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L’austérité salvatrice, recette économique ou dogme néo-libéral ? (Deuxième et dernière partie)

mercredi 29 septembre 2010, par Eponine Cynidès, Léandre Nicolas

Après l’élaboration de deux plans nationaux d’austérité [1], la Grèce a été contrainte d’accepter sa mise sous tutelle par le FMI [2], essentiellement, comme l’ont indiqué les autorités de l’UE et du FMI, pour recouvrer la « confiance des marchés ». Ce troisième programme d’austérité, comme ceux entérinés dans plusieurs autres pays européens [3], se base fondamentalement sur une réduction des dépenses publiques et sur une baisse des revenus des travailleurs. Au bénéfice du pays et de sa population ?

Voici la deuxième partie d’un article consacré aux politiques d’austérité en Grèce et aux luttes qui en découlent. Vous pouvez retrouver la première partie ici.

Explosion sociale latente

Contrairement aux mouvements actuels de contestation en Grèce (essentiellement encadrés par les syndicats), le 6 décembre 2008, les émeutes s’étaient déclenchées de façon immédiate et spontanée un peu partout dans le pays [4]. D’abord dirigées contre les forces de l’ordre, elles s’étaient généralisées, en quelques jours, à l’ensemble des symboles de l’Etat (bâtiments publics, etc…).
Contrairement à la contestation actuelle, qui reste canalisée pour le moment, on peut parler d’ « action collective insurrectionnelle », c’est-à-dire d’une explosion synonyme de remise en cause violente et soudaine des valeurs établies [5]. Un cas de répression policière meurtrière a rapidement engendré une diffusion de l’action insurrectionnelle à l’ensemble de la société.
Cette insurrection a échappé au contrôle de l’Etat ainsi que des partis de l’opposition car il s’agissait d’une véritable explosion sociale. « La révolte de décembre touche à un noyau plus fondamental de l’Etat. L’insurrection survient parce l’Etat réprime et exploite, pas parce qu’il promeut une loi particulière » [6]. Elles témoignaient d’un « profond malaise » d’une frange importante de la population grecque à l’égard de la politique de ses dirigeants.
« Ces événements ont engendré une prise de conscience d’un grand nombre de personnes  [7] » et des couches de la population, généralement absentes des manifestations sont descendues dans la rue. Des parents et grands-parents ont même accompagné leurs jeunes dans la rue [8].

Perspectives

Contrairement aux émeutes qui ont débuté en décembre 2008, « le mouvement étudiant est plutôt dormant pour le moment. Il y a des participations d’étudiants aux manifestations, bien sûr, mais il y a peu d’organisation d’assemblées et elles sont peu actives ». Cet élément préfigure un potentiel d’accroissement de la contestation actuelle surtout au vu des événements de 2008 où les étudiants ont joué un rôle important dans la révolte et sa propagation. La mémoire collective n’a pas non plus oublié la révolte de l’école polytechnique d’Athènes et le rôle décisif joué par les étudiants dans la chute du régime des colonels [9].
Actuellement, le taux de chômage des jeunes en Grèce s’élève déjà à près de 30% [10]. Le mesures d’austérité vont aggraver cette situation qui est déjà socialement explosive.

De plus, au fur et à mesure de la mise en œuvre des diverses mesures du plan du FMI relatives aux privatisations [11], on peut s’attendre à des mouvements de contestation sectoriels qui vont nourrir et amplifier la révolte. « Les syndicats du Pasok contrôlent le secteur de l’électricité. On peut s’attendre à de très grands mouvements de grève contre la privatisation prévue, mouvements qui toucheront l’ensemble de la population (par l’intermédiaire des prévisions de hausses des prix). Les syndicats refusent de privatiser les mines de lignite et le secteur hydro-électrique et menacent de couper l’électricité « jusqu’à ce que le dernier d’entre eux soit mis en prison » » [12]

