Luttes dans le monde

Editorial n°13

La lutte ne connaît pas les frontières

mardi 12 octobre 2010, par Fiona Wallers

Solidarité. C’est l’un des principes inscrits dans la charte de notre journal. Au fil de nos articles, les lecteurs auront compris que, si nous ne pouvons pas seuls changer le monde, nous prétendons contribuer à sa meilleure compréhension, en mettant à disposition de chacun-e les informations nécessaires à un positionnement, et à une action solidaire.

Mais il faut bien le dire : jusqu’ici, les articles du JIM ont souvent traité de sujets qui nous sont, peu ou prou, familiers ou proches [1]. Est-ce que la solidarité a des frontières ?

Bien sûr que non.

Notre journal s’inscrit naturellement dans le contexte militant d’aujourd’hui. Les luttes sont multiples, les engagements limités. Beaucoup [2] invoquent un changement radical des implications : moins de grandes idéologies, plus d’actions concrètes ; moins de mobilisations de masse, plus de démarches individuelles et de proximité.

Mais ce fameux « think global, act local » [3], comment le comprendre ? Est-ce qu’il est juste une invitation à faire pousser ses salades bio ? Nous pensons que non ; nous sommes convaincu-e-s que la solidarité pour celles et ceux qui luttent pour l’égalité et la liberté [4] vaut pour toutes et tous, et qu’elle est toujours possible. Regardons les nouvelles formes de lutte « transnationale » : des militants de tous pays peuvent se rejoindre pour manifester contre un sommet de la finance mondiale. Les Forums mondiaux avaient inauguré de façon éclatante ces nouvelles manières de se rassembler pour militer. Récupérés d’avance, ces mouvements dits « altermondialistes » ? Réservés à une élite ? Il fut un temps, pas si éloigné, où les militants s’engageaient dans les brigades internationales ; dans les années ’70, d’autres rejoignaient les groupes de lutte armée de par le monde.

Dans le contexte actuel, manifester sa solidarité et sa résistance prend des formes multiples, qui ne reconnaissent que la légitimité de l’action décidée, en dehors des systèmes d’ordre imposés par les pouvoirs dominants. C’est l’expérience du No Border, qui vient de se tenir à Bruxelles. Parti de la contestation face à l’injustice des frontières, le No Border devient un laboratoire des méthodes de lutte, exportables partout.

L’interview de Davide, elle, témoigne d’une implication militante extrême : accompagner la caravane autonome des associations locales pour briser l’encerclement dans lequel se retrouvent des populations de l’Etat mexicain d’Oaxaca. Lors d’une première caravane, les attaques des groupes paramilitaires avaient fait deux morts parmi les participants, une militante mexicaine et un observateur finlandais. Quelques mois plus tard, une seconde caravane démarre. L’objectif reste le même : briser l’isolement, faire connaître les exactions des paramilitaires, la complicité du gouvernement, la volonté des populations en lutte. [5]

Oaxaca, Mexique

De ces expériences autonomes et révolutionnaires, la presse majoritaire - et majoritairement capitaliste - ne rend pas compte. Nous avons choisi de donner la parole à une militante vénézuélienne, Antenea Jimenez, qui témoigne d’une forme d’organisation communautaire : la comuna. Basée sur la production au niveau local, elle fonctionne grâce à la participation politique des communautés. Le chemin reste long : la construction du socialisme par la base prend de l’énergie et du temps. Les populations ne sont cependant pas découragées ; elles espèrent plutôt que leur mode de fonctionnement populaire fasse tâche d’huile, et gagne les autres niveaux de pouvoir…

On peut être totalement d’accord ou pas, le front commun dans la lutte paie. Antanea le disait bien : Un autre succès important, c’est que les gens parlent du socialisme. Peut-être n’en parlent-ils pas de manière scientifique, comme sur ce que Marx ou Lénine disaient. Mais ils en parlent familièrement. Le renouvellement de nos schémas de lutte est obligatoire. Les distances géographiques ou idéologiques peuvent s’effacer dans un combat commun, pour autant que le but soit le même. Car la répression, elle, ne connaît aucune frontière.

