Journal Indépendant et Militant
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Numéro 30 : Reprises de l’été 2013

 


 

Les sondages : le vogelpick comme arme dans le débat d’idée ?
Reprises de l’été 2013 / Article initialement paru dans le JIM 23
lundi, 15 juillet 2013
/ Guéric Bosmans

Nous sommes confrontés à l’omniprésence des sondages. Pas un jour sans que les médias ne nous en abreuvent, pour n’importe quel sujet. Ils peuvent prendre différentes formes : sondages pré-électoraux, sondages « sortie des urnes » les jours d’élection, sondages d’opinion sur des sujets variés mais aussi sondages commerciaux visant à connaître nos habitudes de consommation, ou encore micros-trottoirs ou autres sondages en ligne.

Face à cette avalanche, il est indispensable de maintenir un haut niveau d’esprit critique. Je tenterai, dans cet article, de rappeler certaines limites méthodologiques des sondages et enquêtes d’opinion, de donner quelques outils nécessaires à leur bonne compréhension et de proposer des pistes de réflexion sur le rôle qu’ils jouent dans notre société de l’information et de la communication. Je m’attarderai également sur les instituts de sondage en tant qu’entreprises marchandes.

La critique des sondages peut en effet s’envisager selon deux optiques. D’une part la critique formelle, qui s’attachera plus particulièrement à la méthodologie employée. D’autre part une critique de fond, qui s’interrogera sur les sondages en tant qu’objets et qui questionnera leur utilité, leur sens et le rôle qu’on leur assigne.

Critique formelle : comment sont réalisés les sondages et quelles sont leurs limites ?

Attardons-nous tout d’abord sur la critique formelle. Celle-ci doit prendre en compte plusieurs éléments. Tout d’abord, les questions. La manière dont celles-ci sont formulées est essentielle. Le choix ou l’omission de certains mots peut interférer de manière cruciale sur les réponses obtenues : effet de substitution de mots synonymes, ajout ou omission de certains termes ou informations, longueur du développement de la question, … [1].Il faut également s’assurer que l’interrogé.e comprenne bien le sens de la question et en ait la même intelligence que l’interrogateur. La même remarque s’applique aux réponses, qui sont le plus souvent suggérées, et induisent donc déjà un biais. On ne se retrouve pas nécessairement dans le choix de réponse suggérées et il faudra donc choisir celle qui se rapproche le plus de notre opinion.

Au niveau de la construction de l’échantillon, on peut faire appel à deux méthodes différentes. Dans la méthode des quotas, on tentera de reproduire, au sein d’un échantillon représentatif, les caractéristiques principales de la population dont on veut connaître l’opinion. Mais quelles sont les caractéristiques retenues ? Généralement, il s’agit du sexe, de l’âge et de la catégorie socio-professionnelle. C’est cette méthode qui est majoritairement utilisée dans les pays francophones. Les pays anglo-saxons ont tendance à privilégier la méthode dite aléatoire (ou probabiliste). Celle-ci fait appel au hasard et à la théorie des probabilités en choisissant les personnes à interroger au hasard dans une liste.

Ces deux méthodes ont leurs limites. La méthode des quotas ne pourra jamais garantir une reproduction fidèle de la population visée. De nombreuses caractéristiques, tel le niveau d’éducation (dernier diplôme obtenu), sont le plus souvent laissées de côté. Il est en effet illusoire de croire que, même construit avec la plus grande rigueur, un échantillon peut constituer une véritable photo miniature d’une population bien plus large. Quant à la méthode aléatoire, pour peu que la loi des probabilités puisse garantir une véritable représentativité de l’échantillon et qu’une liste exhaustive de la population sondée soit disponible, elle est également sujette à une série de biais. Dans une liste alphabétique par exemple, les noms d’une certaine origine peuvent être concentrés et fausser la représentativité de l’échantillon.

Des méthodes ont été développées pour tenter de mesurer cette incertitude. Il s’agit de la marge d’erreur, ou plus exactement de l’intervalle de confiance. Plusieurs méthodes existent pour le calculer, que je ne présenterai pas ici. Les deux éléments à garder à l’esprit sont d’une part que plus l’échantillon sera petit, au plus l’intervalle de confiance et donc l’imprécision seront importants. D’autre part, qu’il s’agit bien d’un intervalle. Autrement dit, quand il est fait référence à un intervalle de confiance de plus ou moins 3%, ce plus ou moins est à prendre au sens strict : pour un résultat de 10%, cela signifie qu’on se situe quelque part entre 7% et 13%. Cela n’est évidemment pas négligeable pour une analyse correcte des résultats. Alors que la couverture médiatique des campagnes électorales s’apparente de plus en plus au tiercé-quinté-plus et que les salles de presse se transforment en bar PMU dans lesquels on s’agite dès qu’un des chevaux en lice a dépassé les autres d’une demi-tête, mettre en évidence l’intervalle de confiance semble devenir un luxe [2]. Car ces évolutions qui font la une des journaux apparaissent comme minimes une fois cadrée par cet intervalle.

