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Sur le soulèvement populaire en Grèce

« Ces jours sont aussi les nôtres »

dimanche 16 août 2009, par Franz Tofer (Date de rédaction antérieure : 15 février 2009).

La mort d’un adolescent de 15 ans, abattu par un policier le 6 décembre 2008 à Athènes, a déclenché une immense explosion de colère partout dans le pays (lire L’arme du policier est magique). Comment expliquer la durée et l’ampleur de la révolte ? Cette contestation peut-elle trouver des échos en Europe ? Au-delà du discours officiel, quels espoirs peut-elle réveiller ?

Un soulèvement populaire

Le soir du meurtre, les premières émeutes éclataient, emmenées par ceux que la presse officielle nommait des « jeunes » et des « anarchistes ». La contestation a continué les semaines suivantes : manifestations quotidiennes et spontanées, occupations d’universités, grèves. Certaines actions – les plus visibles – s’attaquant matériellement à des cibles très précises (bureaux de police, banques, bâtiments ministériels...), beaucoup d’autres se déroulant dans le calme [1]. Malgré sa radicalité, le mouvement s’est rapidement et largement étendu, rassemblant dans les rues des étudiants, des parents, des professeurs, des travailleurs, des chômeurs, des retraités, des immigrés, des militants de gauche et d’associations de quartier, des gens « normaux », issus des classes populaires mais aussi des classes moyennes [2]. Un énorme soulèvement populaire, le plus important depuis la chute de la dictature, porté par la jeunesse et soutenue par la majorité de la population [3]. Une révolte qui, chose remarquable, n’est contrôlée par aucun groupe, syndicat, ou parti. Un mouvement sans leader, ni porte-parole officiel.

Ce n’est pas la première fois que la Grèce connaît des manifestations de contestation. Ce qui est exceptionnel ici, c’est l’ampleur et la durée du mouvement.

Les origines de cette contestation sont complexes et profondes. Elles tiennent au contexte local, propre à l’histoire et aux particularités de la Grèce, et global, commun aux pays d’obédience capitaliste.

Des plaies encore ouvertes

La dictature des Colonels (1967-1974), initiée et soutenue par les Etats-Unis [4], n’est pas loin et son souvenir vivace. Les opposants furent violemment persécutés. Malgré la répression, la population n’a cessé de s’opposer au régime, une protestation déjà portée par les étudiants [5]. Cette période d’oppression et de lutte a laissé des traces. Une large frange de la population continue de se méfier de l’Etat et de la police. Une police qui a conservé des pratiques particulièrement violentes et barbares : humiliations, viols, passages à tabac de jeunes [6], de militants, de manifestants et d’immigrés [7], cas de tortures [8] et de meurtres, usage systématique et injustifié de bombes lacrymogènes et de gaz chimiques pendant les manifestations. Les terribles conditions de vie des prisonniers et les mauvais traitements dont ils sont l’objet est en outre connue et dénoncée. La quasi-totalité des prisonniers a d’ailleurs suivi une grève de la faim en novembre 2008 [9].

Des institutions décrédibilisées

Le népotisme, la corruption, l’incurie du gouvernement face à des événements nationaux importants, ont durablement entamé la confiance des Grecs vis-à-vis de leurs institutions. Cette défiance s’exprime également à l’encontre des médias, jugés complices.

Népotisme. Depuis plus de cinquante ans, trois clans familiaux se partagent le pouvoir. Les Papandreou, Karamanlis ou Venizelos ont la main-mise sur les deux principaux partis, le PASOK (parti socialiste) et la Nouvelle Démocratie (parti conservateur, au pouvoir actuellement). Les exemples de dynasties familiales sont fréquents en politique [10] et l’on s’en émeut rarement. Mais une telle concentration de pouvoir est préoccupante dans une « démocratie ». Laissant peu d’espoir pour de profonds changements, le système est fortement discrédité auprès de la population [11].

Corruption. L’actuel gouvernement s’est en outre compromis dans des scandales politico-financiers à répétition qui ont renforcé la méfiance populaire envers l’Etat et son administration. Citons les affaires Siemens et celle du Mont Athos (Lire Des scandales à répétition).

Incurie du gouvernement. Les incendies de l’été 2007 sur l’île d’Eubée et dans le Péloponnèse ont fait 73 morts [12]. Cet événement, vécu comme un drame national, a souligné l’incapacité du gouvernement à apporter une solution au problème pourtant récurrent des incendies de forêt. Néanmoins, sans doute grâce à certaines mesures démagogiques [13], le parti conservateur au pouvoir (Nouvelle Démocratie) a remporté les élections [14] anticipées par les scandales [15] [16].

