Accueil > Numéros > Numéro 0 > A mort les épiciers !

A mort les épiciers !

dimanche 23 août 2009, par Céline Delforge

Jusqu’à présent, le commerce de proximité était le seul échelon qui échappait à l’emprise de la grande distribution. GB/Carrefour est en voie de résoudre cette intolérable situation. Comme ils le disent eux-mêmes sur leur site « ce n’est plus le client qui vient vers le magasin, c’est le magasin qui va à sa rencontre ! ». De fait, les GB/Carrefour Express se multiplient dans nos quartiers comme des petits pains industriels.

Phénomène récent, le retour des clients vers les commerces de proximité ne pouvait pas échapper à l’appétit des multinationales. Alors qu’il y a quelques décennies, l’apparition des grandes surfaces avait dégommé la majorité des petits commerces, c’est aujourd’hui en envahissant le terrain des restes de ce secteur que la grande distribution entend donner le coup de grâce aux derniers commerçants indépendants. Il faut dire que là où le commerçant bleu-blanc-belge avait jeté l’éponge, des effrontés de toute origine avaient pris le relais.

Qu’est-ce qui différencie le GB/Carrefour Express d’une autre épicerie ?
- il s’agit de franchises qui ne peuvent écouler que de la marchandise fournie par Carrefour
- les franchisés sont de plus en plus souvent propriétaires de plusieurs magasins. On est donc loin du petit indépendant qui fait tourner son unique boutique
- le soutien commercial de Carrefour (emplacements, soutien marketing, promotions, aménagement du magasin avec éclairage étudié, enseigne qu’on peut difficilement ne pas voir, …)
- le franchisé doit remplir des objectifs commerciaux, il n’est pas là pour vivre de son activité commerciale mais bien pour maximiser le profit. S’il ne le fait pas, un concurrent plus « dynamique » de la même enseigne apparaîtra rapidement.

Ces nouvelles implantations mettent en danger le commerce de proximité indépendant et pas uniquement les épiceries. Les boulangeries et les librairies sont par exemple elles aussi directement touchées par cette concurrence féroce.

En effet les GB/Carrefour Express vendent les produits standard de la boulangerie (quelques viennoiseries, des pains) qui s’écoulent facilement et en masse. Là où la boulangerie proposera une gamme de produit plus large (gâteux divers et variés, nombreuses sortes de pains et viennoiseries, …). Si les clients ne fréquentent plus la boulangerie que pour ses produits spécialisés, il y a fort à parier qu’il n’y aura bientôt plus de boulangerie.

Les librairies figurent également au nombre des victimes. Ce n’est pas un secret, pour survivre, une librairie doit vendre autre chose que des journaux ou des cigarettes. Généralement, il s’agit de bonbons, boissons et produits de la Loterie nationale. Avec un GB/Carrefour express dans les parages, c’en est terminé : tous ces produits sont évidemment vendus moins chers là puisqu’il s’agit de produits d’appel. Et certains GB/Carrefour Express vendent déjà des jeux de la Loterie Nationale. Pour les libraires indépendants, cette nouvelle concurrence vient s’ajouter au phénomène de franchise déjà présent dans le secteur de la librairie (press shop, Relay). Si à l’avenir la presse ne devait plus être disponible que dans des librairies franchisées ou dans des GB/Carrefour Express vendant des journaux, le peu de diversité qui existe encore dans l’information ne tardera pas à disparaître. Il serait illusoire de penser qu’une revue ou un journal un peu confidentiel trouve à l’avenir des points de vente pour s’écouler. Ici aussi l’enjeu est donc de taille.

Il est vraisemblable qu’une fois les librairies, les épiceries et les boulangeries hors de ses pattes, GB/Carrefour express ne vendra pas tout produit standard qui se trouve dans d’autres types de commerces (développement de photos, fleurs, …) qui seront également touchés par le phénomène.

Enfin, il faut savoir que La Poste et GB/Carrefour ont développé un partenariat privilégié pour l’instauration de « points poste » avec le concept de rayons « ready to post » dans lesquels on peut trouver les produits les plus demandés (timbres, colis, …). Inutile de dire que les Express font partie du dispositif. Il s’agit encore d’un beau moyen d’obliger feu le citoyen qui fréquentait les bureaux de poste à se muer en consommateur de Carrefour.

