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La complexité du monde : mythe ou réalité ?

jeudi 2 décembre 2010, par Patrick Gillard

Bon nombre de nos contemporains ne comprennent pas (ou plus) la marche actuelle des événements. Face à l’apparente complexité du monde, certains d’entre eux baissent même les bras ; ne cherchant plus à le décoder, ils entretiennent ainsi leur propre ignorance. À leur décharge, il faut toutefois reconnaître que le flux croissant d’informations quotidiennes aussi anecdotiques qu’inutiles qui les assaille ne facilite guère la lecture du monde qui les entoure. Il n’empêche que l’inintelligence de la situation actuelle semble avoir atteint son paroxysme.

Les mensonges médiatiques à répétition (oxymores, glissements sémantiques et contrevérités), la perte de confiance dans la pertinence de notre jugement, de même que l’absence d’une grille de lecture valable entretiennent le mythe de la complexité du monde auprès d’une partie de la population.

Deux mensonges, particulièrement odieux à mes yeux, méritent une dénonciation et un démontage sur-le-champ. La première contrevérité dissimule l’engagement militaire de notre pays en Afghanistan derrière un soutien logistique prétendument inoffensif à la coalition internationale dirigée par les États-Unis. Même si les opérations militaires se déroulent à l’autre bout du monde, la Belgique y est pourtant en guerre depuis 2001. Le second mensonge déguise en « aide » les milliards de dollars que les pays riches et les grandes institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI,…) prêtent aux pays pauvres ou à ceux qui sont dévastés par des catastrophes climatiques. Damien Millet et Éric Toussaint dénoncent cette abominable contrevérité dans une opinion parue récemment dans la Libre Belgique sous le titre : « Victime de sa dette ». « Touché par une catastrophe naturelle, le Pakistan va donc voir sa dette augmenter de façon significative », avertissent ces deux partisans de l’annulation de la dette du Tiers Monde. Dans cette perspective, les cyniques pourraient même louer la frilosité de la population belge à aider les sinistrés pakistanais. Hélas, cette apathie nationale ne s’explique pas par une compréhension intuitive des mécanismes tordus de l’« aide », mais bien par la crainte d’aider un peuple que l’immense majorité des médias a, depuis une dizaine d’années, globalement assimilé à des terroristes.

Pour défaire le tissu de mensonges qui empêche toute véritable analyse de la marche actuelle des événements, le citoyen manque assurément d’une grille de lecture éprouvée. Beaucoup de chercheurs, qu’ils soient marxistes ou non, utilisent pourtant encore le matérialisme dialectique. De fait, cette grille de lecture accessible au plus grand nombre assure depuis toujours la qualité des analyses marxistes.

En toute logique, la première des quatre lois qui organise le matérialisme dialectique affirme que tout phénomène ou processus subit l’influence de l’environnement dans lequel il évolue. En fonction du principe de l’interaction universelle des choses selon lequel tout agit sur tout, le contexte du sujet d’étude doit donc toujours faire l’objet d’un examen minutieux. Élémentaire mais pertinente, la deuxième règle stipule que les choses qui nous entourent changent en permanence selon leur propre mouvement. La troisième loi explicite la nature de ce mouvement. Comme l’eau que l’on met à bouillir chauffe progressivement avant de se transformer en vapeur à 100°, tout phénomène ou processus évolue quantitativement dans un premier temps, avant de subir une transformation qualitative radicale à un moment donné. La quatrième règle de cette grille de lecture indique que c’est le résultat des contradictions (au moins au nombre de deux) qui habitent tout phénomène ou processus qui est à la base de ce mouvement.

Si nous relisons par exemple l’histoire institutionnelle de la Belgique avec cette grille, force est de constater que les contradictions (lutte entre les tendances unitaires et séparatistes tant en Flandre qu’en Wallonie), qui minent aujourd’hui l’avenir de notre pays, s’activent dès sa constitution. Il est vrai qu’en 1830 ces contradictions se limitent encore à de simples différences, insuffisamment antagoniques et surtout incapables de résister aux pressions des puissances européennes désireuses de voir naître en leur sein l’État neutre belge. Ces contradictions initiales vont toutefois se renforcer par la suite sous les effets cumulés et contradictoires de la montée des nationalismes qui renforcent à la fois l’unité du pays et le mouvement flamand. Dans cette perspective, chaque victoire des mouvements flamand et wallon, la création de la région bruxelloise ainsi que le processus de la défédéralisation de la Belgique toujours en cours depuis les années 1970, apparaissent comme autant de changements qualitatifs à court terme et de changements quantitatifs à long terme. L’implosion de la Belgique qui fait en ce moment les choux gras de nombreux médias serait à cette aune sa transformation qualitative radicale sur le long terme.

Patrick Gillard

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