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Témoignage

Construire le socialisme depuis la base : Le rôle des Communes au Vénézuéla (Première partie)

Une interview d’Antenea Jimenez

mercredi 15 septembre 2010, par Jeffery R. Webber, Susan Spronk

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Nous avons rencontré Antenea Jimenez, une ancienne militante du
mouvement étudiant travaillant maintenant au sein d’un réseau national
d’activistes qui essaient de construire et fortifier les comunas. Les
comunas sont des organisations communautaires encouragées depuis 2006
par le gouvernement Chávez pour consolider une nouvelle forme d’État
basée sur la production au niveau local. Antenea nous parle ici des
importantes avancées de ce processus, ainsi que des défis majeurs qui
restent à affronter pour construire une nouvelle forme de pouvoir
populaire depuis la base.

[Interview initialement parue dans The Bullet no 368, 13 juin 2010]

S&W : Peux-tu nous parler du quartier où tu vis et de la Comuna ?

AJ : J’habite dans un quartier au Nord de Caracas [1]
et je travaille au sein d’un réseau national qui construit des comunas.
En ce moment, nous sommes actifs dans sept États ; la plupart des
comunas se trouvent en dehors de Caracas.

Nous travaillons avec ces comunas pour construire un espace politique
dans une perspective participative. C’est une nouvelle expérience au
Vénézuéla. Par dessus tout, la comuna est un espace politique, pas comme
un État ou une paroisse ; elle est créée par les habitants pour les habitants.

Antenea Jimenez

Pour le moment, il y en a beaucoup en construction dans les milieux
ruraux, où elles sont les plus fortes. Chacune a sa propre réalité qui
dépend d’une culture politique et de la forme de production dans un lieu
spécifique. Par exemple, sur la zone côtière, la communauté est vouée à
la pêche, alors qu’à la campagne, la production est basée sur l’exploitation de la terre.

Nous travaillons pour découvrir quels éléments et quels principes
réunissent ces différentes expériences, quels éléments sont les mêmes
en dépit du fait que les méthodes de production et les cultures peuvent
être différentes. Nous organisons des réunions nationales où les comunas
du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest peuvent partager leurs
expériences et apprendre les unes des autres - dans les erreurs autant
que dans les réussites.

S&W : Quel est l’objectif principal des comunas ?

AJ : Il y a plusieurs objectifs, et ils prennent plusieurs formes. Avant
l’existence des comunas, il y avait plein de types d’organisations
communautaires auxquelles les gens participaient pour trouver des
solutions à leurs problèmes, comme les associations de voisins, le
gouvernement municipal, etc. L’objectif des comunas est de se construire sur base de ces processus et de les consolider en prenant pour principe d’organisation le territoire sur lequel ils vivent.

Pour nous, la comuna est un espace territorial, mais aussi un espace
politique dont l’objectif est de construire le socialisme de manière
permanente, un espace politique où les gens prennent en charge leur
propre éducation et leur formation politique. Nous leur apprenons la
"convivencia" et nous élaborons un plan pour un territoire particulier. Ce
qui est nouveau dans ce processus, c’est que les gens aussi participent
à l’élaboration de ce plan.

Ils sont très créatifs ; les plus avancés travaillent avec les
autres voisins dans ce processus de création d’un espace permanent de
formation. Les fonctionnaires qui travaillent pour l’État et qui
sont venus visiter ces espaces ont rapidement appris que les gens élaboraient leur propre plan pour eux-mêmes.

Certaines sont évidemment plus avancées que d’autres. Il est bien plus
difficile de construire une comuna en milieu urbain, par exemple, parce
que les habitants n’ont aucune expérience des [différentes formes] de
production ; par exemple, ils n’ont pas l’expérience des relations
sociales [non-capitalistes] en rapport au territoire, à la terre.
Il y a une dynamique urbaine qui est très capitaliste. mais dans les
milieux ruraux, ils ont gardé beaucoup d’éléments de ce qui est "à
nous", de nos ancêtres, des communautés indigènes, des communautés
afro-vénézuéliennes. Ces valeurs sont toujours présentes. C’est pour ça
que c’est plus facile là qu’en ville. Et alors qu’il y a moins de gens à
la campagne, la qualité des compañeros est très grande. Parfois, il n’y
a pas une seule personne qui n’ait voté pour Chávez ; c’est bien moins
fréquent dans les zones urbaines.

S&W : Peux-tu décrire ta formation politique personnelle ? Comment es-tu devenue impliquée dans les comunas ?

AJ : J’étais une activiste étudiante à l’Université. J’étais active dans les mouvements politiques avant Chávez, mais il n’y avait aucune relation entre les mouvements sociaux et les partis politiques. En 1992, lorsque Chávez a été libéré de prison, les choses ont commencé à changer. Nous avions toujours été impliqués dans les racines du mouvement populaire ; il y avait peu d’espace politique dans lesquels participer avant [sa libération], et donc nous militions dans notre quartier, dans notre organisation populaire, dans notre groupe culturel.