Le risque de standardisation totale des produits de consommation et leur avatar, à savoir la disparition de tout produit non industriel, n’est pas la moindre des conséquences que nous fait courir le monopole de la grande distribution sur l’entièreté du commerce.

Cette industrialisation galopante et cette concentration de tous les circuits de distribution entre les mains de quelques multinationales pose évidemment la question de la diversité des modes d’approvisionnement, des produits et du choix du consommateur, si souvent mis en avant dans le même temps qu’on le conditionne à adopter des comportements d’achat dictés par la pub et … l’offre.

Le mode de consommation induit par cette infiltration de la grande distribution dans le commerce de proximité constitue un problème du point de vue environnemental et écologique.

Un argument déjà entendu en faveur de ces métastases de la grande distribution est que ces nouveaux commerces non indépendants de proximité étaient une bonne chose car ils permettent aux gens de faire leurs courses dans leur quartier sans utiliser de voiture. Cet argument tombe à l’eau si on admet que c’est le client qui a enclenché le retour vers le commerce de proximité et que s’il y avait moins de GB/Carrefour Express, il y aurait plus d’épiceries indépendantes. Mais surtout, si nous devions assister à la standardisation des produits disponibles dans nos quartiers, il nous faudra traverser la ville pour trouver le moindre magazine, un gâteau, …
De plus, GB/Carrefour express nous vend des produits industriels et suremballés, dans du plastique ça va de soi.
Enfin, les multinationales de la grande distribution, fortes de leur pouvoir en tant que filière principale pour écouler des marchandises, pressent les agriculteurs comme des citrons, achètent leur production à vil prix et adorent vendre des fruits et légumes pas du tout de saison. Le modèle d’agriculture qui est induit est celui de l’agriculture intensive aux pesticides. Et ce ne sont pas les quelques produits bio vendus dans certains Express bien choisis (l’offre étant ajustée au profil de chaque quartier…) qui dérogent à cette relation basée sur un rapport de force démesuré de l’acheteur intermédiaire sur le producteur.

Comment le simple fait de débarquer massivement dans les quartiers permet à GB/Carrefour de mettre les commerces indépendants à genoux ? C’est le résultat d’une exploitation multiple, parfois dans le respect de la légalité, parfois grâce à un flirt avec certaines règles.

Cette exploitation est à la fois

  • sociale : le système de franchise permet de changer la CCT [1] dont dépendent les travailleurs puisqu’ils se retrouvent dans de toutes petites entités, jobs étudiants, … et coûtent donc bien moins cher que les travailleurs des grandes surfaces classiques [2].
  • spatiale : à de rares exceptions, ces commerces s’installent dans des locaux commerciaux trop petits pour contenir la gamme et la masse de marchandises vendues, ne laissant ainsi aucun espace libre pour le stockage. Là où le commerçant classique stockera ses livraisons avant de les mettre en rayon, de nombreux GB/Express se font livrer sur le trottoir qui sera libéré après plusieurs heures, quand le personnel aura eu l’occasion de tout ranger directement dans le magasin. Il en va de même avec les poubelles et les palettes vides. Pourquoi perdre de la surface de vente alors qu’il y a de l’espace public exploitable gratuitement ? Et devant certains de ces commerces, on a déjà pu voir des stands publicitaires de la Loterie Nationale ou de Citibank voulant fourguer des cartes de crédits aux gens jusque sur le trottoir. Et quand malgré tout il reste un peu de place dehors, on rajoute des chevalets ou des drapeaux publicitaires. L’espace public est payé par les autres alors pourquoi s’en priver ?
  • immobilière : en offrant de payer des loyers au-dessus de ce que peuvent se permettre les commerçants indépendants, GB/Express se réserve des rez commerciaux dont les propriétaires sont ravis de tirer le maximum d’argent.
  • du producteur (négociation dure et directe) : L’OPA de la grande distribution sur le commerce de proximité est problématique également si on se place du côté de la production. En effet, même si pour le moment ce ne sont pas les produits locaux, artisanaux et de qualité qui priment dans le commerce de proximité indépendant, il n’en reste pas moins que ce dernier constitue malgré tout une possibilité pour les producteurs d’écouler leur marchandise sans passer par la grande distribution. Quand on sait que la grande distribution négocie de façon on ne peut plus dure avec les producteurs, entre autres parce que les lieux de vente alternatifs font défaut, il est clair que tuer le commerce de proximité indépendant revient à se priver d’un circuit alternatif de vente. Le mouvement actuel des producteurs de lait met idéalement ce phénomène en évidence.
  • du consommateur : GB/Carrefour met à disposition de ses franchisés toute son expertise marketing pour attirer le client (éclairage, pub, promotion, toutes-boîtes, …). Et ça marche : alors que les prix pratiqués sont élevés, même les pauvres y vont [3]. Par ailleurs, en vagabondant sur la toile, on peut trouver des discussions d’internautes qui se plaignaient de pratiques telles que des prix non indiqués ou des prix plus élevés à la caisse que ceux indiqués en rayon.
  • de certains commerçants indépendants : Petit témoignage recueilli sur la technique d’implantation de GB/Carrefour Express quand il y a trop d’épiciers dans la place : dans un quartier bruxellois, cohabitaient sur la même place, trois épiceries. GB/Express décida que c’en était trop et qu’il fallait faire place nette. Une tournée des trois épiciers fut organisée, avec ce discours : nous allons ouvrir une franchise chez un de vous trois. Les deux autres feront faillite. Nous « offrirons » la franchise à celui qui acceptera les plus faibles marges bénéficiaires et nous rétrocédera le plus sur son chiffre de vente… En termes simples, cela s’appelle du chantage.

