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Les gouines et la guerre sainte

Le combat contre l’apartheid et les luttes queers en Israël/Palestine

mercredi 22 septembre 2010, par Yossi Bartal (Date de rédaction antérieure : septembre 2007).

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En tant qu’activiste anarchiste-queer israélien, je suis souvent confronté à des questions concernant l’engagement des groupes ou individus queers dans la lutte des Palestiniens contre le régime d’apartheid israélien. Comment se peut-il que moi, en tant que queer et en tant qu’anarchiste ; je me batte pour l’établissement d’un Etat où les forces d’occupation vont juste changer de main et qui érigera des formes d’oppression anciennes et nouvelles ? Qu’avons-nous en commun avec un mouvement national qui reconstruit les mêmes idéaux nationaux que nous sommes occupés à détruire dans notre propre société ? Dans cet article, je vais essayer d’examiner ces questions et étendre ma réflexion sur le rôle de la solidarité et de la lutte commune dans une perspective anarcho-queer.

[Initialement publié en septembre 2007 dans le livre “Barrieren durchbrechen ! Israel / Palästina : Gewaltfreiheit, Kriegsdienstverweigerung, Anarchismus”, édité par Sebastian Kalicha de la maison d’édition Grasswurzelrevolution.]

La lutte contre l’occupation en tant que lutte dans notre propre société

Peut-être qu’un des points les plus importants à clarifier dans le début de ce texte est le rôle que l’occupation depuis 1967 et l’oppression de la Minorité Palestinienne depuis 1948 (Palestiniens de l’intérieur) jouent dans la société juive israélienne. L’Etat d’Israël, qui prétend être un “Etat juif et démocratique” et garantir des droits égaux pour tous ses habitants, a de grandes difficultés à maintenir ses aspirations démocratiques à la lumière de sa nature coloniale et religieuse. Il est de notoriété publique que les droits et libertés démocratiques, y compris pour les “groupes les plus privilégiés” en Israël, souffrent de cette continuelle occupation de plus de 40 ans et de la réalité sociale qui en a émergé. La nécessité d’une unité nationale face aux guerres à répétition, la militarisation rapide d’une société qui a besoin de contrôler chaque pas de 3 millions de Palestiniens, sans oublier la guerre démographique qui doit être menée contre les utérus palestiniens, tout cela laisse des marques sur les minorités en Israël et nuit à l’ensemble des luttes émancipatrices, comme celles du mouvement féministe, de la communauté LGBTQ [Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres, Queers] , des organisations de travailleurs, des campagnes écologistes, des groupes éthiopiens et Mizrahi (juifs d’origine arabe) et bien d’autres. Dans une société en état d’urgence permanent, il est très difficile de se battre pour la justice sociale ou même d’en parler.

L’histoire du mouvement pour les droits LGBT en Israël peut servir d’exemple pour montrer les influences d’événements politiques majeurs sur une lutte spécifique pour des droits égaux. L’existence de groupes gays et lesbiens depuis les années 1970, en conjonction avec la présence de plusieurs artistes ouvertement gays, poètes et réalisateurs, a créé un petit cercle de compréhension et de tolérance pour les minorités sexuelles, mais personne ne peut ignorer que la plus grande et plus forte vague d’action politique et de succès du mouvement LGBT eut lieu dans les années 1990, particulièrement après l’élection de Rabin (et avec le grand succès électoral du parti sioniste de gauche radicale Meretz) et le début du “processus de paix” d’Oslo avec l’OLP [Organisation de Libération de la Palestine]. Aussi irréalistes et faux qu’ils aient pu être, les espoirs soulevés par le (depuis défunt) “processus de paix” dans le public israélien - espoirs pour un véritable état démocratique, pour la fin de la tutelle religieuse et la création d’un nouveau Moyen-Orient - a donné le coup de pouce dont la communauté LGBTQ avait besoin pour obtenir reconnaissance et succès juridiques. La seconde Intifada, orchestrée avec la ré-émergence du contrôle religieux, du nationalisme et du militarisme, a mis un arrêt à ces mouvements et, d’une certaine manière, a amené au grand retour en arrière et à la vague de violence homophobe, dans la rue comme dans les médias, déclenchée par la tentative d’organiser une gay pride internationale dans les rues de Jérusalem-Ouest.

Il est donc clair pour beaucoup d’activistes politiques dans les cercles progressistes que le conflit national bloque toute forme d’avancée radicale, empêche la création de coalitions, et est utilisé et régulièrement intensifié de manière à faire taire les conflits sociaux à l’intérieur d’Israël (on peut trouver un phénomène similaire à l’intérieur de la société palestinienne, où la lutte contre l’occupation israélienne est utilisée par certains groupes réactionnaires pour faire taire les critiques sociales et féministes). La première étape pour un changement radical aussi bien au plan social que féministe, dans la société israélienne doit donc être une fin de l’occupation. Mais qu’est-ce que cela signifie vraiment ?

