Aden, éditeur engagé

lundi 6 décembre 2010, par Christine Oisel, Gilles Martin

A l’exception des éditions Couleur Livres, Aden constitue le seul exemple d’éditeur engagé en Belgique francophone. A ce titre, il nous paraissait indispensable de mettre en avant son travail dans ce numéro "Cultiver la résistance". Nous avons donc demandé à l’équipe d’Aden de présenter le projet dans ses grandes lignes. Nous avons également rencontré Julie Matagne, qui travaille chez Aden depuis huit ans, pour qu’elle nous explique comment fonctionnent la maison d’édition et la librairie (voir encadré).

Les éditions Aden

Sur un coin de rue, entre la Maison communale et la prison, une librairie aux larges vitrines accueille les bureaux des Éditions Aden.
Dès sa création, il y a dix ans, Aden mène de front une double activité d’édition et de librairie. Indépendant, Aden a les coudées franches pour aborder tous les sujets et, partout, faire avancer la pensée critique. Aujourd’hui, le catalogue, riche d’une centaine de titres, s’organise autour de plusieurs collections : les sciences humaines qui ont fait son succès y côtoient désormais de la littérature de fiction ou du graphisme. Le fil rouge d’Aden, c’est de déconstruire les mythes, de bousculer les idées reçues. A ce titre, les analyses géopolitiques du linguiste américain Noam Chomsky (Comprendre le pouvoir et La fin de "la fin de l’histoire", écrit avec Naomi Klein, Jean Bricmont et Anne Morelli) furent parmi les premiers titres publiés, à côté de « classiques » tels Che Guevara, Henri Alleg, Malcolm X, Lénine. Aussi percutants sont les livres de Marco Van Hees (son Didier Reynders, l’homme qui parle à l’oreille des riches n’est pas passé inaperçu et dernièrement Banques qui pillent, banques qui pleurent explique la crise de façon limpide et impitoyable), de Nico Hirtt sur le système scolaire, et tous les auteurs qui s’attachent à faire vaciller l’intox-info, de donner des outils capables de décoder le monde qui nous entoure. Le catalogue compte dès lors aussi bien des points de vue anarchistes que communistes ou écolos radicaux : l’idée est de donner à réfléchir et d’amener le débat sur les tables des librairies.

D’où vient Aden : le mot de l’éditeur

Si la nécessité de l’existence d’une maison d’édition résolument ancrée à gauche ne semble pas appeler justification, il n’en va pas de même de notre nom. D’où vient cette idée saugrenue d’attribuer le nom de la capitale du Yémen à une maison telle que la nôtre ?
Il faut en chercher la raison du côté de Rimbaud. Plus précisément, d’un livre sur Rimbaud : Rimbaud et la Commune de Pierre Gascar. C’est à la lecture de cet ouvrage, qui démythifie le poète, lui donne chair et le place dans l’arène politique, qu’a pris forme le projet éditorial : s’il fallait un nom, il ferait référence à Rimbaud.
Bien sûr, l’idée a mûri et s’est nourrie d’autres influences. Hugo Pratt, par exemple. Je me souviens avoir lu que, lors de sa quinzième année, son père lui avait offert un livre, L’île aux trésors de Stevenson, juste avant son départ pour les camps, en lui disant : « Va, maintenant, à la recherche de ta propre île. »
Partir, tout abandonner à la recherche de cet ailleurs… Une dynamique intimement présente chez Rimbaud. Et quel plus beau symbole de rupture, justement, que cette ville, Aden, où il choisit de disparaître s’encrapuler, trafiquer dans l’inconnu.
Je vois encore les cases, d’une beauté absolue, où s’enfonçait Corto Maltese en Sibérie. On devine le son particulier des pas dans la neige, le vent qui siffle. Et Corto qui récite en son for intérieur « Sensation » de Rimbaud : Par les soirs bleus d’été…
C’est d’une émotion comme celle-là qu’est née la maison d’édition, de l’ordre de celle suscitée par Gascar, lorsqu’il tranche la polémique concernant la participation de Rimbaud à la Commune de Paris en 1871. Il écrit : « Rimbaud n’a pas besoin de rejoindre la Commune et son esprit parce qu’il les porte en lui. » Je cite de mémoire ce passage. Mêler la sensualité rimbaldienne à l’énergie de la révolte sociale, tel est le contrat que la maison d’édition se devait de sceller.
Quand Aden, il y a dix ans, publiait ses premiers livres, la gauche avait encore la gueule de bois de l’expérience socialiste dans les pays de l’Est. Sans doute Rimbaud subit-il les mêmes angoisses face à l’écrasement sauvage de la Commune. Quelque temps après, sans forcément lier mécaniquement les deux événements, le poète de Charleville s’exila.
Les livres d’Aden sont pour moi autant d’escales vers un autre exil, vers cette île improbable aux contours un peu flous, que d’aucuns nomment de multiples façons et que je n’aurai pas l’audace, ni la prétention de nommer ici.