D’autres moments particuliers sont également susceptibles de ranimer la colère du peuple grec ; en particulier, «  La manifestation du 17 novembre à Athènes risque d’être très animée ! ». Traditionnellement, le 17 novembre [13], chaque année depuis la chute de la junte militaire, des manifestants se rendent devant l’ambassade des Etats-Unis en réaction au soutien du pays à la dictature [14]. On peut s’attendre à des manifestations d’une ampleur sans précédent cette année, le FMI étant une institution associée sans équivoque à l’impérialisme étasunien au sein de la population grecque. Sans compter que cette commémoration suivra de peu l’exposition internationale de Thessalonique du 7 septembre, moment de l’annonce des mesures budgétaires pour l’année à venir par le premier ministre, à l’occasion de laquelle des manifestations sont systématiquement organisées. « Habituellement, ce sont plutôt la gauche et les anarchistes qui manifestent ainsi que tous ceux qui se sentent menacés par la précarité et les mesures d’austérité. Il s’agit aussi d’une contestation par rapport à la répression et aux violences policières [15].
 » et à l’impunité dont elles bénéficient [16]. Cette année, ces manifestations draineront certainement des personnes de toutes les couches de la population, « La contestation prendra des formes de plus en plus violentes, qui seront directement liées aux effets du renversement du rapport de forces au dépens de la société » [17].

« Peuples d’Europe, soulevez-vous ! »

Le 4 mai, le KKE [18] occupait symboliquement l’Acropole et y affichait cette pancarte, à côté de ses revendications [19].

A l’heure où de nombreux pays européens [20] appliquent des programmes d’austérité sur un modèle édulcoré mais utilisant les mêmes armes que le plan d’austérité à l’œuvre dans la république hellénique, « La Grèce préfigure bien la tiers-mondisation de l’Europe » [21], « La Grèce est un peu le cobaye, le laboratoire de l’UE, il s’agit de la plus grande dégradation (mis à part les pays de l’Europe de l’est), depuis la seconde guerre mondiale, du standard de vie, une réduction des revenus des gens de l’ordre de 30 à 40% ».
La logique de ces plans d’austérité témoigne de la financiarisation croissante des économies [22] ; « La spéculation se porte désormais sur les monnaies et les dettes publiques » [23]. En Islande, en mars 2010, la population a refusé, par référendum [24] de payer pour des dettes qu’elle n’a pas causées (la faillite de la banque Iscave [25]. « Il est injuste que les citoyens ordinaires paient la facture des extravagances de quelques-uns (...) Partout dans le monde, c’est l’argent du contribuable qui sauve le système financier » [26].
En plus d’aller à l’encontre des droits sociaux et d’une juste redistribution des revenus, ces mesures sont un non-sens en matière d’économie. Et contrairement à ce qu’affirme le FMI, les groupes sociaux les plus vulnérables sont les premières victimes de ces programmes d’austérité.
La résistance à ces politiques passe par une solidarité internationale de l’ensemble des manifestants des pays européens et un refus des diktats néo-libéraux imposés par l’UE et le FMI.

« soit un cochon, soit un homme » (soit quelqu’un qui accepte tout, soit quelqu’un qui se révolte) Tag sur un mur de l’école polytechnique d’Athènes. Photo : Eponine Cynidès

Eponine Cynidès et Léandre Nicolas

Les passages en italique proviennent d’une interview réalisée le 28 août 2010 auprès de Yiorgos Vassalos, chercheur au « Corporate Europe Observatory » et Chloé (qui désire rester anonyme), membres de l’initiative d’organisation de la manifestation bruxelloise de solidarité aux manifestants grecs du 20 mai 2010 (jour de grève générale en Grèce) ainsi que d’Ermal Bubullima, Albanais résidant en Grèce depuis une quinzaine d’années, étudiant en Master 2 en Droits de l’homme à Strasbourg.
Leurs propos ont été recueillis par Eponine Cynidès et Léandre Nicolas
.