L’occupation ne s’arrête jamais

“Quand l’occupation s’arrêtera...” Combien de fois nous sommes nous répétés cette phrase, fantasmant sur un avenir dans le paradis que nous habiterions alors, et devenant de plus en plus cyniques et désillusionnés avec chaque année qui passe. Aujourd’hui, nous le savons bien : l’occupation ne prendra pas fin, elle est faite pour durer. Deux vérités sont présentes à mon esprit lorsque j’énonce cette affirmation : d’abord, la fin de l’occupation avec une solution à deux états basée sur les frontières de 1967 est irréaliste, ensuite, l’occupation n’est pas juste “l’occupation de 1967“, mais un problème bien plus large sous contrôle de l’Etat d’Israël. Une solution comprenant deux états nationaux coexistant côte à côte en tant qu’égaux est aujourd’hui une triste plaisanterie, et l’a peut-être toujours été. Cette solution, très défendue aujourd’hui, a été volée à ses défenseurs progressistes depuis plusieurs années (dans les années 1980, seul le parti communiste en Israël demandait “deux états pour deux peuples”) et déformée de manière à légitimer l’apartheid du 21ème siècle. Aujourd’hui nous savons à quoi ressembleront ces deux états : des bantoustans entourés de fils barbelés, encerclés par ce gigantesque camp militaire nommé Israël. L’occupation continuera simplement d’exister sous la nouvelle dénomination orwellienne de processus de paix et d’une fausse indépendance.

L’opposition à la solution à deux états n’est pas seulement basée sur le fait qu’elle est impossible à mettre en oeuvre ; mais aussi sur le fait qu’elle ignore nombres d’aspects et de problèmes existants. L’occupation de 1967 ne peut pas être comprise comme un problème externe, la lutte contre un envahisseur colonial, déconnecté des problèmes internes à Israël. L’apartheid et la politique d’occupation sont la base même de l’Etat d’Israël : le nettoyage ethnique de 800000 Palestiniens en 1948 et le refus constant d’autoriser leur retour, l’insolente discrimination et l’augmentation continue de la violence policière envers les palestiniens de l’intérieur, la nécessité de coloniser et de protéger la terre des occupants illégaux, de judaïser la périphérie, de mener la guerre démographique ; tout cela se passe en “Israël” et pas dans ce qu’il est convenu d’appeler les “territoires occupés”. L’occupation ne s’arrête pas au checkpoint, elle est tout autour de nous, il n’y a pas d’”ici” et de “là”. Israël est l’occupation.

La nécessité de la lutte commune

La lutte contre l’occupation et l’apartheid doit être menée, pas parce qu’elle est le premier pas vers la révolution ; mais simplement parce que les crimes de guerre quotidiens et les violations massives des droits humains ne devraient pas être permises, que les victimes de ces crimes soient des anarchistes révolutionnaires ou de pauvres travailleurs musulmans conservateurs. Le fait que ceux qui subissent l’oppression ne soient pas de parfaits sujets révolutionnaires (s’il existe une telle chose) ne diminue en rien mes obligations de me tenir à leurs côtés contre l’état, mon état, qui restreint leur droits fondamentaux. Ceci devrait être suffisant pour expliquer pourquoi il faut se battre sans répit contre l’occupation. Cependant, se battre contre quelque chose n’est jamais suffisant ; il faut aussi se battre pour quelque chose, pour un avenir différent, pour ce que nous pensons être la meilleure solution pour tous ; mais quelle serait-elle ?

Un des problèmes les plus importants pour la gauche radicale israélienne, particulièrement depuis le début de l’Intifada, est le travail politique commun de Palestiniens et de juifs Israéliens. Il faut le comprendre comme une réaction aux politiques racistes mises en place par Israël : séparation totale entre Israéliens et Palestiniens, que ce soit avec des murs (à l’intérieur des frontières de 1948 ou en Cisjordanie), à l’aide de checkpoints ou de routes ségrégationnistes, ou par des écoles séparées, des lois matrimoniales racistes et religieuses, et le harcèlement des personnes de “type arabe” à l’entrée de chaque centre commercial, restaurant ou boîte de nuit. Dans cette atmosphère si ouvertement raciste, l’acte le plus radical est de briser cette ségrégation en manifestant avec des Palestiniens, en vivant ensemble, en se parlant, en s’aimant et en prenant soin l’un de l’autre, et même en faisant l’amour ensemble. On ne réalise pas assez l’effet émotionnel profond et étonnant qu’à le fait pour un juif Israélien de rencontrer pour la première fois des Palestiniens en tant qu’égaux dans une lutte, ou même de devenir ami avec eux, et l’importance d’avoir de tels contacts pour remettre en question nos propres attitudes racistes et orientalistes et pour erradiquer cette théorie du “choc des civilisations”. (Je dois admettre personnellement que ce n’était parfois que grace à ma relation émotionnelle avec plusieurs amis palestiniens que je ne suis pas devenu fou face à la vague continuelle de propagande raciste et nationaliste.) Se rassembler, vivre ensemble, Ta’ayush en arabe, est à la fois notre moyen et notre fin.

