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L’école (entre-)prise d’assaut

lundi 19 avril 2010, par Gérard Craan

En Belgique francophone [1], les organisations patronales ou des asbl sponsorisées rivalisent d’ingéniosité pour insuffler l’esprit d’entreprise dans l’enseignement primaire et secondaire. Elles sont également parvenues à faire modifier les programmes de cours afin que ceux-ci répondent à leurs besoins. Les pouvoirs publics, communautés et régions, ont toujours répondu favorablement.

Le risque de privatisation de l’enseignement public est régulièrement mis en évidence. La condamnation est souvent générale et floue parce qu’elle s’attache à dénoncer des négociations internationales : accords de Bologne, négociations sur le commerce des biens et des services (AGCS), lien entre les entreprises et la recherche universitaire, etc. Des organisations partisanes du démantèlement du public ou bien des lobbys sont généralement en embuscade : Commission européenne, Table ronde des industriels, OCDE, etc.

Ces tentatives peuvent être avortées grâce à de fortes mobilisations pour défendre les services publics.

Plus discrètement pourtant, la privatisation des esprits et des corps des jeunes têtes blondes est déjà bien lancée.

La première partie de cet article est consacrée aux opérations de séduction idéologique : comment injecter, de gré ou de force, l’esprit d’entreprise auprès des élèves ?

Du temps de cerveau disponible

Deux fondations soutenues par les pouvoirs publics s’adressent au monde enseignant avec l’objectif affiché de promouvoir l’esprit d’entreprendre. L’asbl Les jeunes entreprises vise à « donner le goût d’entreprendre aux jeunes » tandis que La fondation Free encourage le développement de l’esprit d’entreprendre au sein de la population francophone de Belgique. Concrètement, elle sévit dans l’enseignement.

Ainsi, l’asbl jeunes entreprises, au travers de quatre types de projets, aborde la question de l’esprit d’entreprendre chez les jeunes de tous âges. Le plus connu de ces projets est sans doute la mini-entreprise, concept qui date du début du XXè siècle. En pratique, des jeunes inscrits dans les deux dernières années du secondaire, soutenus par leur professeur [2], tentent de concrétiser un projet marchand et de rendre leur entreprise viable. Bien entendu, ils ne sont pas rémunérés. La plupart des projets tourne autour de la vente de produits de confection sur base d’une fausse bonne idée. Il est également possible de céder une partie de ses bénéfices à une œuvre charitable [3].

2Mooi, het leven is mooi2

Officiellement, l’asbl les Jeunes entreprises porte des valeurs telles que la confiance en soi, la persévérance, la créativité, l’optimisme, la responsabilité, l’esprit d’équipe, l’autonomie et l’initiative. Un ensemble de très beaux principes dont on retiendra d’emblée qu’ils concernent quasi exclusivement l’individu. Mais en filigrane, on devine que l’asbl développe le mythe de l’inventeur-entrepreneur. Tout qui a une bonne idée et « sait gérer ses affaires » est voué à s’enrichir grâce au commerce. Chacun a sa chance.

Ces projets donnent une réalité complètement tronquée de l’entreprise dans un monde capitaliste. Créer une entreprise n’est pas simple. Le président de l’asbl, Chief Executive Officer à Fortis-BNP-Paribas, devrait savoir que les prêts bancaires se font plutôt rares. Mieux vaut souvent être fils de patron, avoir accès au réseau familial et avoir suivi des études supérieures pour devenir entrepreneur. Nulle part non plus, il n’est fait mention de la rémunération des travailleurs, de leurs conditions de travail, de l’environnement économique prédateur et, plus largement, de la destruction sociale et environnementale provoquée par de nombreuses entreprises, …
Bref : créer une entreprise, c’est cool.

Une des "innovations" de l’asbl s’adresse, elle, aux élèves de 5è et 6 primaire. C’est le projet DEEEP, pour "Développer l’Esprit d’Entreprendre dans l’Enseignement Primaire". Certaines des ses applications se consacrent au tour des commerces du quartier et/ou des métiers divers. Les témoignages des élèves évoquent le travail de l’agent de police, celui du pharmacien, tandis que sont présentés les métiers de cardiologue, conseiller-vendeur, et vétérinaire [4]. Les instituteurs bienveillants auront sans doute soigneusement évité de présenter les chômeurs du bistrot, les ouvriers à la chaîne, ou encore les pizzaïolos précaires. Il n’y a pas non plus d’explication quant à la pénibilité de certains métiers, ni même que nombreux sont ceux qui décrochent un job pour gagner leur vie plutôt que par choix.