Mais à partir du moment où Chávez a été libéré [et a commencé à construire un mouvement politique en vue des élections de 1998], les choses ont changé. Je me suis impliquée ; il était de notre responsabilité d’aider à la construction du processus et du mouvement à Caracas. J’étais impliquée dans la Coordination Populaire de Caracas, et ensuite dans l’initiative de la création des comunas. Maintenant, nous sommes un groupe qui travaille sur les comunas.

Il y a beaucoup d’idées différentes sur les comunas, par exemple, entre notre réseau d’activistes et ce que Chávez a suggéré. Il y a différentes idées. Nous les construisons à partir du peuple, pas du gouvernement. Nous avions obtenu des avancées extraordinaires ; mais les avancées les plus fortes sont venues lorsque les gens étaient convaincus que c’était le chemin à suivre, lorsqu’ils étaient devenus actifs dans leur propre quartier.

S&W : Comment fonctionnent-elles ?

AJ : Historiquement il y avait des organisations diverses qui se rassemblaient pour résoudre les problèmes des quartiers. Notre idée était de réunir ces organisations pour qu’elles commencent à participer sur des sujets concrets. Nous organisons des ateliers. Mettons qu’une communauté n’a pas d’accès à l’eau. Nous organiserons une réunion sur l’eau. Les gens disent : "Ah, voilà, nous pouvons résoudre nos propres problèmes."

Nous cherchons une solution socialiste au problème. Pas juste engager une compagnie privée pour arranger quelque chose, mais travailler avec le gouvernement et la population pour résoudre le problème. En travaillant d’abord sur les besoins de base des gens, nous cherchons à les motiver à participer. Nous travaillons aussi avec eux pour penser plus sur le futur, comment nous pouvons améliorer les choses sur le long terme.

Pas à pas, nous travaillons ensemble pour résoudre des choses simples, comme le fait de vivre en communauté. Des choses qui ne réclament que des normes, un petit effort qui nous permette de vivre mieux ensemble. La communauté peut décider que "l’on ne peut pas boire dans les rues", par exemple. D’autres personnes peuvent constater ces petits changements et rejoindre le combat, encouragés par les résultats. Ils voient qu’une organisation collective est possible.

Il y a un réseau de promoteurs des comunas qui les coordonne, mais la participation des gens est fondamentale. Il y a des gens de tous les genres qui participent aux comunas : des gens de gauche, des gens de droite, des gens qui s’en foutent. Les gens s’impliquent via un problème qui les touche, eux et leurs familles, l’école par exemple, parce qu’elle concerne leurs enfants.

Tout le monde n’est pas socialiste. En réalité, une minorité des participants des comunas sont socialistes. Nous devons répondre aux préoccupations de chacun. Cela ne peut se faire que par la pratique et c’est de cette manière que les gens s’impliquent.

S&W : Peux-tu nous parler de certains des problèmes principaux que vous affrontez pour construire le socialisme depuis les quartiers jusqu’aux niveaux les plus élevés ?

AJ : Il y a un facteur qui ralentit notre travail, c’est la dynamique électorale, qui est éreintante. Étant constamment en campagne, nous ne pouvons pas consolider le processus organique au niveau des quartiers. Il est difficile de gérer les problèmes dans la communauté lorsqu’on doit se concentrer sur des sujets comme l’assemblée constituante, puis le référendum, ensuite les élections générales, et après les élctions présidentielles, puis celles des gouverneurs, etc. Pour le moment, nous sommes en campagne pour les conseillers municipaux. Cette dynamique électorale constante affaiblit le processus organique au niveau local parce qu’elle nous distrait des préoccupations quotidiennes auxquelles la population dans les quartier est confrontée.

S&W : Quelles sont les principales préoccupations dans la zone nord de Caracas où tu vis ?

AJ : Le principal problème, par ici, c’est l’urbanisation non-planifiée. La plus grande partie des terrains sont dans les mains d’une très petite bourgeoisie et donc les gens les plus pauvres doivent construire leurs maisons sur des flancs de collines près du canyon, des espaces qui étaient originellement laissés vacants [en raison des conditions précaires]. Il y a 29 rivières dans la région de Caracas, et chaque fois qu’il pleut un peu fort, les gens qui vivent dans ces régions courent de grands risques. Leurs maisons sont emportées. Beaucoup meurent. Par exemple, en 1999, il y a eu un désastre au cours duquel beaucoup de gens ont été tués. Les habitants veulent une résolution de ce problème.

L’autre sujet est la sécurité physique ou l’insécurité. Il est difficile de trouver un endroit pour se rencontrer, parce que les gens ont peur. C’est un vrai problème. Mais l’opposition de droite et les médias ont exagéré sur le sujet et en ont fait LE problème dans les quartiers. Je pense qu’il y a des problèmes plus sérieux. La sécurité est le problème de l’opposition, la presse en parle, donc il y a débat sur ce sujet.