On le voit, loin de venir s’ajouter au tissu commercial existant, les GB/Carrefour express sont en train de balayer tout un modèle de commerce. Pourtant des actions peuvent être menées par le pouvoir politique afin de renverser cette tendance, même dans le cadre actuel de la joyeuse concurrence libre et non faussée. En soumettant ces nouveaux commerces à de stricts contrôles pour les forcer à respecter les règles en vigueur car c’est justement le flirt permanent entretenu avec les règles relatives aux jours et heures de fermeture des commerces, à l’occupation de l’espace public et, bien entendu, au droit du travail que nos charmantes multinationales peuvent se permettre d’entretenir une concurrence déloyale avec les petits commerçants indépendants. Des communes ont dépensé une folle énergie pour saquer les phone shops et les night shops, soutenues dans leur combat par le niveau fédéral. Pourquoi ne pas utiliser les mêmes outils avec les multinationales ? L’enjeu semble pourtant bien plus fondamental dans ce cas-ci.

Par ailleurs, là où de nombreuses épiceries indépendantes proposent parfois à prix d’or des produits de piètre qualité et ne sont pas non plus toujours au top avec le respect des lois sociales, les pouvoirs publics ont les moyens d’apporter du soutien, de l’aide et des conseils pour améliorer l’offre. On peut mettre entre les mains des petits commerçants indépendants un deal qui consiste à leur offrir un tel soutien et à mettre en relation ces petits commerçants avec des producteurs locaux. En contrepartie, ils devraient accepter de respecter strictement les lois régissant le travail, en sachant qu’ils feront l’objet de contrôles poussés. Faisons le vite, avant que Carrefour ne développe une gamme de franchises bio-industrielles pour capter les derniers consommateurs récalcitrants.

Le commerce indépendant de proximité ne peut trouver son salut que dans une offre alternative, en collaboration avec des producteurs qui ne veulent plus dépendre de la grande distribution pour écouler leur marchandise. Il s’agit d’un outil fondamental si on veut voir apparaître un circuit parallèle à celui des multinationales. La défense d’un tel modèle, qui reste à développer, répond à des impératifs sociaux, écologiques et touche à la question de l’autonomie alimentaire. Mais cela ne peut se faire si aucune action n’est menée pour empêcher le rouleau compresseur des multinationales de la grande distribution de sévir dans nos quartiers.

Céline Delforge

Notes

[1Convention Collective de Travail

[2Ce point mériterait d’être traité dans la plus large problématique des conditions de travail dans les franchises en général.

[3Ce qui n’a rien d’étonnant puisque des études ont mis en évidence que ce sont les enfants, les jeunes et les personnes à faible capital socio-culturel qui sont les plus manipulables par la publicité. De plus amples explications sur cette question sont disponibles dans cet article d’Arnaud Pêtre.

SPIP | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0