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Merci patron !

Reprises de l’été : Edito n°7

mardi 24 août 2010, par Gérard Craan (Date de rédaction antérieure : 15 avril 2010).


[*Edito paru le 15 avril 2010 dans le "Numéro 7" du JIM*]

Merci patron !

Grâce à toi, la "crise" économique n’est plus qu’un souvenir. Tu es l’exemple vivant de la résistance à l’adversité. Le retour des investissements est prévu cette année, la valeur des actions de l’entreprise pour laquelle je travaille est enfin repartie à la hausse, la revalorisation du pouvoir d’achat est déjà là. C’est que, pour faire face à cette crise économique, châtiment divin s’il en est, tu n’as pas démérité. Courageusement, tu as refusé que l’on contrôle davantage la propriété privée et freine les mouvements spéculatifs boursiers. Pardon ! La fluidité des transactions financières. Dans ton entreprise, tu as fait le ménage en bon père de famille, n’épargnant ni ta sueur, ni tes larmes.

En fait, mon entreprise, ma sueur et mes larmes. Et s’il est question d’un père, tu me fais penser à celui du Petit Poucet : quand il n’y avait plus à becqueter, tu m’as largué dans la forêt.

Moi, par contre, pauvre travailleur, avec ou sans emploi, je galère.

Chaque jour, tu inventes des systèmes qui m’enfoncent un peu plus et me font produire plus. Pour l’illustrer, Frédéric Michel explique très bien la dureté d’un métier : celui de caissier. Pas de contrat fixe, je ne sais pas si je pourrai payer les cahiers scolaires de mes gosses demain. Ni même si je pourrai les aider pour leurs devoirs. Vois-tu, je ne sais jamais quel sera mon horaire et si tu ne vas pas me faire bosser tout le week-end. Et tant pis pour mes tendinites chroniques : il n’y a pas intérêt à lambiner aux caisses, tu me chronomètres ! Et chaque semaine tu affiches les résultats de la meilleure caissière. Les mauvaises auront du souci à se faire. Vive la concurrence entre travailleurs. Et que le meilleur gagne.

Somme toute, c’est un peu le résumé de l’article de Blacksad sur la délation, Soyez éthique : dénoncez vos collègues !. Pardon, les systèmes "d’alerte professionnelle". Des procédures qui permettent à des travailleurs de signaler un "comportement" problématique de supérieurs ou de collègues de leur entreprise. Officiellement, le système a été conçu pour dénoncer les manipulations comptables (scandale Enron) et éviter un étouffement interne de ce manque de... déontologie. En pratique, tu me demandes de faire le corbeau pour dénoncer anonymement le collègue qui va sur Facebook durant les heures de boulot, ou celui qui pique des fournitures de bureau début septembre. Bref, je deviendrais ton contremaitre bénévole.

Et tu t’étonnes que je n’aime pas (ou plus) mon travail !? Certains travailleurs ont pour premier combat, comme l’écrit si bien Cerise Van Aa, de se lever tous les matins. Que cette journée [qui s’annonce] (...) va se dérouler sur le même mode : des travaux demandés qui ne seront jamais assez bien et qui finiront dans une poubelle, des tâches irréalisables ou en totale contradiction avec d’autres travaux en cours, et des reproches, des pluies de reproches ; des reproches qu’on fasse bien ou mal. Pudiquement c’est ce que l’on nomme harcèlement moral. Un autre outil d’exploitation capitaliste.

Certains résistent pourtant. Ou essaient. Alain, agent de sécurité à la STIB a néanmoins fini par craquer. Après de multiples protestations face à la disparition non-annoncée de son service, après avoir passé des journées entières à ne pas pouvoir exercer son travail correctement, il est tombé en dépression. Pourtant la STIB est un service public. Son patron, c’est l’Etat. Qui ne pense plus service mais bien rentabilité. Que cela tombe sur son personnel et sur les usagers (pardon ! ses collaborateurs et les clients), peu lui chaud. Pour la STIB, seul importe le chiffre. Les propos d’Alain ont été retranscrits par Gérard Craan.

Sois donc heureux, cher patron, l’Etat t’abandonne petit à petit ses prérogatives. Les services publics seront privatisés si l’on ne s’y oppose pas plus fermement. Le travail est redevenu un grand marché, soumis aux lois de l’offre et de la demande. Certes, il y a bien des comédies ministérielles pour sauvegarder les apparences. Quand le producteur de chocolat Godiva lance une procédure de licenciement de nonante personnes et met l’usine en lock-out, Joëlle Milka [1] parade pour remettre les "partenaires" sociaux "autour de la table". Idem avec la cartonnerie Cartomills à Mettet. Seule nuance, c’est le tigre de papier Marcourt [2] qui s’y colle. Sans empêcher la fermeture.

Pour l’Etat, sauver l’emploi ne consiste pas à forcer la garantie de l’emploi dans le privé, mais à t’offrir des travailleurs précaires et sous-payés. "Intégration par le travail" cela s’appelle. Renaud Maes a recueilli des témoignages de ces forçats du CPAS, nouveau servage moderne. Il t’est encore plus facile de leur faire miroiter un poste fixe inexistant en échange de leur sueur et de leurs heures sup’ non déclarées. Ou de ne pas leur dire qu’il existe un règlement de travail. Même conscients du jeu de ballon dont ils sont les victimes, des allers-retours entre CPAS, chômage et petits boulots, ces travailleurs acceptent beaucoup de choses. Il est vrai qu’on leur refuse les réelles possibilités de s’en sortir, comme la reprise des études ou un vrai job qualifiant. Alors quand on n’a plus le choix...

Cher patron, avec la complicité de l’Etat tu réussis donc à nous transformer en paquets de muscles écervelés, en marchandises, en ressources. En capital humain, quoi. Le concept de "capital humain" est l’objet de l’article d’Ode. Comme au XIXè siècle, je dois vendre ma force de travail et la faire fructifier afin d’’en tirer le meilleur prix sur le marché du travail. Et, en cas d’échec, je suis le seul responsable. Toi, tu n’y serais pour rien. Tous les rapports de production capitaliste en deviennent incompréhensibles : tu m’exploites et en tires des bénéfices, mais c’est de ma faute.

Affiche de Mai ’68

Cher patron, je n’oublie pas la fable du Petit Poucet. Mais j’en change la fin. A sept frères, nous sommes bien capables de te jeter dehors. Et de faire un autre usage des cailloux qui traînent dans mes poches.

3A lire également dans ce numéro3

La cinquième partie (eh oui, déjà) de Le Vert et le Rouge, par Didier Brissa ainsi qu’un article d’Eponine Cynidès consacré aux différences entre cerveaux féminins et masculins. C’est que certains éminent savants ont toujours tenté de justifier la domination des femmes par leur incapacité génétique. Les femmes sont moins intelligentes que les hommes et font mieux la cuisine, disent-ils. Et le cantonnement des femmes aux tâches domestiques ne relève pas de la société mais des gènes et de la nature. Un peu comme les travailleurs précaires, cher patron. Ils sont nés comme ça.

Merci à Blacksad, Cerise, Didier, Eponine, Fiona, Frédéric, Gérard, Ode et Renaud.



Gérard Craan


Notes

[1Joëlle Milquet, Ministre fédérale de l’Emploi.

[2Ministre régional wallon de l’Economie.

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