S&W : Dans quelle mesure la qualité de vie des gens a-t-elle changé depuis le début de la révolution bolivarienne ?

AJ : L’un des changements principaux, on le trouve dans l’éducation avec les missions, la Mission Sucre, par exemple. Aujourd’hui, toute personne qui veut aller à l’université peut y aller. Avant, seuls 7% des étudiants à l’UCV étaient des gens comme moi. Et peut-être que 2% seulement des étudiants à la Simón Bolivar étaient pauvres. Maintenant tout le monde étudie le soir. En fait, parfois, il est difficile de trouver le temps de se retrouver parce que tout le monde étudie ! On ne peut tenir de réunions que pendant les week-ends.

Une autre chose fondamentale qui a changé, c’est qu’avant 1998, il n’y avait pas de débat politique dans les quartiers. Je faisais partie d’une petite avant-garde qui résistait à cela, qui essayait de susciter le débat politique à l’université. Dans les années 80, il n’y avait que les étudiants pour se mobiliser, aller dans les rues. Mais maintenant, les gens parlent de politique partout, dans le bus et dans les bars. C’est rare que deux personnes buvant de la bière ne parlent pas de politique.

Un autre succès important, c’est que les gens parlent du socialisme. Peut-être n’en parlent-ils pas de manière scientifique, comme sur ce que Marx ou Lénine disaient. Mais ils en parlent familièrement. Il y a toujours un peu de peur, mais bien moins qu’avant. Par exemple, une fois, nous avons projeté un film sur le socialisme dans un quartier dans les années 80’ et 90’. Les gens répétaient mécaniquement ce qu’ils avaient entendu dans la presse, que les socialistes allaient les torturer et qu’ils étaient tous des dictateurs. Maintenant, ils associent le socialisme à la démocratie. Et donc, c’est le concept même de démocratie qui a changé. Si Chávez était assassiné, ce qui est une possibilité réelle parce qu’il y a déjà eu beaucoup de plans pour le tuer, ce serait la guerre civile.

Mais qu’importe le futur, les avancées de la démocratie participatives sont irréversibles. Impossible de revenir à la démocratie représentative. Un autre type de gauche peut apparaître, mais maintenant les gens devront toujours participer ; la démocratie participative est une part fondamentale de cette révolution. Les gens comprennent son importance, la demandent et veulent la faire.

Et ils voient la différence dans le fonctionnement de la politique. Avant, la réalité politique se concentrait sur ce qui se passait à Miraflores [le palais présidentiel]. Maintenant, il y a beaucoup d’activité politique, il y a des mouvements sociaux importants. Maintenant, il y a des choses possibles, de l’espoir. Maintenant, la démocratie, c’est plus que d’attendre tous les cinq ans pour voter. Nous avons sept millions de personnes qui militent dans le Parti Socialiste Unifié du Vénézuéla [PSUV]. Des millions de personnes participent aux conseils communaux.

Cela ne signifie pas que tout le monde a développé une conscience ou une expérience politique ; c’est encore un processus en transit. Mais il ne peut pas y avoir de parti révolutionnaire sans militants révolutionnaires. Et l’engagement à la formation de révolutionnaires est encore sous-développé.

Nous avons encore des problèmes dans le processus bolivarien. Il y a eu d’importants progrès économiques. Moins de chômage, par exemple, un salaire minimum plus élevé, de meilleures pensions, mais il y a toujours un bas niveau de conscience politique. Les gens doivent encore se familiariser avec les théories politiques et économiques, si nous voulons aller de l’avant, comme à Cuba, où, en moyenne, les gens savent ce qu’il se passe dans le pays ou dans le monde. À Cuba, il y a un haut niveau de conscience politique. Le niveau de conscience [révolutionnaire] est encore en déficit au Vénézuéla. C’est dangereux pour la révolution. Nous avons fait beaucoup, mais il y a encore un long chemin à parcourir.

(A suivre le 18 septembre)

Susan Spronk et Jeffery R. Webber

Traduction de l’anglais par Hélène Châtelain

Susan Spronk enseigne à la School of International Development and
Global Studies à l’université d’Ottawa. Elle est aussi assistante de
recherche auprès du Municipal Services Project et a publié plusieurs
articles sur la formation de classe et sur les politiques de l’eau en
Bolivie.

Jeffery R. Webber enseigne les sciences politiques à l’Université de
Regina. Il est l’auteur de Red October : Left-Indigenous Struggles in
Modern Bolivia, Brill, 2010 et de Rebellion to Reform in Bolivia : Class
Struggle, Indigenous Liberation and the Politics of Evo Morales,
Haymarket, 2011.

Notes

[1[NdT] La capitale du Vénézuéla.

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