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Les libraires en colère

lundi 5 juillet 2010, par Chris B., Donya Feki

Depuis plus d’un an, les libraires indépendants sont en conflit avec le distributeur AMP (Agences et messageries de la Presse), filiale du groupe Lagardère [1]. Nous avons voulu en savoir plus sur ce qui se passe en coulisse et nous avons rencontré, à deux reprises, Alexandre Ribadière qui tient depuis quatre ans la Librairie Brillat-Savarin à Ixelles et qui est à la tête de la fronde des libraires indépendants contre le géant de la distribution de la presse en Belgique.

Notre première rencontre a été enregistrée et diffusée sur Radio Panik le mardi 18 mai 2010. La présente interview a été réalisée le 23 juin 2010.

JIM : Il y a trois acteurs dans le cycle de la diffusion de la presse : les éditeurs, les distributeurs et les diffuseurs. Si l’on conçoit facilement le rôle des éditeurs (qui publient du contenu) et celui des diffuseurs (les libraires indépendants et les divers points de vente de la presse), peux-tu nous expliquer en quelques mots quel est le rôle des distributeurs comme AMP ?

Alexandre Ribadière : Leur rôle, de manière générale, c’est d’avoir un maximum de titres dans leur assortiment et d’organiser d’une part toute la chaîne logistique, c’est-à-dire recevoir les titres des éditeurs, puis d’organiser quotidiennement des livraisons (de nuit, deux fois chaque nuit) dans les sas et les halls d’entrée des libraires. Ca c’est leur rôle purement logistique. D’autre part, ils ont une tâche administrative et financière : nous payons notre marchandise au distributeur et c’est lui qui s’occupe de faire la balance entre ce qui nous revient à nous diffuseurs, ce qui leur revient à eux et ce qu’ils doivent reverser aux éditeurs.

JIM : Vous n’avez donc pas de contact direct avec les éditeurs ?

AR : Du point de vue logistique et financier non, sauf, en contre-exemple, pour le groupe Rossel [2] qui a décidé d’organiser sa distribution logistique tout seul.

JIM : Il y a trois distributeurs en Belgique [3] ; mais vous n’êtes en conflit qu’avec AMP. Qu’y a-t-il de particulier avec ce distributeur ?

AR : Ce qui est particulier dans la position d’AMP c’est qu’ils représentent de l’ordre de 85-90% du marché, c’est-à-dire qu’ils ont 85 à 90% des éditeurs, ce qui les place en position dominante sur le marché. De plus ils concluent des accords d’exclusivité avec les éditeurs. C’est à dire que l’éditeur ne peut pas donner le choix à un libraire d’être distribué par un autre distributeur qu’AMP.

JIM : Il est donc impossible à un libraire de se passer d’AMP ?

AR : Ah, c’est tout à fait impossible...

JIM : La première pomme de discorde entre vous et AMP a été l’augmentation des frais de port début 2009. Peux-tu nous expliquer de quoi il s’agit ?

AR : C’est un sujet très complexe et encore en cours d’instruction. Il y a d’ailleurs des expertises en cours, à notre charge et qui nous coûtent extrêment cher car c’est assez compliqué.
De manière générale, on reçoit dans les bacs de marchandises des communiqués qui nous informent sur les décisions qui ont été prises par le distributeur et auxquelles nous, clients, nous devons nous conformer. On a reçu, fin 2008, un communiqué qui nous apprenait que début 2009 les frais de port qu’on paie de manière mensuelle allaient doubler tout bonnement. Bon, ce ne sont pas des sommes astronomiques : on parle de 110€ avant et donc de 220€ maintenant. A la limite on peut l’accepter mais encore faut-il que ce soit justifié et fait en toute transparence. Il faut quand même réaliser que pour un diffuseur qui vit modestement, sur un an, ça peut représenter un mois de revenus.
Donc on n’a pas pu accepter que ça se passe comme ça et on a signifié à AMP que c’était pas possible. Notre première réaction ça a été de leur demander des explications et donc plutôt être dans un processus de discussion et de négociation.

JIM : Et comment AMP a-t-il réagi ?

AR : Le truc c’est que AMP nous appelle toujours "cher client, cher client" et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant qu’on accepte les décisions qui sont prises. Mais à partir du moment où il y a quelque chose qui ne va pas dans leur sens, il y a un blocage total de leur côté et alors on passe en mode "partie d’échec". Donc, on n’a pas eu d’autre choix que de consulter un cabinet d’avocat pour demander leur point de vue. Ensuite, il y a eu un certain nombre d’échanges avec AMP jusqu’au moment où il a fallu aller jusqu’au dépôt de plainte, ce qui a été fait au printemps 2009.

