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Sauver les retraites, c’est sauver la démocratie !

mercredi 16 juin 2010, par Luca Ciccia

L’enjeu des retraites est non seulement fondamental en lui-même,
mais également parce qu’il indique combien nos démocraties sont sous l’emprise des « marchés ». Car de quoi parlons-nous ? Alors que notre civilisation connait le plus grand progrès de son histoire, les « marchés » voudraient que ce progrès soit synonyme de misère sociale. Nous vivons plus longtemps et en meilleure santé. Pour l’immense majorité de la population, c’est avant tout une sacré bonne nouvelle. Bigre, quelle horreur ! Car pour le « marché » c’est une sacré mauvaise nouvelle. Pensez-donc, ils pourraient devoir passer à la caisse. Petit décryptage en ces moments historiques en guise d’appel à l’éveil des consciences.

Qu’est-ce que le marché ? Le marché, c’est le monde de la spéculation. Rien de plus, rien de moins. Et qui spécule ? Les actionnaires ! Et que représentent-ils ? Pas grand monde… Au total, 300 millions de personnes, soit 5% de la population mondiale, la moitié aux USA, détiennent la quasi-totalité de la richesse boursière de la planète. En France comme aux Etats-Unis, 1% des ménages détient presque la moitié du patrimoine en actions du pays [1] [2]. Pour l’ensemble des pays développés, ça représente 10 à 12 millions d’individus qui contrôlent la moitié de la capitalisation boursière de la planète, et donc une proportion à peine plus faible du patrimoine marchand de l’humanité. [3]
Quel pouvoir ont-ils ? Enorme. Il n’est pas faux de dire qu’aussi bien la Banque centrale européenne que la Commission européenne sont à leurs ordres. Car les « marchés » c’est eux. Et c’est bien pour répondre aux « marchés » que la Commission et la Banque centrale européenne invitent les Etats membres à prendre des mesures drastiques en matière de retraites.

En quoi le problème des retraites pose-t-il problème aux spéculateurs (oublions dès maintenant le terme « marché » si vous le permettez) ? Les spéculateurs veulent du rendement. Et les retraites ? Les retraites sont financées soit par l’impôt, soit (comme c’est le cas en Belgique) par les cotisations sociales prélevées sur les salaires. Dans tous les cas de figure, c’est bien par le biais de l’impôt, prélevé donc directement ou indirectement sur les dividendes versés, que sont payés les retraites.
Avec le vieillissement, les impôts doivent augmenter. L’horreur pour les spéculateurs. L’alternative ? Les spéculateurs ont la solution : la capitalisation. Plutôt que de prélever par le biais de l’impôt - l’argent est ainsi de suite redistribué sous forme de retraites et soutient ainsi directement la demande - les spéculateurs aimeraient plutôt qu’on leur confie notre argent pour qu’ils puissent jouer en bourse. Par la même occasion, ils gagneraient en pouvoir sur l’entreprise, et sur les salariés. Le coup qui compte triple.
C’est ainsi que le MR (Mouvement réformateur) [4] et, derrière lui, la FEB (Fédération des entreprises de Belgique [5]), réclame une généralisation du second pilier de pension. Le Voka (Vlaams netwerk van ondernemingen) [6] est plus explicite encore. La très influente fédération patronale flamande exige ainsi dans sa dernière « VokaTribune » du mois de mai une « pension légale qui ne soit plus qu’une pension de base, à compléter impérativement du deuxième pilier ». Car il est impensable de payer davantage les pensions. Il faut donc que les spéculateurs viennent nous aider. Cherchez l’erreur.

Peut-on vraiment financer les retraites ? Sans contestation aucune, la réponse est oui. Il faut pour s’en convaincre revenir aux fondamentaux. La distribution des revenus entre le travail et le capital. Et que constate-t-on ? Depuis le début de la contre-révolution libérale du début des années 1980, les spéculateurs ont pris le pouvoir et n’ont cessé depuis lors d’engranger le résultat des politiques qu’ils prônaient. Le résultat tient en quelques chiffres. En France, par exemple, le rendement réel des actions (hors inflation), comprenant à la fois les dividendes et les gains en capital suite aux variations de cours, s’est établi en moyenne à 8,6% par an sur la période 1951-2000 contre 4,9% pour les obligations. Idem aux USA où les actions ont rapporté en terme réel une peu plus de 7% sur le dernier demi-siècle à comparer à 2% environ pour les obligations. Mais surtout, ces actions ont un rendement supérieur au rythme de croissance de l’économie réelle qui fut de 3,3% par an USA et de 3,5% par an en France sur cette même période [7].
Autre manière de lire ce hold-up des spéculateurs : la part des profits dans le partage de la valeur ajoutée des sociétés non financières est par exemple passé de 37,6% à 39,3% au niveau européen selon Eurostat (de 35,2% à 39,3% pour la Belgique) [8]. Sur les trente dernières années, ce processus de transferts des revenus au seins des entreprises équivaut, à l’échelle européenne - et belge - à +-10% de PIB qui a été transféré des salariés (et par extension des assurés sociaux et de l’Etat) vers les spéculateurs.