Aujourd’hui comme hier, Aden se revendique du « marronnage culturel ».

Le « marron », cet esclave qui, à l’époque de l’esclavage, brisait ses chaînes pour fuir l’ordre établi, eh bien, le nègre marron m’a pris à la gorge. Et ce mot que je cherchais pour dire ma révolte de l’ordre culturel et de l’ordre tout court, ce mot qui souligne à merveille ce refus qu’on voudrait balancer à la gueule de ceux qui nous macdonaldisent, nous disneyisent, nous transforment en clochards de la culture, je le trouvai sur une "île inquiète", la Martinique : le marronnage ! Aujourd’hui, en Occident, la chaîne n’emprisonne plus l’esclave au pied. Les chaînes de notre servitude sont aussi posées dans notre cerveau. Combien de Français, de Belges abrutis par Jean-Pierre Foucault ? À quoi rêvent encore les hommes écrasés par la Loterie Nationale et les rubriques zodiacales de je ne sais quel canard boiteux ? Pourquoi cet océan de verroteries ? Le marronnage m’apprend à vouloir briser mes chaînes et à prendre le maquis de la contre-culture. C’est là qu’est le vrai but d’Aden car marronnage signifie subversion et transgression d’un ordre contraire. En conséquence, je vous invite à partir dans la montagne bouter l’incendie de notre inaliénable révolte.

Gilles Martin

Site des éditions Aden : http://www.aden.be/

Aden, mode d’emploi.

Aden, c’est une maison d’édition mais également une librairie. Comment travaille l’équipe ? La maison est-elle financièrement indépendante ? Quelles sont les difficultés ? Comment les auteurs sont-ils choisis ? Bref, comment ça marche ? Nous avons posé ces questions à Julie qui travaille chez Aden depuis huit ans.

Aden, c’est une équipe de combien de personnes ?

Aujourd’hui, nous sommes quatre. Quand Gilles [Martin] a commencé le projet Aden, en 2000, il était tout seul. A cette époque, il était prof de morale et il s’occupait d’Aden en plus. Au bout de deux ans, quand le projet a pris trop d’ampleur pour une seule personne, il est venu me chercher. Nous nous étions rencontrés alors que je travaillais dans une librairie à Ixelles où il venait déposer ses livres. Au début, je me suis surtout occupée de l’aspect logistique : commander des étagères, gérer le système informatique, aller voir les libraires etc. Puis très vite, j’ai fait un peu de tout.

Pendant les premières années, on faisait faire nos livres par des graphistes à Paris. C’est eux qui ont créé la charte graphique, la typo, les couleurs, les couvertures, la mise en page etc. Ils s’occupaient aussi du suivi fabrication avec un imprimeur en France.Il y a un an, on s’est dit que ce serait plus intéressant d’avoir une personne salariée ici, dans l’équipe, pour se charger de ce travail plutôt qu’un indépendant qui prend 2000 euros par livre. C’est ainsi que notre graphiste, Emilie, a été engagée pour s’occuper de l’aspect graphique et des suivis avec notre imprimeur anversois.

Puis, Hélène a rejoint l’équipe pour les traductions. Au début, on en faisait très peu parce que cela coute très cher et qu’on avait eu de mauvaises expériences, notamment avec "Comprendre le pouvoir" qu’on a dû faire retraduire entièrement. Maintenant Hélène est là à mi-temps et s’occupe des traductions vers l’anglais mais également de la prépa copie et des contacts avec les auteurs. Elle travaille actuellement sur la traduction d’un ouvrage d’Eric Hobsbawm, "Rébellions : la résistance des gens ordinaires. Jazz, paysans et prolétaires".

Comment fonctionne l’équipe ?

A part les comptes, dont Gilles s’occupe seul, tout le monde fait tout dans la librairie et, en ce qui concerne le travail d’édition, tout le monde est au courant de tout et a son mot à dire sur tout. Parfois on se dispute un peu, par exemple sur la nouvelle orthographe (rires), mais les décisions sont prises ensemble. On se partage les projets. Quand on reçoit un manuscrit, c’est celui qui est disponible à ce moment-là qui le prend et qui commence. S’il estime que ce n’est pas bon, on lui fera confiance. Ce qui n’empêche pas les débats entre nous. Par exemple, Marco Van Hees [1], je ne voulais pas le faire. Heureusement qu’on ne m’a pas écoutée !

Qui se charge de la diffusion et de la distribution des livres ?

Au début, on faisait tout, y compris la diffusion et la distribution et on avançait à tout petits pas, de façon très artisanale : quand on avait assez d’argent pour publier un livre, on le faisait, et ainsi de suite.