JIM : Le deuxième conflit qui a amené vos organisations professionnelles, Prodipresse côté francophone et la Vlaamse Federatie van Persverkopers(VFP) côté néerlandophone, à porter plainte contre AMP concernait la question du calcul de vos invendus. Tu peux nous en dire plus ?

AR : Alors, on dirait pas comme ça mais une librairie c’est beaucoup de boulot. On n’est pas que derrière un comptoir comme ça. (rires) On reçoit beaucoup de marchandises et on renvoie beaucoup de marchandises. Si on parle d’AMP, ils livrent chaque jour 2.400.000 copies en Belgique et ils en récupèrent chaque jour 1.200.000, c’est à dire la moitié. Jusqu’à présent la procédure de vérification était manuelle. C’est à dire que chaque jour on reçoit une liste de titres qu’on doit retourner le jour même ; on met ça dans les bacs en étant le plus consciencieux possible. La nuit, quand ils viennent nous livrer, ils reprennent les invendus et une fois que ça arrive chez eux, avant ce changement, AMP faisait un contrôle manuel sur un échantillon de 25% de clients par semaine, donc chaque libraire était contrôlé une fois par mois. Il y avait une certaine souplesse. Comme on parle de quantités industrielles, ils ont décidé, et on n’est pas contre puisqu’un autre distributeur, Imapress, utilise le même procédé sans problème et on en est content, ils ont décidé de se doter d’un système nommé Axon qui est sensé détecter automatiquement les titres et les quantités retournées. Bon, on a attendu de voir. Trois semaines plus tard, le process était en marche et ça s’est tout de suite très mal passé puisqu’ils ont été débordés et que très rapidement on s’est rendu compte qu’entre ce que nous on écrivait sur nos bordereaux d’invendus et le relevé dont ils nous créditaient après avoir contrôlé notre marchandise, il y avait des discordances, des erreurs, et, bien évidemment, en notre défaveur quasi-systématiquement.

JIM : Le problème n’est pas seulement technique, il y a un aspect financier en jeu pour vous.

AR : Au-delà de l’aspect technique, comment ça fonctionne : on vous livre chaque jour de la marchandise qui va être facturée et on vous crédite ce que vous retournez et vous, vous payez la différence. Du coup, on est forcément très attentifs à être correctement crédités sur ce qu’on retourne, autrement on est facturé pour de la marchandise qu’on n’a pas vendu, ça creuse la trésorerie semaine après semaine et de plus on va payer des impôts sur un chiffre d’affaire qu’on n’a pas réalisé, donc, les erreurs sur le calcul d’invendus, à la longue, c’est intenable.

JIM : Quand vous avez constaté le problème, votre première réaction a été de chercher à faire comprendre à AMP l’existence du problème. Toi et d’autres libraires avez commencé à filmer vos invendus [4], d’autres les ont pris en photo et certains ont même fait réaliser des constats d’huissiers. Malgré tout ça, rien n’a changé du côté d’AMP. L’action judiciaire était alors inévitable ?

AR : Après des réunions, les vidéos, un certain nombre de constats d’huissier et voyant que ça ne menait à rien et que ça mettait beaucoup de gens dans une situation de grosse inquiétude et certains dans une situation financière difficile. Du coup la seule solution ça a été de passer à l’action judiciaire pour faire monter la pression et pour les pousser à la discussion. Donc il y a eu dépôt de plainte au mois de mars [5]. On a appris lors du jugement en référé que toutes les vidéos qu’on a faites, et les photos aussi (qui sont encore plus pénibles à faire), AMP n’a même pas pris la peine d’aller les voir.

JIM : Après ces deux plaintes, vous avez décidés d’en introduire une troisième, pour abus de position dominante ?

AR : A force d’être en permanence acculés à des décisions unilatérales qui contribuent à rendre notre quotidien compliqué, voire pénible, et dans la mesure où on est pas en mesure de s’entendre, il nous est venu naturellement l’idée que tout ceci était lié à un abus de position dominante. Je rappelle qu’une entreprise peut avoir une position dominante sur un marché mais qu’elle n’a pas le droit d’en abuser. Au-delà des frais de port et des invendus, il y a beaucoup de petites choses sur lesquelles je ne rentrerai pas ; mais qui font de nous des salariés externalisés et corvéables à merci et que donc il fallait aller jusque là pour instaurer un rapport de force qui fasse qu’on change de culture relationnelle.

