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Témoignage

Hommage à Freddy

jeudi 27 août 2009, par Gérard Craan

Comment, partant d’un Premier Mai s’annonçant politiquement décevant, en aboutir à redécouvrir les luttes sociales

J’étais aujourd’hui désappointé et déçu des diverses manifestations prévues à Bruxelles pour ce Primo Maggio. D’un côté, un Premier Mai de Lutte [1] où l’organisateur principal aux louables objectifs utimes, demeure ancré dans une analyse figée et de la société, et de sa constituante militante. De l’autre, un Premier mai des sans-papiers dont les initiateurs tiennent une analyse très pertinente mais évitent soigneusement de… revendiquer quoi que ce soit. Entre les deux, une Fédération Générale du Travail de Belgique qui préfère les concerts Place Rouppe [2] et se refuse à comprendre que l’époque est au combat contre le capitalisme et pour les travailleurs et pas aux concerts bourgeois bohèmes.


Dès lors, autant me balader à vélo sur les chemins de halage en tentant de rejoindre Charleroi. Peut être le Premier Mai y sera-t-il plus dur.


Et me voilà parti pour le Pays noir. Sitôt Hal dépassée, les alentours du canal deviennent plus sauvages et sont paradoxalement les troublants témoins d’une histoire et d’un présent ouvriers.

Je longe les anciennes installations des Forges de Clabecq où, signe des temps, un grutier y débarrasse de la ferraille en ce jour des travailleurs.

La veille, le patron de Duferco Clabecq [3] annonçait [4] un plan de réorganisation, officiellement sans licenciements secs mais avec des postes de travail en moins. On y croit, tiens.


Un peu plus loin, à Virginal, se profilent les papeteries Arjo-Wiggins


Elles aussi sont touchées par la crise et les travailleurs sont obligés [5] de croire à une reprise. Mais à quel coût ? Attiré par les alentours de Ronquières, où là aussi on préfère se délasser le Premier Mai [6]. Un peu par hasard finalement, musardant dans le pays à la recherche de côtes à gravir, je me retrouve à l’entrée d’Ittre, un pneu arrière crevé.



Et arrive Freddy. Pull troué de toute part, bleu de travail à la braguette ne fermant plus très bien, chaussettes noires dans des sandales usées du même ton. Il s’occupe sans doute à quelque bricole. Soixante-cinq ans, environ. Un peu rapetassé mais pas courbé sur lui-même, encore trapu. Avec un accent qu’on ne trouve que chez certains travailleurs de la région, un accent qui roule chaleureusement les "r", qu’on sent remonter du bas de la gorge jusqu’au palais. Il me propose de l’eau fraîche, me parle des cyclistes qui s’arrêtent souvent devant chez lui après la montée. La discussion s’amorce. La pause est salutaire.

- Je viens de Bruxelles et suis originaire de l’autre bout du Brabant, lui apprends-je. La géographie nous amène vite à évoquer sa région, aux confins du Brabant-Wallon.
- Là-bas à Ronquières c’est le Hainaut, me dit-il et Virginal est à la limite.
- Ah les papeteries… Les travailleurs ne rigolent pas pour l’instant. Je lui avoue suivre le dossier de loin.

Lui aussi. Je vais à chaque fois au conseil communal. Je ne suis pas sur les listes, hein. Et le problème avec les papeteries c’est qu’elles ne font que du papier autocopiant [7]. Maintenant qu’il y a les ordinateurs c’est dépassé et ils ne se sont pas adaptés.
- Et avec les Forges en déclin, c’est toute la région qui trinque.
-  J’y ai travaillé aux Forges. Et je suis affilié FGTB depuis 1959. Chez les Métallos, hein
- J’y travaille à la FGTB, camarade.

Et de me confesser qu’il ne sait pas pour qui voter, que le PS, ça ne va pas. Après la Californie de José Happart, là. Deux jours de mission parlementaire pour prendre des vacances après. Et en Californie en plus. Il y a bien le PTB, hein, mais…

Que lui dire ?

- Ben à gauche il y a d’autres petites listes. Il n’y a pas que le PTB. La LCR est dans une alliance intéressante, par exemple. Et puis, il y a le frère de Roberto D’Orazio qui se présente aussi aux élections européennes sur la liste CAP D’Orazio.

Intéressé, Freddy va y réfléchir à ces petites listes. Satisfaits, on se donne du "camarade". Notre Premier Mai est sauvé.

Mon vélo, pas encore. On se serre la main. Il s’en va. Je m’attaque au remplacement de la chambre à air.

Retour 10 minutes plus tard.

-  Tiens. Voilà une Jupiler. J’en buvais une, là devant les informations et je me suis dit que je pouvais bien te donner un rafraîchissement. Et ça donne de l’énergie. (court silence) Je suis déçu, j’ai regardé le Premier Mai, là. Di Rupo avec son nœud papillon. Et à Jodoigne avec Louis Michel. Rhôô lala. Nulle part on n’a chanté l’Internationale. Sauf à un endroit.
- A Liège ?, je tente.
- A Liège. Eh, je te donne une bière qui vient de là hein ! De la bière wallonne.
Je la dégoupille avec plaisir.