Mais si certaines « frontières », certains territoires sont communs, la distance entre deux peuples peut tout de même être immense. Le texte de Yossi Bartal, des Anarchistes contre le mur, exprime les difficultés de mise en commun pour les exploités en Palestine occupée. L’exclusion s’étend, par la nature-même de l’Etat sioniste, à toute les populations, palestinienne ou israélienne. Soumises au diktat d’un pouvoir colonial et raciste, mais aussi autoritaire et conservateur, la nécessité de se battre ensemble est incontournable. En citant Yossi Bartal, notre plus grande épreuve est de trouver comment éviter que ces contradictions ne nous empêchent de poursuivre notre combat, et d’apprendre à en tirer des leçons qui nous permettrons d’avoir une meilleure compréhension de la lutte contre le capitalisme globalisé.

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(cc) gnuckx

Act local… tout près de chez nous… des frontières presque communes, en plein « centre » du monde globalisé [6] : la crise grecque a monopolisé pendant des mois l’intérêt des chaînes de médias, généralistes ou spécialisés. Aucune perspective n’a été avancée, ou si peu. La société grecque était en ébullition depuis 2008, elle nous renvoyait déjà l’image de nos « démocraties » européennes, minées par les privatisations et le capitalisme. Les solutions proposées, et applaudies par le gotha européen et économique, ne remettent pas en question l’architecture d’un système intégré dans l’exploitation économique mondiale. Ce n’est pas à nous de payer leurs crises ! était l’un des slogans utilisés lors des manifestations. A deux, Eponine Cynides et Léandre Nicolas ont rédigé une sorte de « ligne du temps expliquée » des évènements de 2009 en Grèce. « Expliquée » non pas à travers le prisme dominant, mais à travers les convictions d’une partie de la population qui s’appauvrit et qui souffre. Une population exploitée qui en a marre. Dans un second article, de jeunes Grecs brossent un portrait de la situation économique grecque, en déconstruisant les principaux mythes utilisés pour parvenir à imposer le dogme néo-libéral.

Cette doctrine nous est imposée tous les jours, à tou-te-s, partout dans le monde. La "démocratie" capitaliste est le nœud de la nouvelle colonisation mondiale... Qui a cependant des conséquences : le rassemblement des exploités pour réclamer leurs droits démocratiques. La lutte de classes ne connaît pas non plus les frontières. Et elle a besoin d’énergies.

Merci à Christine, Eponine et Léandre, Jeffery et Susan, Yossi, et à tou-te-s celles et ceux qui ont participé à ce numéro.

Fiona Wallers, pour l’équipe du JIM

Bannière : Ode

Notes

[1Dans nos numéros précédents, certains articles ont abordé des aspects très internationaux. Voir les textes sur le "nouvel ordre mondial" et des Etats victimes des préceptes ultra-libéraux ; l’image de São Paulo, paradis du libéralisme effréné, mais aussi, déjà, sur la Grèce et les révoltes populaires de 2008.

[2Voir à ce propos les travaux de Jacques Ion : L’Engagement au pluriel, 2001, ou Le militantisme en mouvement, interview réalisée par M. Ravaud, 2006.

[3Penser global, agir local ; expression attribuée à l’économiste René Dubos, qualifiant au départ une économie respectueuse de l’environnement. Par extension, cette expression devient un symbole des nouvelles façons de penser le monde : l’état de la planète dépend de ce que nous faisons près de chez nous, pas nécessairement en relation avec des organismes institutionnels.

[4Voir la Charte du JIM.

[5Au moment de publier cette interview réalisée par Christine Oisel, nous apprenons que la population dans cette comuna vient d’être durement réprimée, et que l’organisation communautaire et autonome a été totalement détruite par les forces répressives.

[6Immanuel Wallerstein, sociologue américain, décrit, dans son ouvrage The Modern World System, le "système monde", dans lequel le captalisme s’étend à la planète. Son extension partage les pays en trois groupes : le centre, la semi-périphérie, et la périphérie. Ces Etats restent cependant intimement liés par le système d’exploitation capitaliste.

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