JIM : Vos relations avec AMP ont-elles évolué négativement récemment où bien est-ce que ce problème de culture relationnelle existe depuis longtemps ?

AR : Bon, je ne suis pas là depuis longtemps, ça fait 4 ans ; mais ça n’a jamais été simple. En tout cas, il y avait une espèce de façon de travailler, à l’ancienne, avec des gens d’AMP qui sont sur le terrain, qui viennent voir les libraires et s’il y a des problèmes, ils prenaient sur eux, ils essayaient de régler les problèmes. On était tous dans une espèce de relation de travail qui faisait que l’un dans l’autre, tout le monde s’y retrouvait. On savait travailler ensemble.

JIM : Et suite aux actions judiciaires, l’attitude d’AMP a-t-elle changé ?

AR : Non, ils sont restés fidèles à eux-mêmes, c’est-à-dire, nous mettre une grosse pression. Dès qu’ils ont vu qu’on déposait un référé, ils ont demandé au juge qu’on paie dix mille euros de frais de justice pour nous enterrer. On est donc en face de gens qui sont assez violents dans leur façon d’envisager un conflit. Et puis aucun contact. En gros c’est le statu quo total.

JIM : Vous avez été déboutés en référé concernant la question du contrôle automatique des invendus, même si le jugement sur le fond doit encore avoir lieu, il y a tout de même un risque de voir vos actions judiciaires échouer. Que se passerait-il dans ce cas là ? La situation actuelle est-elle tenable pour les libraires indépendants ou bien y aura-t-il un problème de survie dans ce secteur ?

AR : Si on était dans un secteur d’activité dans lequel tout le monde vit bien et qu’on faisait des marges gigantesques, on pourrait tenir longtemps. Le truc c’est qu’une grosse partie des libraires sont déjà dans des situations très fragiles et que donc ça rend l’ensemble très sensible. La moindre perturbation peut en faire sombrer un certain nombre. Toute une série de personnes avec lesquelles on travaille, nous disaient que depuis le début de l’année, il y a eu énormément de fermetures, des cessations de payements, des faillites et aussi des gens qui arrêtent parce que "ça suffit". Un certain nombre de libraires se posent la question, et certains l’ont déjà fait, de revoir la vocation commerciale de leur librairie, c’est-à-dire de faire autre chose. Rien que cette semaine, j’ai eu trois mails de libraires qui me disaient qu’ils feraient un point début 2011 mais que si rien ne changeait ils ne pourraient plus continuer. Donc oui, la situation est fragile et inquiétante. Le processus de "dé-librairisation" est déjà en cours en Belgique. Soyons juste, AMP n’est pas entièrement responsable de ça mais en tout cas c’est un phénomène qui est massif à l’heure actuelle.

JIM : Tu penses que l’Etat pourrait jouer un rôle, par exemple en prenant certaines mesures exceptionnelles pour soutenir les librairies indépendantes ?

AR : L’Etat a plusieurs rôles à jouer. Déjà un rôle d’arbitrage. Il est tout à fait capable de demander des comptes à des banques ou à des secteurs qui abusent. Il pourrait donc, par exemple, présider des états généraux de la presse et surtout instaurer d’un organe mixte de concertation au niveau du secteur avec l’ensemble des acteurs, de façon à ce que les choses soient concertées et non pas subies par les plus faibles. Donc que l’état reprenne son rôle d’arbitre. Ensuite y a des mesures concrètes, comme par exemple l’instauration d’un prix unique du livre, comme en France ; ou bien intervenir au niveau de nos frais de port, comme l’Etat subsidie la poste qui se charge d’acheminer les abonnements sans que ça ne lui coûte rien alors que nous qui sommes dans une situation fragile devons payer des frais de port.

JIM : Au delà des mesures ponctuelles que tu viens d’évoquer, tu penses qu’il faudrait également mettre en place des mesures structurelles ?