S’ils peuvent et doivent être critiqués, les sondages effectués par des bureaux dont c’est le métier (instituts ou centres de recherche) sont réalisés dans le respect de certaines règles méthodologiques. Tel n’est pas le cas par contre des micros-trottoirs ou autres sondages en ligne qui semblent se développer de plus en plus dans les médias. Les micros-trottoirs ne se basent sur aucune méthodologie et n’ont d’autre intérêt que de donner un écho médiatique aux propos tenus généralement dans l’anonymat du bar du café des sports. En tirer la moindre conclusion de portée générale relève de l’escroquerie intellectuelle la plus éhontée. De même, les sondages disponibles sur les sites des journaux ne représentent que l’opinion des internautes ayant visité le site pendant un certain intervalle de temps et qui n’avaient rien de plus passionnant à faire que de donner leur avis sur, au choix et selon les jours, les résultats du foot, une grève générale, la météo ou le durcissement des peines à l’égard des mineurs d’âge. Ici aussi, en tirer une quelconque conclusion générale confine au ridicule.

En plus des imprécisions inhérentes à la récolte des données, il existe d’autres distorsions, que l’on peut appeler « de contexte ». On a coutume, concernant les sondages d’opinion, d’utiliser la métaphore de la « photographie de l’opinion publique à un moment donné ». On l’a vu, cette photographie peut-être rendue floue dès la prise de vue mais l’interprétation de l’image obtenue est également très hasardeuse. On sait que le taux de réponse aux sondages n’est pas le même selon la classe sociale. Le nombre de refus de réponse est plus élevé au sein des milieux populaires qu’au sein des classes les plus aisées (et les plus éduquées). Des outils de pondération existent pour corriger ce biais mais ne garantissent pas la netteté de cette fameuse photo. On sait également que certaines opinions sont considérées comme socialement moins légitimes que d’autres, voire condamnables et condamnées. C’est le cas par exemple du vote pour des partis d’extrême-droite ou pour les déclarations racistes. Ici aussi, des outils de pondérations existent mais le nombre de mégapixels à corriger ne peut toujours pas être estimé avec précision.

La récolte des réponses est une chose, leur interprétation en est une autre. Un procédé de manipulation évident est de mettre en évidence la réponse qui « arrange », même si elle ne représente pas l’opinion identifiée comme majoritaire. Un journal pouvait ainsi titrer « 40% des belges refusent la grève générale » [3]. Cela signifie qu’à tout le moins 60% de la population l’approuverait, ou en tout cas ne la condamnerait pas. Les résultats d’une enquête d’opinion peuvent donc légitimer n’importe quelle position, pour autant que l’on fasse preuve d’un minimum de créativité et de beaucoup de mauvaise foi dans leur présentation.

Les effets, réels ou présumés, des sondages sur le monde politique font également l’objet de débats sans fin. Les sondages pré-électoraux sont régulièrement soupçonnés, soit de favoriser le ou les partis annoncés vainqueurs (effet bandwagon), soit de favoriser le ou les partis annoncés perdants (effet underdog). L’influence des sondages d’opinion sur l’agenda politique est également manifeste. Les responsables politiques semblent avoir les yeux rivés sur les sondages et prendre les décisions majeures sur base de ce seul étalon, avec la complicité des médias qui les commandent et les diffusent, généralement sans véritable recul critique. Cette pratique pose d’importantes questions sur la façon dont fonctionne la démocratie. La responsabilité de gouvernants élus est-elle de prendre en compte les intérêts de ceux et celles qu’ils sont sensés représenter ou doivent-ils privilégier la prise en compte des opinions prétendument majoritaires au sein de la population ? Au-delà de la question même de savoir si les sondages et enquêtes d’opinion en constituent une photographie exacte, il me paraît en effet légitime d’en questionner la légitimité comme outil politique. C’est là faire peu de cas de deux principes qui sont à la base des démocraties occidentales telles qu’elles ont été construites depuis plus de deux siècles. Tout d’abord le principe de représentation, qui voit le peuple déléguer ses pouvoirs à des représentants librement choisis en fonction d’un programme politique basé sur une vision et un projet de société. Ensuite, la place accordée aux groupes de pression ou aux corps intermédiaires (organisations syndicales et patronales mais aussi les mouvements politiques, associatifs, écologistes, …) dont le rôle est de faire pression sur les dirigeants élus afin de défendre les intérêts de leurs membres. Baser l’action politique sur les sondages d’opinion revient à nier, ou du moins minoriser, ces deux principes et à verser dans une forme de véritable populisme. Et s’inscrit dans une tendance générale visant à détruire les différentes formes d’organisation collective des citoyens.

Critique de fond : les sondages servent-ils à quelque chose ?