Crise grecque : l’arbre qui cache la forêt

Les principales agences de notation (Moody’s, S&P et Fitch) ont une responsabilité indéniable dans la crise des subprimes. Et elles n’en sont pas à leur coup d’essai (cf. notation d’Enron). Elles ont d’ailleurs été convoquées au Congrès américain il y a 2 ans pour y rendre des comptes ; on envisageait même leur démantèlement, vu qu’elles sont juges et parties. Mais rien ne semble avoir changé depuis.

Ces sociétés continuent de faire la pluie et le beau temps sur les marchés financiers internationaux alors qu’elles ont une politique de deux poids deux mesures : certes la situation des finances publiques grecques n’est pas reluisante (surtout après avoir aidé le secteur bancaire à sortir de la crise, sans oublier les éternels problèmes de fraude fiscale et de corruption...) mais elle est loin d’atteindre les sommets de la dette des Etats-Unis qui, eux, bénéficient d’une belle notation AAA malgré que l’endettement du pays atteint les 160% du PIB !

On est dès lors amené à se poser la question du véritable rôle de ces agences : à qui profite le crime ?

1) au système financier qui, grâce à cette spéculation financière s’est refait une belle santé, distribuant à nouveaux des bonus astronomiques à ses traders les plus « fous ».
2) au Trésor américain qui voyait les capitaux internationaux se diriger de plus en plus vers l’euro plutôt que vers le dollar américain, surtout depuis 2007 où le déficit de sa balance des paiements n’est plus compensée par un solde net de flux financiers (par l’intermédiaire de bons du Trésor US)
3) à la droite au sens large puisque les gouvernements européens, même les plus socialistes, se mettent à « réformer » les acquis sociaux les plus élémentaires (santé, éducation, pensions, etc.), la Grèce jouant le rôle d’épouvantail.

Dans le contexte financier actuel, quoi de plus simple donc que de s’attaquer à l’euro, les finances publiques de tous les pays de la zone étant complètement exsangues. Et autant le faire par son point le plus faible : la Grèce.

Au vu des bénéficiaires de cette crise de l’euro, on comprend peut-être mieux pourquoi on a tout fait pour impliquer le FMI (à la solde des USA), garant du système financier international, alors que les pays européens à eux seuls auraient pu aider la Grèce en lui prêtant les fonds nécessaires.

Encouragées par les premiers résultats de leur supercherie, voilà que les agences de notation se mettent à donner des leçons aux gouvernements, elles qui les ont mis dans le pétrin avec la crise des subprimes ! C’est le monde à l’envers !

En effet, tout en s’acharnant sur la Grèce, elles martèlent, depuis plusieurs mois, que les finances publiques de tous les « PIGS » comme elles les appellent (Portugal, Italy, Greece, Spain) sont en piteux état... Les grands media reprennent la chanson en cœur (sans trop comprendre le comment du pourquoi) et, quand les esprits sont bien brouillés et que les gens ont peur de ce qui passe en Grèce, elles baissent le rating espagnol sans raison particulière, ce qui poussent ces pays (et tout doucement le reste de l’Europe) à prendre des mesures anti-sociales d’une ampleur sans précédent...

Quelle solution pour sortir de cette crise ? Les caisses de tous les états européens sont vides et, pour rétablir l’équilibre, on oublie souvent qu’on peut aussi augmenter les recettes. Impensable dans une période de crise me direz-vous ! Impensable en effet, si l’on s’attaque à la grande majorité des citoyens qui souffrent déjà de la crise, via le travail ou la consommation, comme on le fait actuellement. Mais pourquoi ne songe-t-on pas à taxer d’avantage les revenus du capital ? La grande majorité de la population souffrirait-elle d’une taxe sur la spéculation boursière par exemple ? L’investissement boursier en souffrirait-il ? Non. Seule une infime minorité de spéculateurs paieraient le prix de bénéfices faciles et rapides et ceci ralentirait les mouvements spéculatifs. Une telle taxe n’est pas envisageable au niveau national mais ne poserait pas de problème au niveau européen ! Le niveau de taxation moyen des entreprises en Europe est de 25% alors qu’il est de 40% aux USA, les entreprises américaines ont-elles pour autant toutes quitté le territoire US pour s’installer en Europe ? Non. Certes, les capitaux sont beaucoup plus mobiles mais une taxe de quelques dixièmes de pourcents sur la spéculation financière (suivi des marchés mondiaux afin de détecter l’achat et la vente d’un titre ou d’une devise européens dans un délai très court à définir), outre son rôle de justice fiscale et d’accalmie spéculative, représenterait des milliards d’euros qui contribueraient à autofinancer l’Europe et permettraient aux gouvernements nationaux de retrouver une marge de manœuvre budgétaire afin de garantir leur souveraineté politique, économique, sociale et culturelle.

