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Opinions croisées

Le changement par les urnes, vous y croyez ?

jeudi 10 juin 2010, par Christine Oisel

Nous sommes à trois jours de nouvelles nouvelles élections et avons (presque) tous reçu nos convocations électorales, le vote étant obligatoire en Belgique. Pourtant, de plus en plus de voix se font entendre en faveur de l’abstention. L’occasion pour le JIM de confronter les opinions.

A quoi servent les élections et pourquoi avez-vous choisi de voter ou de ne pas voter ? C’est la question que nous avons posée à quelques militant(e)s de gauche anti-capitaliste. Dans l’ordre des témoignages que nous vous proposons ci-dessous, certain(e)s ont fait le choix de se présenter comme candidat(e)s pour de "petits partis", comme Pauline (Front des Gauches) ou Axel (PTB), qui nous résument donc aussi la position de leur parti. Ensuite viennent les témoignages de "simples" citoyen(ne)s qui nous expliquent leur démarche. Ainsi, celui d’Anne qui, comme beaucoup, est dans le questionnement et hésite quant à l’attitude à adopter. Gérard et Françoise expliquent quant à eux pourquoi ils votaient et ne votent plus. Tous semblent revenus de l’idée que les élections peuvent apporter un vrai changement, c’est-à-dire sortir du système d’exploitation capitaliste. Ce qui les sépare, c’est que pour les premiers, les élections restent un outil d’expression politique et qu’avoir un élu permet de jouer au poil à gratter. Pour les autres, les élections permettent de faire croire à la population qu’ils ont un pouvoir qu’en réalité on leur a confisqué, ce qui permet de consolider le système et donne un argument à la répression des mouvements sociaux.

Pauline, 24 ans, enseignante, militante et candidate pour le LCR/Front des Gauches : Les élections doivent être un outil politique au service de la lutte.

A la LCR, nous ne croyons pas que les élections à elles seules puissent mener au changement. Nous prônons la révolte sociale, l’auto-organisation des mouvements de contestation sociale. En même temps, nous pensons que les élections constituent un outil d’expression important. C’est un moment où les gens entendent plus parler de politique. C’est une bonne occasion de faire passer et d’expliquer nos positions anticapitalistes , de causer avec les gens dans les rues, sur les marchés... Je rencontre beaucoup de gens qui survivent avec peu, parfois moins de 600 euros par mois. Certains ont entendu parler de nous, s’intéressent. C’est motivant.

Nous sommes réalistes quant aux espoirs de résultats. J’avoue que j’y pense peu. Bien sûr, ce serait utile d’avoir un élu qui pourrait utiliser le parlement comme une tribune pour relayer les luttes, mais le centre de gravité principal ce sont les revendications et les mobilisations. Les élections doivent être un outil politique au service de la lutte. C’est dans cette optique que nous utilisons de grands mots d’ordre qui peuvent faire sourire certains, mais qui sont là pour mettre en lumière des revendications et susciter le mouvement.

Par ailleurs, je trouve important que le Front des Gauches ait réussi à réunir des gens qui ont mis de côté leurs divergences de contenu et de fonctionnement pour mettre le paquet sur ce qui les rassemble. Et l’idéal serait bien sûr que ce Front des Gauches persiste au-delà des élections pour continuer à construire cette lutte.

Quant à l’abstention, elle ne sert à rien. Si on ne peut faire changer les choses en votant, on ne le peut en s’abstenant non plus. Dans des pays où l’abstention est forte, comme aux Etats-Unis, le capitalisme se porte très bien aussi. Les capitalistes eux, ils ne s’abstiennent pas !

Axel, 32 ans, avocat, militant et candidat pour le PTB+ dans l’arrondissement BHV.

Les élections sont un moment où le débat politique prend un certain envol parmi la population et où elle se montre plus intéressée. Nous pouvons donc répondre présent et poursuivre notre engament militant : les actions que nous menons dans les quartiers et les associations, aux piquets de grève et dans les entreprises ou via nos maisons médicales. La situation de crise économique et de morosité politique, explique aussi que nous ne faisons pas une campagne purement anticapitaliste. Nous appelons à voter contre ce cirque politique pour pouvoir, lors de la campagne électorale, élever le débat et évoquer des thèmes comme la taxation des plus riches ou l’interdiction des licenciements.