Ces réflexions nous amènent à réfléchir sur le rôle que jouent les sondages dans la société actuelle. Si les débats sur la fiabilité des sondages sont largement tolérés dans les médias [4], c’est beaucoup plus rarement le cas lorsqu’il s’agit de poser un questionnement de fond à leurs sujets. Pierre Bourdieu, dans un article fondamental [5], considère que les sondages d’opinion posent comme acquis trois postulats. Ceux-ci méritent d’être critiqués : Premier postulat : « Tout le monde peut avoir une opinion ». Or, tout le monde n’a pas nécessairement un avis sur tout. Ou tout le monde ne se sent pas légitime pour avoir un avis sur tout. Le taux de non-réponse des sondés issus des classes populaires a déjà été évoqué. Deuxième postulat : « Toutes les opinions se valent ». Pour émettre une opinion sur une question donnée, il est d’abord nécessaire de bien comprendre la question. Pas seulement au niveau du langage mais également au niveau du sens que lui prête celui qui l’administre. Ainsi, « la première condition pour répondre adéquatement à une question politique, donc d’être capable de la constituer comme politique ; la deuxième, l’ayant constituée comme politique, est d’être capable de lui appliquer des catégories proprement politiques qui peuvent être plus ou moins adéquates, plus ou moins raffinées, etc… » [6]. Un exemple parlant : « dans l’enquête L’ouvrier français en 1970, on demandait d’appliquer un certain nombre d’adjectifs aux différents syndicats, pour tester l’influence de la critique d’extrême-gauche à l’encontre de la CGT. Or, les ouvriers interrogés ont été beaucoup plus nombreux à appliquer ce qualificatif à Force Ouvrière (17%) et à la CFDT (15%) qu’à la CGT (7%). La raison : ils ont compris « bureaucratique », non pas au sens d’organisation peu démocratique dominée par l’appareil, mais comme organisation syndiquant des salariés travaillant dans des bureaux » [7]. Troisième postulat : « L’hypothèse qu’il y a un consensus sur les problèmes posé, autrement dit qu’il y a un accord sur les questions qui méritent d’être posées ». Le propre d’un sondage d’opinion ou d’une enquête, c’est que le choix des questions posées est du ressort de l’enquêteur, ou plus précisément du commanditaire de l’enquête. Ce commanditaire, qu’il s’agisse d’un média, d’un parti politique ou d’une entreprise privée, est un acteur social qui poursuit des objectifs politiques et se rattache à une idéologie. Il n’est donc pas « neutre », ni « objectif » et encore moins « désintéressé ». Il est par contre fort probable que les questions posées reflètent la pensée dominante, ou en tout cas les préoccupations de la classe dominante. La multiplication des sondages, le matraquage médiatique qu’ils occasionnent et l’avidité du monde politique pour leurs résultats résulte en une imposition par la classe dominante de ces préoccupations dans l’espace public. Les sondages peuvent donc être considérés comme un outil de légitimation de l’idéologie et des préoccupations de la classe dominante dans le débat public, en les y imposant. Les sondages sont également, pour la classe dominante, un outil de persuasion. A force de faire des problématiques qu’elle identifie comme majeures et dignes d’intérêt des objets d’enquête et, par ricochet, des sujets médiatiques, celles-ci finissent par s’imposer dans l’esprit des citoyens. Et lui offre de multiples occasions de réagir et de diffuser ses propres analyses. Enfin, les sondages sont également un outil de délégitimation des pensées et options politiques alternatives. En monopolisant le débat médiatique avec ses problématiques et en donnant l’illusion que la majorité de la population partage ses vues, la classe dominante, en créant un « effet de consensus » visant à faire croire que ces opinions sont partagées par une majorité de la population, décrédibilise et relègue dans les marges de l’espace public officiel tout ce qui ne s’inscrit pas dans le cadre fixé par elle. En ce sens, l’omniprésence des sondages d’opinion participe franchement à la bataille des idées, dont la presse mainstream est l’un des bataillons.

Enfin, il ne faut pas perdre de vue, lorsqu’on s’attache à analyser les sondages sous un œil critique, que ceux-ci sont souvent réalisés par des entreprises commerciales. Cette appartenance à la sphère marchande implique que les impératifs et normes auxquels sont soumis les entreprises commerciales ne sont pas les mêmes que ceux de la recherche scientifique. Loin de moi la naïveté de croire que les universités et centres d’étude « engendrent leurs problématiques dans un ciel pur [mais] en tout cas avec une distance beaucoup plus grande à l’égard de la demande sociale sous sa forme directe et immédiate » [8]. Les instituts privés de sondages sont clairement tributaires de leurs commanditaires et sont soumis à des impératifs de rentabilité et de productivité. Ils auront donc tendance à se concentrer sur les enquêtes dont l’écho médiatique potentiel sera le plus élevé. Les sondages pré-électoraux ou les enquêtes d’opinion effectuées pour le compte des médias ne représentent pas la majorité de l’activité de ces instituts. La consultation des sites web [9] des plus connus nous apprend qu’ils sont essentiellement actifs des études de marketing pour les entreprises ou les études d’opinion à destination de commanditaires privés. Les enquêtes médiatiques leur permettent donc surtout de mener une campagne publicitaire à moindre coût. Concurrence, pressions sur les coûts, maintien du taux de profit, réduction du personnel, éloignement des lieux de prise de décision, … Il en résulte, comme dans les autres secteurs, une augmentation du précariat et des conditions de travail dans l’ensemble déplorables [10]. Outre le scandale social que cela constitue, ce délabrement des conditions de travail n’est pas sans incidence sur la qualité du travail effectué. Les travailleur.e.s, pressés comme de citrons, ne bénéficient pas du temps nécessaire pour s’acquitter de leurs tâches correctement [11]. Le sociologue Rémy Caveng, qui y a réalisé une étude en observation participante, parle du secteur comme d’un « laboratoire du salariat libéral » [12]. Laurence Parisot, actuelle présidente du Medef (fédération patronale française) et ancienne directrice de l’IFOP, dont elle est toujours vice-présidente, n’a-t-elle pas déclaré que si « la vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi » ?

Les sondages ne doivent donc jamais être pris pour argent comptant ou pour une vérité révélée. Les biais méthodologiques et leurs imprécisions sont trop importants que pour qu’ils puissent réellement constituer une réelle « photographie de l’opinion à un moment donné ». Ce ne sont pas non plus des sujets neutres, mais bien des objets produits par des acteurs sociaux pouvant être utilisés comme armes par la classe dominante pour asseoir son idéologie dans la bataille des idées. C’est pourquoi il est indispensable de les considérer avec un œil toujours critique, tant sur le fond que sur la forme, et de rester vigilant.