Boule et Bill, jeunes cadres dynamiques. Cette BD fut commandée par l’Institut de l’entreprise afin de toucher les élèves de 6è primaire (c) Roba/Institut de l’Entreprise, 1987

Au total, l’asbl déclare toucher 6500 jeunes pour l’année académique 2007-2008. 6500 jeunes aux bons soins de Fortis, Deloitte, mastercard, UCB, Citibank, la Loterie Nationale, GSK, CBR, IBA, TNT ou encore Acerta. Tous sponsors de Jeunes entreprises.

Régions Wallonne et Bruxelloise, Commission Communautaire française ont toujours soutenu ces projets [5].

2Free your esprit2

Pour sa part, la Free fondation (On notera la volonté de rapprochement avec l’anglais tout en gardant le mot fondation en français), pour Fondation pour la Recherche et l’Enseignement de l’Esprit d’Entreprendre, a été créée sous le haut patronage du gouvernement wallon avec le soutien de sept figures emblématiques de l’entrepreneuriat : Monsieur Jean-Pierre Berghmans [6], le Baron Albert Frère [7], Monsieur Jean-Pierre Hansen [8], Monsieur Christian Jacqmin [9], le Comte Maurice Lippens [10], le Baron Jean Stéphenne [11] et Monsieur Francis Verheughe [12] et cinq sociétés fondatrices : Electrabel, Fortis Banque s.a., GlaxoSmithkline Biologicals s.a., Lhoist s.a., et Sonaca s.a. [13].

La Free fondation a pour objectif de fédérer et coordonner les initiatives prises en matière de développement de l’esprit d’entreprendre.

Elle entend associer le plus grand nombre de celles et ceux qui ont un intérêt manifeste au développement de l’esprit d’entreprendre : les acteurs publics comme les réseaux d’enseignement, les universités, les organismes de développement local ou les administrations, mais aussi les acteurs privés, comme les sponsors, les entrepreneurs, les entreprises, etc[dixit sa page... philosophie.

A en croire ses déclarations, FREE serait presque le nouvel acteur du développement économique de la Wallonie. Elle associe à son action les meilleurs spécialistes sans aucun autre critère que la compétence et a pour ambition de s’imposer dans le cercle des centres d’entrepreneuriat reconnus en Europe et dans le monde. Dans cette perspective, des contacts et des relais sont entretenus avec les grands centres étrangers [14] On croirait presque lire la page de présentation du Cercle de Lorraine.

Sur son site web, l’espace "enseignants" ne propose (heureusement) que quelques rares outils pédagogiques. Par contre, le portail foisonne de références bibliographiques élogieuse vis-à-vis de l’entreprise et de l’initiative individuelle : Entreprendre et réussir, Entrepreneurship as strategy, Guide pratique pour reprendre une entreprise, Innover pour prospérer, Le goût d’entreprendre au féminin, ou encore L’école du succès. Mais à destination des entrepreneurs. La plupart des ces références se trouvent en effet sur la partie du site destinée aux patrons. Le volet enseignants est beaucoup plus... pudique.
Craignait-on une réaction virulente de ces feignasses de profs fonctionnaires syndiqués ? Fédérer les ressources oui, mais pas pour tous.
Notons encore que le site de la fondation renvoie, pour la commande de certains ouvrages, vers le site www.zerolimite.ca, au look de marabout de l’entreprise et de la réussite individuelle. L’auteur de ces lignes ne résiste pas à l’envie de vous suggérer ce site à des fins de détente zygomatique. Il s’agit probablement des experts internationaux mentionnés plus haut.

La Free Fondation renvoie vers les sites de "conférenciers du succès". Pourquoi ne pas mentionner ce Monsieur Yaka, qui ne déparerait pas au catalogue des marabouts de l’entreprise ?