Nous ne nous présentons pas en disant que si nous avons un élu nous nous en ficherons. Un élu peut amplifier les mouvements sociaux, surtout actuellement. Mais est-ce qu’un élu va pouvoir changer fondamentalement le rapport de force ? Au PTB, nous disons clairement non. Je ne me fais pas d’illusion. Par contre, dans les communes ou nous avons des conseillers communaux [1], on voit qu’ils jouent un rôle de porte-voix des luttes, ce sont des moteurs de mobilisation dans le fait que la population s’organise et peut ainsi obtenir certains résultats. En bref, cela appuie la lutte sociale. Un éventuel élu ne conçoit son rôle qu’en termes d’organisation et de conscientisation des gens dans leur propre lutte.

Titom
"Quelle forme de contestation ?", 2010

Anne, 33 ans, travailleuse sociale : Le vote est un outil d’expression politique, mais certainement pas de changement

Je viens d’une famille où l’on parle beaucoup politique, surtout au moment des élections. Mon premier souvenir marquant remonte aux années 1990, lorsque le PRL de Jean Gol menait une campagne bien facho. Mon père, en tant qu’indépendant, votait traditionnellement libéral mais a vécu une grande crise à ce moment-là, refusant de voter pour des gens qui défendaient une politique raciste. Parallèlement, mes parents ont accueilli des réfugiés politiques latino-américains, notamment en provenance du Chili où, une fois le projet d’Allende détruit, ils ont été emprisonnés puis envoyés en exil et déchus de leur nationalité. Les discussions que nous avions avec eux m’ont fortement marquée.

Mon questionnement par rapport au système parlementaire et à notre modèle de démocratie remonte à l’université. Peu à peu, je me suis rendu compte que croire à un vrai changement par les urnes est illusoire. Car si tu interroges trop le système une fois élu, on ne te laissera pas faire . Les Lumumba, les Allende ont été tués. Pour autant, j’ai continué à voter notamment en raison de mon histoire, et sans doute de la peur qu’un changement apporté par une révolution ne mène à une dictature, et donc doutant aussi de cette alternative-là.

J’ai voté pour des personnes que j’estime beaucoup chez Ecolo jusqu’en 1999, date du point de rupture en ce qui me concerne. Cette année-là, il y eut une grosse rafle de Tziganes [2] et Ecolo, qui était dans le gouvernement, n’a pas démissionné, se rendant complice d’une politique raciste, et je dirais même fascisante. A partir de là, je n’ai plus voté Ecolo, j’étais dégoutée.

Estimant que le "vote utile" n’avait rien d’utile, fatiguée par la logique électorale et de parti qui mène inéluctablement à une logique de pouvoir et à la perte des valeurs de base, j’ai voté "extrême gauche". Pas parce que je croyais à leur victoire électorale, mais pour défendre une position . Je n’étais pas d’accord avec tout, mais je me retrouvais dans les principes de base. J’ai voté PTB, ou autre petit parti de la
gauche radicale, comme je participe à une manifestation ou signe une pétition : c’était un acte militant.

Cette année, c’est le pompon. Quand le gouvernement est tombé, j’ai pensé : ça suffit ! Je n’aime pas les expressions faciles et poujadistes, mais c’est effrayant de voir à quel point tout ceci est un cirque ! Nos dirigeants ne nous montrent qu’un jeu politicard et de pouvoir. Ce n’est pas acceptable. Et même les "petits" partis jouent le jeu. Depuis les dernières élections, le PTB est entré dans cette logique électorale, a adouci son discours pour faire grimper les voix. Je ne voterai plus pour eux. J’ai par ailleurs été déçue de lire certains échanges sur Facebook, lors de la constitution du Front des Gauches. Ils révélaient à quel point ils suivent également une logique de pouvoir entre eux.

En l’état actuel de mes réflexions, je suis raisonnablement persuadée que, dans notre système, voter ne peut pas apporter de réel changement. Par contre, voter reste pour moi une manière parmi d’autres de dire quelque chose et j’estime qu’il est important d’exprimer son opinion quand on en a l’occasion. De plus, il y a la pression familiale, sociétale, c’est une vraie machine. En résumé, le vote est pour moi un outil d’expression politique, mais certainement pas de changement.