Guéric Bosmans

Origines et quelques événements marquants

Les sondages ayant pour volonté déclarée de mesurer l’opinion publique, retracer l’origine de cette expression est également intéressant. Le Dictionnaire historique de la Langue francaise [13] date l’apparition de celle-ci en 1590. On la retrouve notamment dans les écrits de Montaigne. Mais c’est à partir de la fin du XVIIIème siècle que son usage se généralise dans la littérature politique et morale de l’aire euraméricaine [14]. Quant à « sondage », son « emploi abstrait pour « investigation discrète et rapide » trouve son terrain d’élection dans le domaine d’opinion, vers le milieu du XXè siècle. » [15].L’origine des sondages d’opinion est à chercher outre-Atlantique, dans la pratique des strawpoll(vote de paille). Il s’agit de simulations de vote effectuées en divers lieux et occasions, sans véritable souci d’une quelconque représentativité de l’échantillon pris en compte.Ceux-ci se développent à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, et ne se limiteront plus aux seules intentions de vote mais s’étendront à des questions de société. C’est dans les années 1930, aux Etats-Unis toujours, qu’apparaissent les premiers instituts de sondages. Ces instituts se caractériseront par leur volonté de dépasser la méthode « vogelpik » des straw poll pour s’atteler à la constitution d’échantillons représentatifs. Les deux méthodes se confronteront à l’occasion de l’élection présidentielle américaine de 1936, et l’élection de F.D. Roosevelt confirmera les estimations des instituts alors que celles du journal Literary Digest, qui avait envoyé des millions de questionnaires sur base du bottin téléphonique annonçaient vainqueur son concurrent républicain. Dans les années qui suivent, le monde académique va s’intéresser aux sondages et ce sera le début d’une collaboration entre ces deux mondes [16]. Ensuite, c’est l’entrée en guerre des Etats-Unis, en 1942, qui provoquera un essor de la pratique des sondages [17]. L’élection présidentielle de 1948 donnera un sérieux coup à la crédibilité croissante des sondages d’opinion. Les prévisions annoncent une telle victoire du candidat républicain Dewey face au président démocrate sortant Truman que les instituts décident de ne plus rien publier trois semaines avant la date fatidique, considérant que les jeux sont de toute façon faits. Coup de tonnerre le jour du scrutin, lorsque Truman est déclaré vainqueur. La photo du vainqueur posant avec la une du Chicago Daily imprimée avant l’annonce des résultats et annonçant sa défaite est restée célèbre. En France, les sondages apparaissent après le GMII et se développeront réellement à partir des années 1960. C’est l’élection présidentielle de 1965 qui leur assurera une certaine crédibilité. En effet, alors que les commentateurs politiques étaient persuadés de la victoire du Général De Gaulle dès le premier tour, l’Ifop annonçait sa mise en ballotage. Les prévisions de l’institut de sondage, qui prévoyaient un score de 43% pour le Général, se sont avérées correctes (il obtiendra un score de 43,96%) [18]. Mais en 2002, c’est une autre élection présidentielle française qui portera un sérieux coup à la crédibilité des sondages pré-électoraux. Les prévisions unanimes annonçaient un duel entre Jacques Chirac et Lionel Jospin au deuxième to
ur. Coup de tonnerre au soir du 21 avril 2002, lorsque lorsqu’à côté du visage de Jacques Chirac apparut celui de Jean-Marie Le Pen !

 

Quelques exemples

Le sondage de politique-fiction rétrospective : http://www.rtl.fr/actualites/politique/article/sondage-hollande-sarkozy-si-les-francais-pouvaient-revoter-ils-choisiraient-7753451240

Les derniers sondages en ligne du site web du journal Le Soir

Lors de la grève générale du 30 janvier en Belgique, un sondage selon lequel une majorité de belges seraient y seraient opposés a été repris par de nombreux médias. « Cette enquête de l’institut Profacts[affirmait également] que seulement 5% des travailleurs participeront à la grève de lundi et qu’une grande partie de la population est favorable à une limitation du droit de grève. Il s’agit d’une enquête réalisée sur internet par Profacts auprès de 1035 membres repris dans leur panel. A ce sujet, on peut lire via Google que la base de données de Profacts est composée de 1350 membres et 350 HRM d’entreprises. Il est évident que la première attitude des HRM envers la grève générale est négative et probablement aussi pour les membres du panel qui sont entrepreneurs [19]. C’est pourquoi, nous estimons que les journalistes qui ont simplement copier/coller cette information auraient dû approfondir leurs recherches. Car cette « enquête » n’est pas du tout représentative et que la volonté était plutôt de décourager les gens à participer à l’action. Rendez-vous à lundi pour en savoir plus.

On se retrouve ici devant un cas d’école de sondage à la méthodologie plus que hasardeuse, repris sans analyse critique par les médias et dont la conclusion était en adéquation avec leur discours sur la grève [20].

 

Pour aller plus loin

Afin de ne pas surcharger l’article en notes de bas de page, je donne ici les deux ouvrages principaux consultés pour son écriture. On y trouvera également de nombreux exemples.

  • Claude DARGENT, Sociologie des opinions, Paris, Armand Colin, 2011
  • Alain GARRIGOU, L’ivresse des sondages, Paris, La Découverte, 2006

Le site web « observatoire des sondages » (http://www.observatoire-des-sondages.org/) est également une ressource précieuse, ainsi que celui d’Action-Critique-Médias (http://www.acrimed.org/mot26.html).