- Je vais regarder ça de plus près, les petites listes, c’est intéressant. Di Rupo, je n’y crois pas.
- Ben tiens, il a privatisé Belgacom
-  Sans parler de la Sabena. Dans la région c’est Flahaut. Un gros cou celui-là avec un double menton. Il est partout. Ou bien Michel de Wolf, le sportif. Son affiche est toujours à côté de celle de Flahaut. Mais lui, il est quand même plus à gauche.



Et on a causé, comme ça, sans tenir compte du temps. Partageant la même aversion à l’égard des curés et porteurs de crucifix, ces vieilles ganaches ensoutanées, comme on dit à l’ULB. Parce qu’il y a étudié, à Bruxelles : commençant médecine, il a finalement opté pour la physique de la métallurgie. On se resserre la pince, une fois puis deux.

-  Tu seras toujours le bienvenu me dit-il en guise d’au revoir.

-  Je reviendrai.



PS :
Cher Freddy, je te transmettrai ces lignes dès que je repasse dans le coin. Je viendrai sans doute avec deux chopes, qui seront moins fraîches que les tiennes après 30 bornes à vélo. Mais c’est l’intention qui compte, comme on dit. C’est que j’ai deux choses à me faire pardonner, camarade.
D’abord, je dois t’avouer que je vote nul. Le moment n’était pas propice pour te le dire, ton casier de Jupiler y serait passé et je ne sais pas comment j’aurais évité de verser dans l’eau du canal sur le chemin du retour.
C’est que c’est dur d’expliquer sa position à quelqu’un qui a pu voir que le PS (ou plutôt le POB avait un sens) à un moment de son histoire. Rappelle-toi, nous avons aussi parlé de la grève contre la loi unique et tu as sûrement vécu une partie de la guerre scolaire et de la Question royale. Et le PC aussi avait du sens à cette époque.
Je voudrais te dire, camarade, que le suffrage universel nous a été confisqué. Que nous votons mais que nos élus appartiennent à une "élite", les guillemets s’imposent, qui sous couvert de beaux discours et de caresses dans le sens du poil a accepté le capitalisme depuis longtemps. Et en profite. Et que les petites listes n’ont pas beaucoup d’autre ambition que de symboliser un sursaut, un mouvement protestataire. Mais pas de renverser le pouvoir en place pour le socialisme. Voilà c’est très vite dit. Mais j’espère que nous aurons l’occasion d’en recauser un jour.
Mais, camarade, quel que soit ton choix, je ne peux que le respecter. Tant au fond de toi qu’à l’extérieur, tu as le cœur à gauche et tu continueras à te battre. Moi aussi je lutterai.
A bientôt.

Enfin, j’ai l’habitude de boire de la Maes. Mais ne t’en fais pas : la Jup’ me convient très bien aussi.

PPS : je lirai Jacques Monod, et Le hasard et la nécessité

Notes

[1http://www.premiermai.be/ Le Premier Mai de lutte se voulait en 2009 un défilé anticapitaliste, qui s’est ensuite transformé en rassemblement communiste. Entre plus de cinquante à cent cinquante militants y ont participé, dont des organisations iraniennes et turques.

[3Les Forges de Clabecq étaient détenues par la famille Dessy. En faillite en 1996, les travailleurs en refusent la fermeture tandis que la Région wallonne refusera d’y réinvestir. Un conflit très dur s’ensuivra durant plusieurs mois : grèves, manifestations réunissant des dizaines de milliers de personnes mais aussi abandon par la hiérarchie syndicale, procès judiciaire (sans condamnation) à rallonge contre les dirigeants de la délégation syndicale dont les plus connus sont Roberto D’Orazio et Silvio Marra. Les travailleurs obtiendront finalement gain de cause : l’usine sera reprise par le groupe Duferco (http://www.duferco.be/). La victoire aura néanmoins un goût amer parce qu’accompagnée de licenciements massifs.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Forges_de_Clabecq
http://www.crisp.be/catalogue/index.php?module=produit&prd_id=1267

[4Journal parlé de 19h de la Première radio le 30/04/2009

[5Un plan de licenciement du groupe papetier Arjo-Wiggins a généré des fermetures de sites belges en 2007, dont celui de Nivelles, toute proche de Ittre. Les actions syndicales menées à Nivelles et à Virginal furent également très rudes. Les ouvriers se mettent en grève et bloquent le site nivellois face au refus de la direction de révéler ses intentions économiques. La direction a immédiatement eu recours à la voie judiciaire (et n’obtiendra pas gain de cause). Depuis début 2009, le groupe Arjo a annoncé chercher un repreneur. Mais face au refus de diversifier les activités du site, les travailleurs jugent plutôt que les papeteries pourraient fermer.
http://communisme.wordpress.com/2007/01/13/nivelles-les-travailleurs-darjo-wiggins-menaces-dastreinte/ (sur base d’un article rtbf du 13/01/2007) et
http://www.actu24.be/article/regions/provincebrabantwallon/infosbw/arjo_wiggins__les_syndicats_tres_inquiets/264769.aspx

[6En l’occurrence une brocante http://www.braine-le-comte.be/news/marchepuces2009

[7Le papier autocopiant permet de reproduire en plusieurs exemplaires un même document afin de garder des exemplaires identiques. C’est donc une sorte de papier carbone modernisé.

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