S’abstenir, c’est aussi dire quelque chose. Mais le problème c’est que l’abstention est systématiquement mal interprétée et présentée comme un désintérêt de la chose politique. C’est pourquoi je ne m’abstiens pas : je ne veux pas que l’on interprète mal ce que j’ai à dire. Par contre, si une manifestation était organisée le jour des élections, ou un communiqué collectif rédigé expliquant pourquoi des citoyens pleinement conscients et responsables s’abstiennent d’aller voter, je pense que j’en serais.

Françoise, 36 ans, enseignante : Le changement ne viendra pas des élites politiques mais des luttes sociales

J’ai voté Ecolo pendant pendant des années. Au début par conviction. « Ca nous concerne tous », « On a lutté pour avoir le droit de vote » etc. Puis, au fil des déceptions, par obligation légale mais sans y croire. Les années passant, la mise bout à bout des éléments qui constituent l’ordre mondial inégalitaire et violent que nous subissons m’a conduite à me « radicaliser » dans le sens étymologique du terme : connaitre et combattre les racines du mal plutôt que tenter d’en limiter les conséquences. Les catastrophes sociales et écologiques à répétitions sont principalement engendrées par le système capitaliste mondialisé.

Au sein des partis « traditionnels », dont Ecolo fait à présent partie, et même si certains membres bénéficient, à titre individuel, de toute mon estime et de mon amitié, le système n’est pas remis en question, on nous propose de le réformer : vive le capitalisme « social », « vert »... durable ! Et tant pis si ces notions sont fondamentalement antinomiques ! Il est amusant, si l’on peut dire, de prendre la peine de comparer les programmes des socialistes et des verts entre les années 1970 et 2010 ou de constater le rapprochement et le lissage des discours dits de droite ou de gauche. La dernière fois que j’ai voté, c’est donc pour un parti de gauche radicale.

Mais là encore, c’était sans conviction. Ces petits partis fourmillent de gens et d’idées intéressantes mais il est évident qu’ils n’arriveront pas à récolter un nombre de voix suffisant pour insuffler un changement radical. Parce qu’on ne les laissera jamais faire . D’abord en agissant en amont, la propagande étant l’arme quotidienne du système, puis par le jeu des alliances et des coalitions. De plus, certains comme le PTB ont décidé d’adoucir leurs discours pour avoir davantage de chances de gagner des voix. C’est très décevant.

Ce qui m’a fait basculer vers l’abstention, c’est de me rendre compte que participer aux élections dans un tel système non seulement ne peut conduire au changement, mais contribue à légitimer le système et donc à le renforcer . Les gens votent majoritairement pour les partis traditionnels, formatés depuis la maternelle à accepter bien sagement de vivre dans une société de « marché », la seule acceptable, tout autre alternative conduisant forcément vers la violence et la dictature. Pour les autres, des partis « radicaux », « extrêmes » sont là pour canaliser leurs colères et leurs déceptions, ce qui donne l’illusion de vivre en démocratie. De ce temps-là, ils ne pensent pas à contester autrement, ce qui d’ailleurs est considéré comme illégal puisque sortant des structures autorisées et organisées par le système. En d’autres termes, les élections, sont un très bon moyen de faire croire aux gens qu’ils bénéficient d’un pouvoir qui en réalité leur est confisqué, et constituent un très bon argument pour criminaliser les autres formes de luttes . C’est pour cette raison que je m’abstiens depuis quelques scrutins : je refuse de cautionner un système qui me révolte au quotidien.

Bien sûr, l’abstention n’est pas le moyen d’expression idéal. Mal interprétée, voire récupérée, elle ne constitue pas un outil de lutte en elle-même. Je pense que le changement ne viendra pas des élites politiques mais des luttes sociales, comme il en a toujours été .

Gérard, 31 ans, auteur pour le JIM : La lutte ne paie pas toujours, mais seule la lutte paie.

Personnellement, la dernière fois que j’ai voté, c’était pour faire plaisir à un pote du PTB en 2003. Auparavant, je suis passé par des votes pour le PS, Ecolo, le PC la liste D’Orazio (le seul vote que je ne regrette pas). J’ai nourri l’illusion de pouvoir changer le système par les urnes tout en menant un combat militant à côté. J’en suis revenu.

Ne parlons pas du PS et d’Ecolo qui, malgré certains acquis, combattent les plus faibles : approbation sans réserve du traité constitutionnel européen, soutien de la guerre en Afghanistan, contrôle des chômeurs et minimexés d’un côté et cadeaux inconditionnels aux plus riches de l’autre. Dans le champ de la lutte des classes, ces organisations se situent clairement du côté de la bourgeoisie, aussi sincères soient certains de leurs militants.