[1On trouvera une série d’exemples dans Claude DARGENT,Sociologie des opinions, Paris, Armand Colin, 2011pps 73-76

[3Réf nécessaire

[4Cf par exemple les opinions de Jean-Michel LEBRUN (Directeur du service clients chez Ipsos Belgium) et François Heinderickx (Professeur de sociologie des médias à l’ULB) dans Le Soir, mercredi 10 octobre 2012, p.12

[5Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas »inQuestions de sociologie, Paris, Editions de Minuit, 1984, p222-235. Disponible également en ligne à l’adresse suivantehttp://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/questions/opinionpub.html (c’est cette version qui a été consultée pour l’écriture de cet article.

[6Pierre Bourdieu, op. cit.

[7Frédéric BON, Nonna MAYER et Michel-Antoine BURNIER, Les sondages peuvent-ils se tromper ?, Paris, Calmann-Lévy, 1974 cité dans Claude DARGENT

[8Pierre Bourdieu, op. cit

[10On lira avec intérêt la brochure de la CGT à ce sujet (plus particulièrement les pages 5-26 pour les sociétés de sondage) : http://www.soc-etudes.cgt.fr/documents/nos_publications/brochures/Brochure%20N%206%20Sondage%20Centres%20d%20appels%20et%20informatique%20Mars%202011.pdf

[12Rémy CAVENG, Un laboratoire du salariat libéral : les instituts de sondage, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2011. On lira également l’article suivant : Rémy CAVENG, « La « liberté » des vacataires en institut de sondages » inInterrogations. Revue pluridisciplinaire en sciences de l’homme et de la société, n°4, Juin 2007. Consultable en ligne :http://www.revue-interrogations.org/fichiers/89/la_liberte_des_vacataires.pdf

[13Alain REY (dir.,Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2006

[14Javier Fernandez Sebastian et Joëlle Chassin (coord), L’avénement de l’opinion publique. Europe et Amérique, XVII-XIXème siècles, Paris, L’Harmattan, 2004, pps 12-20

[15Alain REY (dir).,Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2006

[16Claude Dargent, Sociologie des opinions, Paris, Armand Colin, pps 49-66

[17Loïc Blondiaux, La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998, pps 268-270

[18Claude Dargent, op. cit.

[19Extrait du « mur Facebook » de Paul Lootens, secrétaire général de la Centrale Générale FGTB, le 26 janvier 2012

 


 

Prostitution : légalisation ne rime ni avec libération ni avec protection
Reprises de l’été 2013 / Article initialement paru dans le JIM 6
dimanche, 21 juillet 2013
/ Eponine Cynidès

A force d’avoir été rabâchés, les clichés associés à la prostitution selon lesquels elle serait le plus vieux métier du monde, un mal nécessaire, un exutoire aux pulsions sexuelles irrépressibles de certains hommes, une sorte de régulateur social, un remède magique au viol, etc… apparaissent comme des réalités aux yeux de beaucoup. La prostitution est même en passe d’être érigée en liberté fondamentale de la femme à choisir librement son « travail » !

Il y a 60 ans, l’ONU établissait un cadre légal visant à l’abolition de la prostitution (Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui, 2 décembre 1949). La Convention l’affirme sans équivoque : « Considérant que la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de la prostitution sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine et mettent en danger le bien-être de l’individu, de la famille et de la communauté (...) Les Parties à la présente Convention conviennent de punir toute personne qui, pour satisfaire les passions d’autrui : 1° embauche, entraîne ou détourne en vue de la prostitution une autre personne, même consentante ; 2° exploite la prostitution d’une autre personne, même consentante [1].

Ces bonnes intentions sont malheureusement restées lettre morte dans la quasi-totalité des Etats signataires [2]. Et dans le reste du monde. Le phénomène de la prostitution n’a fait que s’amplifier et s’est banalisé.
Depuis les années 80 [3], on assiste même à un durcissement sensible du mouvement en faveur de la légalisation de la prostitution.

Quelques pays sont passés à l’acte [4] : les Pays-Bas, l’Allemagne, la Grèce, la Turquie, la Hongrie, la Suisse, l’Etat du Nevada aux Etats-Unis, entre autres.
L’Union européenne, elle-même, s’est totalement détournée de la Convention du 2 décembre 1949 ; la résolution votée par le Parlement européen le 19 mai 2000 la délégitime et ouvre la voie à une légalisation générale de la prostitution [5].

Mythes de la légalisation : Des contrevérités à la réalité

Pour ses partisans, la légalisation renforcerait la sécurité des personnes prostituées. Elle permettrait un encadrement de l’activité et sortirait de l’illégalité les prostituées pour leur donner des droits. Elle permettrait aussi de lutter contre le crime organisé et de porter un coup fatal à la traite [6].

La majorité des prostituées ignorée

Tout d’abord, comme tend à le montrer l’expérience néerlandaise [7] de la légalisation, cette dernière n’a pas donné lieu à un afflux de régularisations de la situation des prostituées.
Comme l’indiquent Legardinier et Bouamama, « Les premières à refuser le ‘cadeau’ de la légalisation sont les personnes prostituées elles-mêmes qui redoutent un étiquetage qui n’aboutira qu’à les stigmatiser à vie. (...) 5 à 10% (chiffre 2003) seulement des prostituées paieraient les taxes légales selon le Centre d’information sur la prostitution d’Amsterdam. (...) Les Pays-Bas se heurtent donc au développement d’un important secteur de prostitution clandestine ». [8].