Sans entrer dans une bataille stérile de chiffres, cela veut donc dire qu’il faudrait tout simplement revenir à un partage juste des revenus pour régler son sort à ce débat. Et on ne parle même pas du problème des paradis fiscaux, de la fraude fiscale, etc.

Si c’est payable, pourquoi les politiques mises en œuvre ne vont-elles pas dans ce sens ? Rappelons que les citoyens ont élu leurs représentants et que ceux-ci ont signé des traités européens. Parmi les quelques trouvailles européennes figure l’indépendance de la Banque centrale européenne et son objectif unique de rassurer les « marchés » en luttant contre l’inflation.
Pour ce faire, la Banque centrale vient de nous livrer ses recommandations, dans le contexte grec que nous connaissons : S’agissant des politiques budgétaires, il est maintenant essentiel que les gouvernements réduisent les déséquilibres de leurs finances publiques et corrigent les déficits excessifs dans les délais convenus. (…) En ce qui concerne les réformes structurelles, les conclusions du Conseil européen des 25 et 26 mars sur la stratégie Europe 2020 devraient contribuer à renforcer la création d’emplois, la compétitivité et une croissance soutenable. À cette fin, les politiques devraient désormais être axées sur le renforcement de la concurrence (...)  [9] En clair, il faut renforcer la concurrence, améliorer la « compétitivité », bref, poursuivre la stratégie de Lisbonne (c’est le sens même de la stratégie Europe 2020), celle-là même qui prévoit que pour remplir ses objectifs de « compétitivité », il faut relever l’âge de la retraite…

La Commission européenne prend alors le relais, et la Grèce fait office de laboratoire pour le reste de l’Europe.
Les recommandations de la Commission à l’Europe sont relatées par l’Agence Reuters ce mardi 25 mai : Lundi, le ministre grec du Travail avait déclaré que l’UE et le FMI demandaient à son pays d’aller plus loin dans son projet de réforme des retraites requis par le "paquet" de 110 milliards de dollars octroyé à Athènes en échange de mesures drastiques d’austérité. La réforme des retraites est un critère-clé d’évaluation des progrès de la Grèce dans le cadre du plan et toute difficulté sur ce dossier pourrait soulever des doutes sur la détermination du gouvernement grec à mettre en place les réformes prévues. Le projet de loi actuel octroie le bénéfice d’une retraite à taux plein aux travailleurs après 37 années de cotisation, soit trois ans de moins que ce qu’envisageait l’accord entre la Grèce, les pays de la zone euro et le FMI. Le texte grec prévoit en outre une application de la réforme à partir de 2018, alors que l’UE et le FMI souhaitent une entrée en vigueur dès 2015. [10]. Sous pression des spéculateurs, la Banque centrale européenne, puis la Commission plaident donc pour un changement du projet de loi grec, vers encore plus de précarisation des retraites, en particulier une augmentation de la durée de cotisation à 40 ans - ce qui, dans les faits, signifie une réduction des pensions octroyées...

Tout ca est fort loin, ne nous concerne pas ? Malheureusement, le débat sur les retraites est ancien et les politiques d’austérité imposées à l’Europe entière par les spéculateurs (et leurs collaborateurs de la Banque centrale européenne) ne sont que le moyen d’amplifier des politiques antérieures. Il s’agit de poursuivre le démantèlement des politiques sociales. Il s’agit de poursuivre le hold-up de la richesse collective au profit de quelques-uns. Il s’agit de continuer à faire croire que le débat sur les pensions n’est pas un débat sur la répartition des richesses. Impossible en Belgique ? Auriez-vous oublié le « pacte des générations » voté malgré plus de 100.000 personnes dans les rues ? Auriez-vous oublié le « livre vert », rendu public par le ministre des pensions M. Daerden, qui comptait ainsi lancer une grande conférence nationale sur les pensions, conférence avortée par les élections anticipées ? Nous voterons et les retraites seront alors au menu. C’est qu’il va falloir rassurer rapidement les spéculateurs…

Si nous voulons sauver la démocratie, il faudra sauver les retraites et renvoyer les « marchés » à leurs « inquiétudes ».

Luca Ciccia

Notes

[1Autrement dit en placements boursiers : actions, obligations, etc.

[2Actions : Titres cessibles et négociables représentant une fraction du capital d’une société de capitaux, Le Petit Robert, Paris, 1993 ; Obligations : titres représentatifs d’un emprunt à long terme émis par une personne morale et donnant droit à ses détenteurs de percevoir un intérêt annuel, ibidem

[3Cfr « Le capitalisme total », Jean Peyrelevade, Coll. La République des idées, éd. du Seuil, 2005

[4Parti de droite libérale

[5Organisation patronale des grosses entreprises

[6La plus importante organisation patronale flamande

[7« Le capitalisme total », Jean Peyrelevade, op. cit.

[8"Profits and Investment of Non-Financial Corporations, 1995-2007", Statistics in Focus 28-2009, Eurostat,

[9Banque centrale européenne. Bulletin mensuel, 15 avril 2010. Edito. www.ecb.europa.eu

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