Viennent ensuite les « petits » partis (ce qu’a été Ecolo, d’ailleurs) de gauche radicale. Leur programme est souvent chouette, voire parfois novateur, mais après ? Les élections ne sont pas inutiles en soi. Mais dans un système capitaliste ? Maintenant ? En Occident ? En pratique, ces petits partis espèrent avoir un élu pour faire le moustique du Parlement (et un moustique, ça s’écrase facilement) ou bien ils comptent utiliser la campagne électorale pour bénéficier d’une tribune médiatique.

Ce faisant, ils valident complètement le processus électoral, même s’ils disent le contraire. Ils dépensent beaucoup d’énergie à entrer dans un système qui ne veut bien d’eux que pour donner une illusion démocratique. Et s’ils parviennent à y rentrer, leur vision idéologique est, au bout de quelques années, balayée au profit d’un programme politique épuré. C’est l’opération que mène le PTB depuis quelque temps. Ils ont bien fait de supprimer leurs références de « principe » aux pires conneries faites au nom du communisme (la Chine est capitaliste mais est toujours officiellement communiste) et de revoir leur mode d’organisation. Pour autant, le PTB doit-il renier son affiliation communiste ? Et ils n’ont même pas (encore) d’élu.

Je trouve l’aspect "tribune" ridicule. Autant de dépenses d’argent et d’énergie pour espérer apparaitre dans les médias et se faire le « porte-parole des travailleurs » ? Ne faut-il pas mieux repenser les modes d’action ? Les blocages des centres fermés par des militants sont efficaces à leur échelle et relayés médiatiquement sans grande campagne électorale. Les exemples sont nombreux et, que l’on soit d’accord ou non sur le fond ou la forme, ils ont aussi « le mérite » de voir l’appareil d’Etat s’y opposer de manière virulente. Chacun peut se positionner par rapport à l’action militante et à la réaction du pouvoir (je schématise très fortement sur l’organisation et l’éventuelle stratégie de ces luttes) . Pour utiliser une image malheureusement militaire, il est réellement déterminant de savoir dans quel camp on se situe et qui est son ennemi.

A mon sens donc, la lutte ne paie pas toujours, mais seule la lutte paie. Penser, comme beaucoup d’abstentionnistes et autres déçus du système, que celui-ci va tomber comme un fruit mûr, n’est donc pas non plus la solution. Ce ne sont pas les partis politiques qui ont déclenché l’opposition à la mondialisation capitaliste dans les pays de l’Ouest. Mais bien les mobilisations de Seattle, de Gênes, etc. auxquelles les « petits » partis n’ont pris qu’une faible part organisationnelle. Ce sont les travailleurs de Clabecq ou de Continental qui se sont battus, pas les petits partis (même s’ils ont accompagné ces luttes).

Pourtant, il faut mettre ces combats bout à bout, en faire un ensemble cohérent de contestation. Et c’est bien là le rôle d’un parti (pour le communiste que je suis). Cela permet de rendre la victoire plus facile grâce à la solidarité qui peut être ainsi créée. Parce qu’aujourd’hui, les défaites sont bien plus nombreuses que les batailles gagnées. Dans un pays capitaliste, ce ne sont pas les campagnes électorales qui déterminent la réussite ou l’échec d’une lutte. C’est la manière dont la lutte pèse sur les dominants, qu’ils soient au parlement ou au siège patronal.

Cela étant, je déplore ce manque d’organisation des luttes, ce manque de parti (sans pour autant que ce soit un monstre qui doive tout gérer, tout le temps, faut arrêter le mythe). J’aurais bien plus de sympathie que je n’en ai envers le PTB (pour sa force militante) ou la LCR (pour sa force intellectuelle [3]) s’ils ne se fourvoyaient pas dans un processus électoral.

Cette convergence des luttes n’est pas facile à réaliser. Et je n’ai pas de réponse toute faite à apporter. Si ce n’est me battre, analyser, rester ouvert aux idées et espérer . Même si cela est souvent usant, être militant communiste est aussi très stimulant.

Propos recueillis par Christine Oisel

Article mis à jour le 11/06/2010

Notes

[1Herstal, La Louvière, Seraing et Zelzate

[2Lire ici.

[3Je grossis le trait

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