Ensuite, le commerce des corps est inextricablement lié à la traite. Comme l’explique Richard Poulin, « L’explosion des marchés sexuels est largement contrôlée par le crime organisé. S’il en est ainsi, ce n’est pas parce que la prostitution est illégale ou prohibée. Dans les pays où la prostitution est légale (Allemagne, Pays-Bas, Grèce, Espagne), comme dans ceux où des bordels sont propriété d’Etat (Turquie, Indonésie) ou comme dans les pays qui la reconnaissent comme une industrie vitale à l’économie nationale (Thaïlande, Philippines), le rôle du crime organisé reste fondamental dans l’organisation des marchés. C’est que la violence est décisive dans la production des « marchandises sexuelles » que sont les personnes prostituées » [9].

La légalisation favorise l’essor de la prostitution

En outre, les expériences de légalisation de la prostitution ont montré que, loin d’enrayer la pratique, elle engendre une hausse sensible du recours à la prostitution et, partant de la traite [10]. A tel point que certains pays l’ayant légalisée pensent à faire marche arrière [11].

Cet effet s’explique aisément ; le cautionnement de l’état à la marchandisation des corps, le fait que les autorités publiques considèrent désormais la prostitution comme un travail comme un autre donne le signal à l’ensemble de leur population que le corps de certaines personnes peut devenir (pendant quelques instants) la propriété d’une autre personne. Il suffit de payer. En légalisant la prostitution et en la réduisant à une profession reconnue, les Etats ne font que la banaliser et encourager son utilisation.
Ils n’en sont malheureusement pas à leur coup d’essai ; les conflits armés ont souvent été à l’origine d’un essor considérable de la prostitution dans les pays où les militaires s’installaient [12]. Plus récemment, l’organisation des Jeux olympiques de 2004 à Athènes [13] ont aussi été l’occasion d’une collaboration entre les autorités publiques et le milieu de la prostitution.

De la légalisation à la normalité

L’institutionnalisation de la prostitution se reflète dans ce recours de plus en plus fréquent à un nombre massif de prostituées lors de grands événements (Coupe du monde de football en 2006 en Allemagne, par exemple). Est-il nécessaire de préciser que ces accroissements ponctuels sensibles de la demande ne peuvent être satisfaits par la prostitution locale ce qui donne lieu à une progression de la traite. [14].

Il ne s’agit pas d’un épiphénomène ; il semble aller de soi que la prostitution est de plus en plus associée à toutes sortes d’événements (sportifs, politiques, etc...). Les sommets européens et le Paris-Dakar, pourtant sans rapport à première vue, drainent également leur lot de prostitution [15]. Fustigée à certaines périodes de l’histoire, la prostitution est en train de tenter de se faire une virginité.

Elle essaime également dans des domaines n’ayant rien à voir avec le milieu de la prostitution. Citée par Legardinier et Bouamama, Ulrike Moustgaard souligne, au Danemark, l’accroissement dans le temps, d’une part, du nombre de clients et, d’autre part, de personnes qui se convertissent au proxénétisme ; « Des chefs d’entreprise, des chauffeurs de bus et des coiffeurs ont ainsi été arrêtés pour proxénétisme » [16].

Des conséquences de la banalisation

Et que penser d’une hypothétique protection légale apportée aux prostituées par la règlementation de leur activité ? Par la légalisation, l’Etat normalise l’utilisation des corps d’une partie de sa population comme éléments de défoulement et leur assigne un rôle d’exutoire, faisant fi des droits fondamentaux de la personne.
Depuis quand, l’instauration par l’Etat d’une situation de discrimination et de perte de droits d’une partie de sa population renforce-t-elle la sécurité des personnes en question ? Il s’agit d’une manière très étrange d’envisager les choses !

En niant leurs droits les plus élémentaires, la légalisation de la prostitution fragilise les personnes prostituées mais elle fait également tache d’huile.
Dorénavant, toutes les jeunes femmes seront-elles des prostituées potentielles dans les fichiers des agences d’emploi puis dans les mentalités ?
« Désormais des agences pour l’emploi néerlandaises proposent aux jeunes chômeuses des emplois de ‘travailleuses du sexe’. Toujours aux Pays-Bas, les ‘services sexuels’ aux handicapés sont remboursés par des bureaux d’aide sociale au même titre que les chaussures orthopédiques ». [17]

Quelles sont les possibilités pour les jeunes chômeuses non-qualifiées de refuser des offres de leur agence d’emploi ?
Le fait qu’aucun garde-fou ne soit prévu contre cette situation témoigne d’ailleurs de l’optique de la loi. En 2005, l’Allemagne a modifié le régime de l’assurance-chômage ; dorénavant, toute personne de moins de 55 ans sans emploi depuis plus d’un an pourrait être exclue du système en cas de refus d’une offre d’emploi. Aucune exception n’a été prévue par la loi.
Mona Chollet cite le cas d’une serveuse de 25 ans ayant reçu une proposition d’un bordel, en Allemagne. « Sa capacité à la refuser ne dépendait que du bon vouloir de son agence pour l’emploi et ne reposait sur aucune base légale » [18].
Et que penser de ce fait relayé par la presse il y a peu ; en France, pays qui n’a pas légalisé la prostitution, une offre d’emploi pour une activité de strip-teaseuse figurait sur le site public ‘Pôle emploi’ [19].

