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Le concept de "capital humain"

D’après une analyse d’Alain Bihr

vendredi 9 avril 2010, par Ode

Dans son ouvrage « La Novlangue Néolibérale - La Rhétorique du Fétichisme Capitaliste », Alain Bihr décortique quelques concepts issus du discours néolibéral qui envahit les scènes médiatique, politique et académique actuelles. L’auteur assimile ce discours à la novlangue introduite par Orwell dans son roman « 1984 » : dans les deux cas le langage est atrophié et, conséquemment, la capacité de réflexion des individus sur les réalités sociales et politiques est altérée.

Dans notre société, cette dégradation du langage s’effectue par injection massive, au sein de la population, de concepts dont le sens a été remanié. Ces concepts, généralement issus du milieu académique, sont largement utilisés par le milieu politique et diffusés au sein de la population par le biais des médias. Ils tendent généralement à masquer les inégalités propres au système capitaliste et donc à faussement valider le discours néolibéral.

Un de ces concepts, abordé par Alain Bihr, est celui de « capital humain ». Utilisé pour désigner la force de travail, il est introduit en 1961 par Theodore Schultz, un économiste américain : ce dernier compare les savoir-faire et les savoirs utiles à un capital résultant d’un investissement délibéré. Quelques années plus tard, la notion de « capital humain » est approfondie et vulgarisée par Gary Becker dont les travaux sur le sujet seront récompensés, en 1992, par le prix de l’Academie Nobel pour l’économie [1]. Ses travaux ont longtemps été controversés, mais sont aujourd’hui à la base de la microéconomie, voire même de la démo-économie [2]. Il en résulte une utilisation massive du concept de « capital humain » dans le discours médiatique et politique :

Extrait d’une intreview d’Eric Van Rompuy publiée sur le site du quotidien Le Soir au sujet de la fermeture d’Opel : « (…) Comme si la Flandre avait la capacité de contrer ce processus inévitable de destruction d’emplois dans l’industrie !(…) Que faire alors ? Investir dans le capital humain, dans l’éducation et la formation ; promouvoir la science et investir dans la recherche… – toutes ces choses dont on sait qu’elles auront, à terme, des effets positifs » [3].
Affiche publicitaire à Bruxelles (Mérode) : capital humain
Un autre article, publié sur le site du quotidien La Libre et rédigé par un professeur d’université et un assistant de la Louvain School of Management (Université catholique de Louvain), mentionne la nécessité de préserver le capital humain dans le contexte de la crise économique actuelle : « La valeur d’une entreprise ne repose pas tant sur ses actifs ’physiques’ tels que ses bureaux, usines, machines, que sur ses personnes, leurs savoir-faire, leurs compétences (…) Alors que 2009 se profile comme l’année des conséquences de la crise et que de nombreuses entreprises, confrontées à une diminution de leur activité, seront tentées par la voie de la restructuration, il importe de mettre en garde contre le départ forcé et précipité des salaires les plus lourds, souvent les personnes les plus expérimentées, sans une gestion planifiée et réfléchie de ce capital humain. » [4].

L’Oxymore " capital humain " assimile la force de travail à un capital [5] : la force de travail, ou encore les diverses aptitudes physiques, morales, intellectuelles, esthéthiques, relationnelles, etc. dont disposent les individus, est réduite à un capital qu’il convient de faire fructifier afin d’en tirer le meilleur prix sur le marché du travail. D’après Alain Bihr, ce concept positionne l’individu comme seul responsable de son parcours de travailleur : c’est à lui à veiller à faire fructifier et à investir dans son capital (par exemple par des formations ou un travail intensif) et en cas d’échec, il ne pourra reporter la responsabilité que sur lui-même. Une telle conception peut mener les individus à consacrer toute leur existence à l’enrichissement, ou du moins la conservation, de leur « capital humain » et tend aussi à désolidariser ceux disposant d’un emploi stable des autres. En concentrant les responsabilités sur l’individu seul, cette notion, profondément individualiste, masque les réalités structurelles relatives à la distribution inégale des richesses matérielles, sociales, culturelles et symboliques – ces mêmes réalités structurelles qui ne placent pas tous les individus sur un même pied d’égalité face au marché de l’emploi, de par leur milieu social et culturel par exemple.

Mais par cette assimiliation de la force de travail à un capital, c’est aussi tout le mécanisme de l’exploitation capitaliste lui-même qui est occulté : l’individu, en charge de la gestion de son capital, ne vend plus une force de travail destinée à générer une plus-value accumulée par un autre, mais échange des services contre une valeur monétaire équivalente. Dans une telle conception, le véritable capitaliste dispose juste d’un ‘pouvoir de marché’ plus étendu que le salarié qui n’est plus exploité par le premier. Un tel concept fait preuve de pas mal d’hypocrisie quand on considère les salaires de misère dont disposent certains travailleurs au service de l’enrichissement de capitalistes authentiques.

L’auteur considère qu’une telle assimilation de la force de travail à un capital procède du fétichisme dénoncé par Marx [6] et découle d’une conception du capital comme valeur qui se conserve et s’accroît au cours d’un procès incessant où il prend tour à tour forme de force de travail, de marchandise [7] et d’argent. Le capital est alors assimilé à ces mêmes éléments. Une telle conception tend également à occulter les inégalités du système capitaliste en en masquant les diverses formes d’exploitation et d’expropriation sous le couvert d’un cycle uniforme, lisse et parfait.

La notion de « capital humain » semble donc désigner un capital dont chacun disposerait en toute équivalence alors qu’en réalité elle désigne une force de travail qui permet de faire fructifier le capital de quelques individus minoritaires. Une telle altération du sens voile donc des logiques inégalitaires propres au système capitaliste. « Parler de ‘capital’ à propos de ce qui est le contraire même du capital en même temps que son principe générateur, c’est renverser tous les rapports de production capitalistes en les rendant incompréhensibles » [8]. La diffusion massive d’un tel concept tend ainsi à altérer les réflexions sur l’environnement social, politique et économique et participe à la validation d’un système dont le principal moteur est l’exploitation d’autrui.

Ode

Notes

[5"Le capital est l’ensemble de biens ou de richesses accumulés générant de nouveaux biens ou revenus". (Plus sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Capital

[6"Le fétichisme de la marchandise opère une confusion dans le système capitaliste entre les relations sociales et les marchandises. Cette théorie fut introduite par Karl Marx. Le terme apparaît dans l’ouvrage Le Capital, en 1867". (Plus sur http://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9tichisme_de_la_marchandise)

[7Dans ses écrits, l’auteur inclut la force de travail dans les marchandises. Il est fort probable qu’une telle assimilation résulte des théories de Marx sur le fétichisme, mais dans cet article, par souci de clarté, les éléments sont cités de façon distincte.

[8« La Novlangue Néolibérale – La Rhétorique du Fétichisme Capitaliste », Alain Bihr, Éditions Page deux, 2007 – page 28

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