LN

Sources :
- http://crise-europe.blog.lemonde.fr/2009/05/27/faut-il-taxer-les-benefices-au-niveau-europeen/
- http://www.attali.com/ecrits/articles/finance/la-depression-mondiale-est-devant-nous
- http://www.moneyweek.fr/20100429126/conseils/economies/deficit-grece-portugal-espagne/

Notes

[1En janvier puis en mars 2010

[3Italie, Portugal, Espagne, Irlande, Hongrie, Roumanie, Grande-Bretagne, Allemagne

[4Suite au meutre du jeune Alexis Grigoropoulos (15 ans) par un policier à Athènes

[5Seraphim Seferiadès (enseignant au sein du département de sciences politiques de l’univesité Panteion) et Loukia Kotronaki (chercheur en sciences politiques), http://www.contretemps.eu/interviews/decembre-grec-comme-action-insurrectionnelle, 18/12/09

[6Seraphim Seferiadès (enseignant au sein du département de sciences politiques de l’univesité Panteion) et Loukia Kotronaki (chercheur en sciences politiques), http://www.contretemps.eu/interviews/decembre-grec-comme-action-insurrectionnelle, 18/12/09

[7Les passages en italique proviennent d’une interview réalisée le 28 août 2010 auprès de Yiorgos Vassalos, chercheur au « Corporate Europe Observatory » et Chloé (qui désire rester anonyme), membres de l’initiative d’organisation de la manifestation bruxelloise de solidarité aux manifestants grecs du 20 mai 2010 (jour de grève générale en Grèce) ainsi que d’Ermal Bubullima, Albanais résidant en Grèce depuis une quinzaine d’années, étudiant en Master 2 en Droits de l’homme à Strasbourg.
Leurs propos ont été recueillis par Eponine Cynidès et Léandre Nicolas
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[10http://www.le monde.fr/economie/article/2010/05/22/joseph-stiglitz-l-austerite-mene-au-desastre_1361520_3234.html, 22/O5/10

[11Cfr. supra

[13Date de la commémoration de l’intervention des chars de l’armée dans l’école polytechnique contre la révolte étudiante

[15Un rapport d’Amnesty International (http://www.amnestyinternational.be/doc/article14407.html, Rapport AI : http://www.amnestyinternational.be/doc/IMG/pdf/eur250012009en.pdf) fait état, après le 6 décembre 2008, de nombreux cas de violences policières, arrestations arbitraires et refus d’assistance légale rapide de la part de la police ainsi que d’arrestations, détention et expulsion d’immigrés dans le contexte des émeutes et de non-respect des droits spécifiques des mineurs ainsi que de mauvais traitements à leur encontre. Des abus de pouvoir sont également dénoncés (http://www.france24.com/fr/20081021-europe-grece-policier-immigre-nu-presse-emoi)

[16« La mentalité et les méthodes de la police sont un héritage de la période de la junte militaire. A l’époque, les policiers venaient de milieux peu éduqués et étaient utilisés par la junte pour faire le sale boulot. Actuellement, la situation a changé mais cette ‘culture’ d’impunité n’a pas été éradiquée ».

[18Un des partis communistes grecs

[20Pour se limiter à l’UE

[24A 93%

[26Steingrimur Sigfusson, ministre des finances d’Islande, http://www.lexpress.fr/outils/imprimer.asp?id=852913&k=2

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