2Que de nobles desseins !2

Officiellement ces associations mettent en avant l‘esprit d’entreprendre dans le but de favoriser l’épanouissement personnel [parce que] Dans la vie, le plus "enrichissant" n’est pas l’argent qu’on gagne mais bien le développement de soi. [15]. C’est aussi fournir à la population et plus
particulièrement aux jeunes, la capacité de se mettre en projet dans une dynamique de vie
. C’est oser ses envies de vie [16] Rien que ça....

La Free fondation souhaite carrément mettre fin à la sclérose de l’assistanat [17], tout cela de façon... apolitique [18].

Ces belles phrases cachent-elles autre chose que de la pure philanthropie, un amour de l’élévation de l’homme vers de hautes destinées ? Venant d’entreprises qui abusent de leur rente nucléaire, rackettent l’Etat et la collectivité au nom de leur "systémisme" bancaire, refourguent des vaccins pour apaiser la panique qu’elles ont elle-même créée, fraudent légalement grâce aux intérêts notionnels et, "naturellement", n’hésitent pas à licencier, la question est légitime.

En réalité, l’objectif est bien moins alambiqué : les entreprises ont besoin de main d’œuvre docile et de travailleurs prêts à se mettre en concurrence les uns contre les autres. De l’autre côté, l’Union européenne, dans sa constante rivalité avec les Etats-Unis, s’est mise en tête de devenir la zone la plus compétitive du monde : c’est la Stratégie de Lisbonne. Côté belge, qui n’a jamais entendu parler de la compétitivité de notre économie ? La Belgique cultive le même mythe capitaliste de l’esprit d’entreprise des avantages de la concurrence, etc [19].

Avec le soutien des pouvoirs publics, ces associations sont des outils de guerre idéologique : esprit d’entreprise, individualisation, entrepreneuriat, etc. Et tant pis si l’émancipation sociale, l’éducation, la culture, bref : tous ces trucs non-rentables, sont mis de côté. En parallèle s’esquisse la transformation des programmes des cours en fonction des besoins économiques. Ce qui est l’objet de la deuxième partie de cet article.

Gérard Craan

Notes

[1La Flandre n’est pas en reste. A la pointe du combat pour une meilleur "adéquation" entre enseignement et business figure l’organisation patronale des classes moyennes, l’Unizo. Elle a développé un site internet relatif à cet aspect : ondernemendeschool.

[2La mini entreprise peut également se faire durant les heures de pause ou après les cours

[3Il n’y a pas de petit profit : Triodos est un des « partenaires » de l’asbl Les jeunes entreprises

[4Cf le rapport 2007-2008 de l’asbl, pp 9-10. Il est téléchargeable ici (pdf).

[5Il n’est pas facile de trouver trace des subventions accordées à ces différentes associations. Notons que, malgré ses multiples sponsors, l’asbl jeunes entreprises a reçu, en 2005, 50.000€ du Gouvernement de la Communauté française et la mise à disposition d’un chargé de mission. Le soutien à ces initiatives se marque aussi par des circulaires envoyées aux enseignants ou des prises de position publiques

[6groupe Lhoist

[7Compagnie Nationale à portefeuille

[8Electrabel

[9ex-Sonaca

[10Fortis

[11GlaxoSmithKline

[12ex-Siemens Belgique, ancien président d’Agoria

[13cf. le site de la « fondation ». Celui-ci mentionne sept sociétés fondatrices et non cinq. Il faut y ajouter la Compagnie Nationale à Portefeuille, le holding spéculatif d’Albert Frère, et Siemens Belgique-Luxembourg. A noter encore que ce site n’est que rarement actualisé, il mentionne encore la présence au Conseil d’administration de… Rudy Aernoudt en tant que… conseiller spécial auprès du Ministre de l’économie, des PME, de la recherche et des technologies nouvelles.

[14loc. cit.

[16Les deux dernières citations sont extraites de Entreprendre c’est oser ses envies de vie. 3 chantiers à… entreprendre pour faire progresser l’Esprit d’Entreprendre dans l’espace Wallonie-Bruxelles..., document/manifeste de la Free fondation remis aux parlementaires et présidents de partis en mai 2004. Le document est téléchargeable ici (pdf).

[17ibidem

[18loc. cit

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