Une jeunesse qui désespère

Un autre élément important en Grèce est l’extrême précarité de la jeunesse.
Si les jeunes sont souvent parmi les plus touchés par le chômage, l’exemple grec est particulièrement révélateur. En effet, il concerne plus de 20% des jeunes de moins de 24 ans et plus de 10% des 25-34 ans alors que le taux de chômage moyen est de 7,4% [17].
Lorqu’ils décrochent un travail, les jeunes diplômés gagnent rarement plus que le salaire minimum légal (680€ [18]), alors que leurs familles ont dû faire face aux importantes dépenses [19] générées par les écoles privées complémentaires (les "frontistiria"), nécessaires pour réussir l’examen d’entrée pour un troisième cycle [20]. Le stress occasionné par d’interminables heures d’étude tend à transformer les étudiants en automates au moment d’entrer à l’université [21]. Il s’ensuit une immense frustration générée par un système éducatif coûteux et ne permettant pas de garantir un avenir.

Un mal commun : les diktats de l’Europe

Comme tous les autres pays de l’Union Européenne, la Grèce est dans l’obligation de suivre les politiques décidées à Bruxelles. L’objectif commun de ces politiques est de faire rentrer un certain nombre de domaines publics (santé, retraite et éducation par exemple) dans une logique de marché et de mise en concurrence (impliquant les principes de rentabilité, valorisation, réduction des coûts, etc.)
Tag de solidarité avec les émeutiers grecsPartout, ces "réformes" [22] ont été plus ou moins vivement combattues par la population. Que l’on songe aux mouvements étudiants et lycéens en France [23], en Espagne [24] et en Italie [25] ; manifestations contre la "réforme" du chômage en Allemagne [26] ; manifestations pour la défense des retraites en France [27] et en Belgique [28], ...
En Grèce aussi, on a pu assister à divers mouvements de résistance contre cette politique de "casse sociale". Ainsi par exemple, le début de l’année 2007 a vu un mouvement étudiant de très grande ampleur contre la libéralisation et la privatisation des universités [29]. De même, plusieurs grèves générales ont été organisées en 2008 pour s’opposer au projet de "réforme" des retraites [30]. Autre exemple, le 22 octobre 2008, peu de temps avant les émeutes de décembre donc, une grève générale de 24h était organisée contre la politique économique du gouvernement conservateur [31]. Dernier exemple en date, une grève générale a eu lieu le 10 décembre, prévue de longue date, mais trouvant un nouvel écho en raison de l’actualité.

La révolte, une maladie contagieuse ?

Beaucoup les journalistes s’interrogent sur les « risques de contagion » des émeutes grecques en Europe [32]. Le choix des termes est évidemment révélateur : la révolte sociale en Grèce serait-elle une maladie [33] à éradiquer avant qu’elle ne contamine les peuples voisins, un mal dont il faudrait avoir peur ?
Le discours des grands médias, relayant la propagande du pouvoir, s’est engouffré dans le sensationnel à grand renfort d’images-chocs et de commentaires alarmistes. Le relevé lexical réalisé par Henri Maler (ACRIMED) sur le traitement médiatique du sujet est très éloquant. « Les télévisions, fascinées par les images de la violence des affrontements, les ont complaisamment diffusées, sans considérer outre mesure que les causes les plus profondes de cette révolte étaient, elles aussi, des faits » [34].
Ce genre de discours prend tout son sens au moment où, aux quatre coins de la planète, des manifestations de solidarité rassemblent des centaines de personnes [35].

Danger ou espoir ?

Ce discours passionnel affecte directement les fantasmes et exacerbe les angoisses les plus profondes. En agitant le spectre de violences urbaines, d’insécurité, de chaos [36], les responsables politiques et les journalistes jouent sur la peur des gens. Ils détournent ainsi l’attention des causes communes de la révolte : la précarité, le chômage, l’exclusion, les problèmes d’accès au logement, à l’éducation, aux soin de santé. Des maux dont souffre une immense partie de la population partout en Europe, et dont les racines se trouvent dans l’essence même du modèle capitaliste imposé : la recherche du profit au détriment de la solidarité, du service public et de l’environnement.
Sans entrer dans le débat de la légitimité de la violence de certaines actions, il faut rappeler qu’elle est engendrée par une autre, légale celle-ci : la violence économique et politique. La casse dans les rues de Grèce, aussi impressionnante soit-elle, n’est pas à la mesure de la casse sociale menée au nom du marché.
Un minimum de recul permet de comprendre que ce sont les puissants qui tremblent et écartent toute remise en question du système qui reviendrait à celle de leurs privilèges. La population, quant à elle, a tout à y gagner. Mais nourrie d’une propagande omniprésente, craignant la répression ou la perte de ses repères, elle accepte bien souvent la passivité et la résignation. En reprenant leur destin en main, les Grecs ont réinventé la démocratie. A quand un réveil chez nous ?