La libération est un chemin

Faire tomber les barrières nationales et raciales peut sembler être le but ultime ; mais la situation est quelque peu plus complexe. Les Palestiniens, en tant que groupe ethnique souffrant d’une oppression nationale et privé de son auto-détermination et de son état, se battent contre cette oppression de la façon la plus habituelle : ils mènent un combat de libération nationale dans le but d’établir un état indépendant. Le fait que des gens obligés de vivre sous une oppression raciste ou nationaliste se confond en un groupe national comme moyen de combattre pour leurs droits, et que malheureusement, dans le même temps, presque toutes les luttes de libération nationale créent de nouveaux systèmes d’oppression, ne devrait pas nous être étranger à nous juifs israéliens.

Mais en tant qu’anarchistes, que devrions-nous faire dans ce combat ? Pour quoi sommes-nous exactement en train de nous battre, et avec qui ? Sommes-nous en train d’essayer d’être partie intégrante de ce “processus de libération nationale”, comme le sont certains activistes Israéliens de la gauche radicale, et devons-nous nous voir comme des juifs Palestiniens ? Ou bien faut-il penser que la libération nationale n’est qu’une étape à franchir, un pas en avant, et que le jour où ce combat sera victorieux (et ce que signifie la fin du combat de libération nationale en Palestine est une autre bonne question) sera aussi le jour où les masses exploitées palestiniennes commenceront la révolution sociale ensemble avec leur frères et soeurs de la classe ouvrière juive ? Ou peut-être tout ce que nous pensons et voulons est sans importance parce que nous appartenons à la société coloniale et qu’en tant que tels nous devrions seulement apporter notre solidarité inconditionnelle aux buts et aux besoins des opprimés ? Ces questions, même si elles sont posées de manière ironique, ne sont pas entièrement fausses. Une libération nationale est toujours ambigue : c’est la libération d’une oppression coloniale et dans le même temps la construction de nouveaux modèles d’oppression et d’exploitation ; et c’est exactement au sein de cette ambivalence que nous devons choisir notre chemin. Et cela se complique encore lorsqu’il s’agit non pas de renvoyer la puissance occupante dans son pays d’origine ; mais plutôt de décoloniser la société coloniale, en tenant compte des Israéliens non seulement en tant qu’oppresseurs actuels mais aussi en tant que peuple qui a droit aux mêmes droits et libertés que tous les autres peuples de la région.

La lutte commune des Palestiniens et Israéliens, comme le combat contre le mur que les AAtW [Anarchists Against the Wall - Anarchistes contre le Mur] sont en train de mener, ou les nombreuses campagnes que Ta’ayush a organisé dans les territoires occupés et dans le territoire israélien de 1948, semblent être la meilleure façon de contrer les nombreuses contradictions auxquelles il faut faire face d’une manière politiquement productive. Dans ce sens, le travail conjoint des Israéliens et des Palestiniens est sans doute l’un des buts, et probablement l’un des plus importants, de chaque campagne à laquelle nous participons, qu’il s’agisse du mur, des démolitions de maisons ou de la résistance face aux invasions de l’armée. A travers ce travail, nous déconstruisons les bases racistes de ce conflit. Un Israélien participant à une manifestation palestinienne, à ses risques et périls face à l’oppression brutale de l’armée, ne remet pas seulement en cause la compréhension de base du soldat Israélien (les soldats nous demandent très souvent, avant ou après nous avoir tiré dessus, si nous n’avons pas peur d’être tués dans les villages palestiniens par leurs habitants), mais aussi celle du fermier Palestinien qui n’a jamais rencontré d’Israélien que comme oppresseur.

Bien entendu, le rassemblement de Palestiniens et d’Israéliens n’est pas chose facile pour chacun des deux groupes. Nous devons nous souvenir que de nombreuses différences culturelles, politiques et sociales existent en parallèle avec nos positions de force au sein de ce conflit, positions que nous ne pouvons pas simplement ignorer dans l’espoir ou la croyance que nous ne sommes tous que des partenaires égaux dans un combat. La lutte pour remettre en cause et changer la culture palestinienne avec ses éléments patriarcaux, militaristes et homophobes n’est pas notre tâche mais celle de nos camarades Palestiniens auxquels nous devons offrir notre solidarité. Et ce tout d’abord en supprimant le poids de l’occupation de leurs épaules et en combattant ces mêmes éléments dans notre propre société. La libération est toujours un chemin dont le cours ne peut évoluer et s’accélérer que si l’on enlève les principaux obstacles qui se trouvent sur sa route.

La mise en place d’un futur commun pour les Israéliens et les Palestiniens, dans un présent riche de tant de conditions préalables, soulève nombre de contradictions. Notre plus grande épreuve est de trouver comment éviter que ces contradictions ne nous empêchent de poursuivre notre combat, et d’apprendre à en tirer des leçons qui nous permettrons d’avoir une meilleure compréhension de la lutte contre le capitalisme globalisé. Nous sommes sur le front géographique et idéologique de cette nouvelle guerre et nos expériences, victoires et échecs se répercuteront de par le monde.

Yossi Bartal

Traduit de l’anglais par Chris B.

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