Démystification

En fait, le commerce de la prostitution rapporte des profits considérables. A la criminalité organisée mais également à tout un ensemble d’acteurs économiques qui en tirent un profit indirect (agences de voyage, hôtels, media, etc…).
La prostitution représente également une part non négligeable du PIB de certains pays [20].
A tel point que les autorités thaïlandaises faisaient elles-mêmes, en 1997, la promotion auprès des touristes de leur secteur de la prostitution ; « The one fruit of Thaïland more delicious than Durian (un fruit) its young women » [21]. En Australie, le bordel ‘le Daily Planet’ (désormais côté en bourse), a reçu, en 1991, le ‘Victorian Tourism Award’, décerné par le gouvernement, pour sa contribution à l’économie de la région ». [22]

Pour beaucoup, la tentation devient grande : « En Belgique, une proposition de loi déposée par les libéraux en juillet 2003 visait, de l’aveu même d’un député à injecter plus de 50 millions dans les caisses de l’Etat. Le premier ministre se rangeait à cette idée en évoquant la création de 200 000 emplois » [23].

Pour en finir avec les idées reçues

Dans l’imaginaire collectif, la prostitution est associée à des représentations et fantasmes vivaces. Il n’est pas inutile de les passer en revue pour examiner leur bien-fondé.
D’autant que ces images se retrouvent dans toutes les couches de la société et transcendent les clivages politiques [24].

La prostitution, un ‘travail’ comme un autre ?

Idée reçue : la prostitution serait un moyen comme un autre de gagner sa vie.

Analyse : la marchandisation de l’être humain

La prostitution est une activité qui marginalise, met au ban de la société [25]. S’il s’agissait d’un travail comme un autre, pourquoi les prostituées seraient-elles stigmatisées ? Pourquoi les parents ne rêvent-ils pas d’envoyer leurs filles dans des écoles de la prostitution ?

Le Petit Robert définit une marchandise comme suit : “Chose mobilière (qu’on peut déplacer) pouvant faire l’objet d’un commerce, d’un marché ». La location, quant à elle, est un contrat par lequel on cède l’usage d’un bien pour un temps et à un prix déterminés.
Lorsqu’une personne prostituée a affaire à un client, elle loue de fait, pendant le temps de la ‘transaction’ l’usage de son corps (au minimum) à ce client. L’acte de prostitution en tant que tel réduit la personne prostituée à l’état de marchandise. Cette caractéristique est inhérente à l’activité de prostitution et ne se retrouve dans aucun type de travail.

Le marché du travail n’est pourtant pas avare de personnes qui utilisent leur corps pour gagner leur vie. La différence fondamentale réside dans le fait que, dans le cas d’une profession, le corps est un outil de travail, il n’est pas réduit à l’état de marchandise. Un outil sert à construire quelque chose, à être utilisé par une personne pour mener à bien une tâche. Contrairement à la marchandise qui est uniquement destinée à être utilisée, à l’appropriation pure et simple. Dans la prostitution, la marchandisation dépasse même le corps, elle s’étend à la personne. En plus, comme le fait très justement remarquer Rhéa Jean [26] la sphère du ‘travail’ empiète sur la vie privée. Tout emploi se doit de respecter ce qui touche à l’intimité de ses travailleurs. Dans la prostitution, « l’envahissement de la vie privée est total, la personne prostituée devant s’impliquer sexuellement, en allant à l’encontre de sa propre vie sexuelle » [27].

Outre ses implications philosophiques et politiques, la marchandisation du corps a des répercussions directes indéniables sur les personnes prostituées.
En plus de ses effets sur la santé physique [28], 71% des prostituées ont subi des agressions physiques et 68% souffrent du syndrome de stress post-traumatique [29]. Il se caractérise par un ensemble de symptômes tels que l’anxiété, la dépression, les insomnies, les cauchemars récurrents, la dissociation psychique, les pulsions suicidaires, les troubles sexuels, etc… Ce syndrome affecte également les anciens combattants, les femmes battues, les victimes de viol et celles de la torture [30].
Ces éléments jouent sur leur espérance de vie ; « Les femmes prostituées comptent pour 15% des suicides rapportés par les hôpitaux américains » [31] et « Les femmes et les filles embrigadées dans la prostitution au Canada connaissent un taux de mortalité quarante fois supérieur à la moyenne nationale » [32].

A côté de cela, selon une enquête [33], 92% des prostituées souhaitent échapper immédiatement à la prostitution si elles en avaient la possibilité économique [34].

Un libre choix ?

Idée reçue : si les prostituées n’aimaient pas ‘ça’, elles ne choisiraient pas cette activité. A ce niveau, beaucoup distinguent la prostitution choisie de la prostitution forcée. Les instances internationales ont d’ailleurs franchi ce cap [35].

Analyse : le conditionnement à la prostitution

On considère généralement (et avec raison) que pour être apte à faire des choix, une personne doit avoir atteint sa majorité.
Peut-on parler d’activité librement choisie lorsque l’âge moyen d’entrée dans la prostitution est de 14 ans [36] ?

La majorité des prostituées ont un lourd passé ; 80% d’entre elles ont été victimes d’inceste ou d’abus sexuel étant mineures [37]. Ces violences sexuelles subies au cours de leur enfance les ont en quelque sorte conditionnées à accepter la prostitution.

En outre, la majorité des prostituées proviennent des catégories sociales les plus défavorisées et/ou immigrées [38].

En conséquence ; non seulement, la prostitution ne correspond pas un choix (pour la quasi-totalité des prostituées, à tout le moins) mais sa légalisation entraînera sur le plus ou moins long-terme une absence totale de choix pour des personnes sans qualification au chômage.