Franz Tofer

Lire aussi :
  1. « L’arme du policier est magique. Il tire en l’air et ça va droit dans le coeur » (sur les circonstances de la mort d’Alexis Grigoropoulos)
  2. Pompier pyromane (sur la réaction du gouvernement grec)
  3. Des scandales à répétition (sur les "affaires" en Grèce)
  4. "Z", un film à revoir

Notes

[1Voir la chronologie des événements pour le mois de décembre 2008 et pour le début du mois de janvier 2009 (en italien).

[2Témoignages audio à écouter dans Là-bas, si j’y suis, 17, 18, 19 , 22 /12/2008

[3Selon un sondage paru le 15/12/08 dans le journal Kathimérini, 60% des personnes interrogées jugaient que les émeutes étaient l’expression d’une profonde crise sociale et non pas seulement des violences isolées orchestrées par une petite frange d’émeutiers. Voir lien direct (en anglais).

[4Ce qui explique le ressentiment existant encore et qui s’exprime de manière plus ou moins pacifique (manifestation le 17 novembre, attaque à la roquette contre l’ambassade des Etats-Unis).

[5L’exemple de l’occupation de l’École Polytechnique (Politechnion), évacuée par les chars le 17 novembre 1973, est restée dans la mémoire collective. Les événements du Politechnion ne furent pas seulement une révolte des étudiants. A leurs côtés, dans la rue se trouvaient des gens de toutes les conditions.

[6Voir cette video qui laisse songeuse sur les méthodes policières

[7Voir cette vidéo où la police oblige un immigré à se déshabiller entièrement lors d’un contrôle en rue.

[9Voir leur communiqué de presse (en anglais).

[10Pensons aux Spaak, Nothomb, Wathelet, Eyskens, Michel en Belgique ; aux Dassault, Debré et Sarkozy en France, aux Kennedy, Bush, Clinton aux USA...

[11Un autre slogan repris par les manifestants devant le Parlement : "Qu’est-ce que c’est ? De la merde !". Là-bas si j’y suis, op.cit.

[12RFI

[16Un autre exemple de mauvaise gestion reprochée au gouvernement : le coût exorbitant des Jeux Olympiques de 2004.

[18chiffre 2008 : source eurostat

[19Les dépenses liées à l’éducation représentent près de 3% du budget mensuel des ménages : chiffres officiels 2004 (en anglais).

[20En 2004, une étude estimait qu’un élève sur trois fréquentait une frontistirio 2h par jour pour plus de la moitié d’entre-eux.

[21Ekathimerini (en anglais).

[22Il serait plus correct de parler d’attaques sur les acquis des luttes antérieures.

[26RFI, il s’agit des fameux plans Hartz

[28contre le fameux "Pacte des générations"

[29Lire par exemple : A voix autre

[30Le 13 février et le 19 mars

[31Brève : La Libre Belgique

[32« Grèce : la contagion de la crise redoutée », AFP, Figaro.fr, 11/12/08 ; « Grèce : risque de contagion de la crise », lesoir.be, 11/12/08 ; « La contagion après de nouveaux incidents en Grèce ? », lexpress.fr, 11/12/08 ; « Social, jeunesse, banlieues : la France gagnée par l’inquiétude. La droite comme la gauche scrutent attentivement les évènements de Grèce », Le Monde, 13/12/08

[33L’utilisation du lexique médical n’est pas nouveau. « Il faut tenter de guérir le « corps social », pris de « fièvre populaire », excité par « les passions populaires », pour mettre fin à la « crise » et revenir à la « raison » », Mikaël Faujour, « La « langue dévastée » des grands médias », Collectif « Les mots sont importants », mai 2007

[35Voir la chronologie sur le site Non-fides

[36Alors que les témoins soulignent que l’ambiance dans les rues grecques n’a rien de chaotique. Lire "Il y aura un avant et un après", Basile Pévin, CQFD, janvier 2009 "C’est vrai qu’en arrivant à Athènes le 25 décembre, on fut surpris du décalage entre ce qu’on avait lu dans les journaux français [...] et l’ambiance paisible régnant dans les rues."

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