Puis, il y a deux ans, nous avons décidé de laisser tomber la diffusion et la distribution pour nous consacrer à notre boulot d’édition. C’était un pari. Nous espérions qu’une meilleure distribution, effectuée par des professionnels, nous permettrait de mieux vendre nos livres et donc d’avoir plus de moyens pour financer les suivants. Nous sommes passés par La Caravelle pendant un an, et maintenant on travaille avec Les Belles Lettres. On continue de s’occuper de la diffusion pour les petits points de vente qui ne sont pas dans le réseau de diffusion des Belles Lettres. Notre situation reste assez précaire, on met tout ce qu’on a dans nos livres, et quand on n’a pas, on doit reporter certains projets.

Faites-vous appel à des subsides ?

Aden a fonctionné totalement sans subsides jusqu’à l’année passée (2009), quand nous avons lancé une collection Littérature. Ce n’était a priori pas notre domaine mais on a eu envie de se faire plaisir, d’autant qu’on avait des textes intéressants entre les mains. Mais nos fonds propres ne permettaient pas de financer le projet. Nous avons donc demandé et obtenu des subsides pour ce que nous proposons à la Communauté française en "littérature de création" (dans collection Rivière de Cassis). Pour le reste, Aden est financièrement indépendant.

Comment Aden a-t-il construit son réseau d’auteur-es ?

Les auteurs proviennent d’abord des réseaux d’amis et de connaissances qui, au fil du temps, de notre travail, de nos rencontres, se sont élargis. Maintenant, pas mal de gens nous connaissent et viennent vers nous. Mais il est évident que, surtout au début, c’est nous qui prenions contact avec les auteurs. Certains nous ont choisi par confiance, comme Noam Chomsky que Gilles avait contacté et qui a choisi Aden plutôt que Le Serpent à Plume. C’était au tout début de l’aventure, on était très contents ! Rarement un manuscrit arrive par la poste, mais c’est arrivé avec l’excellent Fils de Rabelais [2]. On a eu la chance de faire de très belles rencontres.

Y a-t-il des auteur-e-s qui vous ont particulièrement marqués ?

Oui beaucoup ! Je pense entre autres à Henri Alleg, qui nous a fait confiance pour "Retour sur ’La Question’" [3]. C’est un monsieur d’une grande gentillesse, très attentionné avec qui nous avons des contacts chaleureux. Je pourrais aussi citer Bernard Legros, avec qui il est vraiment très agréable de travailler [4]

Comment pourrais-tu résumer la démarche militante d’Aden ?

Au travers des livres que nous publions, notre démarche s’inscrit fortement dans une volonté de donner aux gens des outils pour comprendre le monde, sortir de la résignation et s’approprier leurs vies. Cela signifie combattre la propagande quotidienne et déconstruire les mythes. Cela signifie aussi pour nous être accessible. Quand je relis un manuscrit, je veille toujours à ce que ce soit parfaitement compréhensible par le "lecteur lambda". Si ce n’est pas clair, s’il y a trop de jargon, il faut réécrire parce que nos livres s’adressent à tout le monde et que tout le monde doit pouvoir les comprendre. Un bon exemple de cette démarche, c’est "Déchiffrer le monde", sous-titré "Contre-manuel de statistiques pour citoyens militants" [5], dans lequel Nico Hirtt déconstruit, chapitre par chapitre, toutes les manipulations de chiffres qui font les unes de nos quotidiens. Ce genre de livres est très important parce que lorsqu’on l’a terminé, on a les outils nécessaires pour reproduire l’analyse.

On pourrait sans doute reprocher à Aden son côté "bordélique", c’est vrai qu’on n’a pas toujours le temps de soigner l’"emballage" ou la communication, mais sur le fond et l’accessibilité du texte, on est intransigeants. C’est là notre priorité.

Propos recueillis par Christine Oisel.

Notes

[1"Didier Reynders, l’homme qui parle à l’oreille des riches", Aden, 2007.

[2Fils de Rabelais, de Valérie de Changy, Aden, 2009. NDLR : le livre a obtenu de nombreux prix : Finaliste du Prix Rossel 2009 ; Prix 2010 de la Première oeuvre de la Communauté française de Belgique ; Prix Contrepoint 2009 ; Prix Rabelais de l’Académie François Rabelais

[3Aden, 2006. L’auteur revient, plus de quarante ans après les faits, sur la guerre d’Algérie. Il raconte les tortures qu’il a subies et son refus de se résigner face à l’inacceptable.

[4Bernard Legros a écrit avec Nico Hirtt : "L’École et la peste publicitaire" (Aden 2007) et avec Jean-Noël DELPLANQUE "L’enseignement face à l’urgence écologique" (Aden 2009).

[5Aden 2007

SPIP | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0