AR : Il me semble effectivement que c’est un secteur qui, dans ses structures actuelles, ne fonctionne plus. En plus, il y a les histoires du groupe Lagardère en négociations à Paris, donc on est là aux mains de multinationales qui manifestement ne vont pas du tout dans le sens d’un développement commun, productif et qui soit positif pour l’ensemble. Donc oui, on pourrait envisager, comme ça s’est passé après la guerre, de mettre sur pied un système coopératif, par exemple, de façon à réinventer un modèle économique qui soit viable. Ca c’est quelque chose de gigantesque et ça relève du rêve parce que quand tu connais le secteur, c’est particulièrement figé. Après, il faudrait être en mesure d’attirer des profils qui soient intéressés par le monde de l’information, par le monde des médias, par le monde de l’édition et qui puissent retrouver un rôle qualitatif, c’est à dire tenir ce qui est notre rôle, celui d’un passeur. Notre boulot, ce n’est pas se contenter de recevoir de la marchandise et d’attendre que le chaland débarque mais au contraire d’être un passeur : faire un choix d’assortiment, un choix de mise en avant, bien connaître les clients, faire des choix éditoriaux, prendre son boulot au sérieux. Voilà pour la partie magasin ; mais il y a aussi le web. Le web est tout sauf un ennemi. Il permet de faire un lien avec le client qui n’a pas le temps de passer tous les jours qui pourrait être content de voir ce que nous on a jugé intéressant. Qu’on fasse même du rédactionnel sur nos sites, qu’on mette peut-être en commun une régie de contenu entre plusieurs diffuseurs de bon niveau. On peut aussi envisager, comme ça se passe en France, une plateforme sur laquelle les gens puissent avoir accès à toute la presse qui existe et ensuite savoir où ils peuvent la trouver dans les points de vente. Il faut qu’on trouve notre place sur le web. Sur tous ces chantiers, on en est à des années-lumières.

JIM : Quand on voit les difficultés que rencontre actuellement la presse en général et la presse quotidienne en particulier, avec une baisse des ventes, une baisse de la qualité et la concurrence d’internet, ne penses-tu pas que c’est l’ensemble de la chaîne qu’il faudrait réinventer ?

AR : Ce qu’il faudrait d’abord c’est que chez eux il y ait un changement culturel pour ne pas nous voir uniquement comme des terminaisons nerveuses logistiques nécessaires ; mais que nécessaires. Il serait bon de collaborer, travailler ensemble. On est le thermomètre de leur activité, on a des choses à dire et pas uniquement sur le plan commercial. Il y a aussi un problème d’édition. Je suis content que je vois arriver un titre qui est bien foutu, qui est intelligent, qui tire vers le haut, qui me semble apporter quelque chose de neuf et donc avoir capacité à plaire à un nouveau lectorat, peut-être à faire revenir vers une presse écrite. Il y a des exemples rien que cette année de 2, 3 titres, comme XXI, qui trouvent preneur, chez les jeunes.
Je pense qu’en matière d’information il faut revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire faire de l’information sérieuse, de qualité. En terme de projets éditoriaux il faut effectivement tout réinventer. Si les gens se détournent de la presse écrite ce n’est pas uniquement parce qu’il y a le web ou parce qu’ils sont devant la télé, c’est tout simplement parce qu’ils ne trouvent pas nécessairement la qualité dans les magasins. Ca n’est pas tout à fait vrai parce qu’il y a plein de titres de qualité ; mais je dirais qu’il y a encore vraiment du boulot à faire à ce niveau là et que la révolution numérique, la révolution du web, va devoir engendrer un révolution de l’édition et des formats papier. En tout cas c’est mon point de vue. Mon expérience au quotidien de libraire presse, c’est celle-là.

JIM : C’est un appel à voir de nouveaux projets éditoriaux se développer ?

AR : Ah oui ! Les gars, envoyez-moi des trucs qui me donnent le sourire et qui me donnent envie de les mettre sur le comptoir, de les pousser... Parce qu’on connaît nos clients, leur sensibilité, on sait ce qui les fait pétiller, on n’attend que ça ! Et puis après on peut les relayer sur le web pour en faire la promotion. On a tous les outils aujourd’hui. Ca n’était pas le cas il y a 15 ans. On peut vraiment rayonner sur le quartier et tisser des liens, encore faut-il qu’on recoive des trucs intéressants.

Propos recueillis par Chris B. et Donya Feki

Notes

[1Egalement détenteur du groupe de distribution Prestalis (ex-NMPP) en France mais aussi présent dans l’édition (Hachette, Fayard, Stock, ...) et dans la diffusion (Relay, Press Shop, ...)

[2Qui édite, entre autres, le quotidien Le Soir.

[3Outre AMP, il existe deux autres distributeurs, Imapress et Tondeur Diffusion.

[5Il y a eu une action en référé afin de mettre fin au contrôle automatique. Les libraires ont été déboutés dans cette procédure. Lire le communiqué d’AMP et celui de Prodipresse

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