie, dans sa forme actuelle, que si elle se soumet à ses diktats et que, le cas échéants, les nantis s’accomodent fort bien des diverses formes de dictature pour autant que leur profits soient préservés.

Laissons le mot de la fin à Serge : "S’il sait que l’Etat est le faisceau des institutions destinées à défendre les intérêts des possédants contre les non-possédants, [...] que la loi est invariablement appliquée dans un rigoureux esprit de classe ; que la coercition [...] est l’exercice systématique de la violence légale contre les exploités, le travailleur ne peut désormais considérer la légalité que comme un fait [...] dont il faut quelquefois savoir tirer parti, mais qui ne doit jamais être devant sa classe plus qu’un obstacle purement matériel." [5]

Merci à Blacksad, Eponine, Eros, Gérard, Thomas et Saïd pour leur contribution à ce numéro.

Chris B. pour l’équipe du JIM

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Notes

[1Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, La Découverte, 2009, p.65

[2cf. Maurice Bologne, L’insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, Aden, 2005

[3Songeons à l’actuel traitement médiatique de la contestation sociale en France, avec la mise en exergue de "casseurs" qui se trouvent souvent être des policiers ou des agents provocateurs ; phénomène déjà décrit par Serge en 1925 (cf. Victor Serge, op. cit.)

[5V. Serge, op. cit., p. 66

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