Comme l’illustre le cas des Pays-Bas, la légalisation nationale de la prostitution engendre une assimilation des personnes prostituées à des travailleurs aux mêmes droits et obligations que les autres (en matière d’impôts, de protection sociale, d’allocations de chômage, etc...). Déjà, des agences d’emploi (néerlandaises, allemandes) proposent des ‘emplois’ dans le secteur de la prostitution parmi leurs offres. Beaucoup d’années seront-elles nécessaires à ce que, banalisation de la prostitution et marchandisation de plus en plus exacerbée aidant, les chômeuses qui refuseront une proposition d’activité prostitutionnelle se verront supprimer leur droit aux allocations de chômage ? On est malheureusement loin de la fiction (Cfr. supra).

Le plus vieux métier du monde ?

Idée reçue : la prostitution existerait depuis toujours, c’est la preuve qu’il est inutile de tenter de l’éradiquer, elle continuera à exister.

Analyse : la persistance de l’inégalité hommes-femmes

En imaginant que la prostitution ait toujours existé, est-ce un argument en faveur de sa légalisation ? Doit-on légaliser les assassinats, les vols, au prétexte qu’ils sont présents depuis longtemps dans nos sociétés ?

Cela étant, intuitivement, on peut raisonnablement supposer que des activités indispensables à la survie quotidienne des sociétés (chasse, cueillette, etc…) ont dû exister avant la prostitution…

Selon l’historien Jean Bottéro [39], les origines de la prostitution remontent à Babylone dans le cadre de la prostitution sacrée. Les femmes stériles étaient prostituées pour honorer la déesse de la fertilité.
Les débuts de la prostitution indiquent de manière limpide le rôle assigné aux femmes dans la société depuis des siècles : la maternité et le sexe. Ses origines le confirment ; ce n’est pas la prostitution qui est inhérente à toute société, quelle soit sa forme, c’est la domination des hommes sur les femmes. La permanence de cette dernière éclaire le développement concomitant de la prostitution, un des nombreux indicateurs de cette situation de dominant-dominé.

« La conviction partout chevillée d’une irrépressible nécessité, uniquement pour les hommes, signe le line viscéral qui unit la prostitution et la forme de domination la plus ancienne de l’histoire de l’humanité, le patriarcat. En l’interrogeant, les études anthropologiques ont montré l’inégalité qui structure l’ensemble des rapports hommes-femmes, notamment dans le domaine de la sexualité, et l’appropriation universelle des femmes par les hommes. Le contrôle du corps des femmes est une donnée transversale de l’organisation des sociétés aux fins de la reproduction et de la sexualité, qu’elles soient capitalistes ou communistes, intégristes ou ‘libérées’. Perçue comme la base de l’ordre social, la sexualité féminine est à canaliser culturellement et socialement, à modeler en fonction des exigences masculines. La création de deux images des femmes, la maman et la putain, l’une réduite aux fonctions de la maternité, l’autre à celles du sexe, la construction d’images de femmes disponibles dans le message publicitaire, pornographique et médiatique, ne sont que quelques exemples des mutilations du féminin. » [40].

La prostitution, garante d’un certain ordre sociétal ?

Idée reçue : selon l’expression consacrée, la prostitution serait un mal nécessaire ; en tant qu’exutoire des pulsions sexuelles masculines irrépressibles, elle limiterait les cas de viols dans nos sociétés. Elle constituerait également une solution à la misère sexuelle vécue par certains hommes. En d’autres mots, la prostituée aurait comme fonction de se sacrifier pour le ‘bien-être’ d’autres personnes.

Analyse : « C’est une erreur de croire que le salut public puisse commander une injustice »  [41]

Contrairement aux idées reçues, la légalisation de la prostitution ne réduit ni le nombre de viols, ni la violence subie par les personnes prostituées. Au contraire.
En France, le nombre de viols déclarés est passé de 2 500 à 10 000 par an entre 1985 et 1998 [42]. « Lors de la période coloniale en Afrique du Nord, les viols ont augmenté en même temps que la prostitution » [43]. De même, « Au Nevada, seul Etat américain à avoir légalisé la prostitution dans treize comtés, le taux de crimes sexuels était nettement plus élevé que dans les autres Etats au cours des années 90 » [44].
« Loin de s’exclure, viol et prostitution sont des ‘alliés objectifs’. (…) La justification et la banalisation de la prostitution, lieu de violence sexuelle par nature, barre la route au changement des mentalités qui rendrait possible une diminution des viols [45] ».

L’acceptation étatique de la prostitution donne le signal que le corps des femmes est à la disposition des hommes. Par là même, la légalisation banalise également le viol et l’ensemble des violences sexuelles.

Les études montrent que le viol est avant tout un acte de domination, d’affirmation de son pouvoir sur l’autre. En outre, les viols sont, en général, des actes prémédités, ce qui met à mal l’idée que de prétendues pulsions sexuelles irrépressibles des hommes seraient à l’origine des viols. Et comment interpréter le viol comme arme de guerre si on le réduisait à des pulsions sexuelles ? Tout un régiment éprouverait simultanément des pulsions irrépressibles d’une force telle que les soldats se verraient contraints de violer les femmes du camp adverse ? Si ces pulsions existaient, laisseraient-elles la possibilité aux violeurs de choisir leur victime avec soin ?

En réalité, les études sociologiques sur le sujet l’ont montré, il n’y a pas plus de besoins sexuels irrépressibles masculins que féminins, il n’y a qu’une éducation différente dès la naissance qui inculque des droits et devoirs différents selon qu’il s’agit d’un enfant de sexe féminin ou masculin [46].

Comme l’explique, Philippe Brenot [47], « Il n’existe pas d’état de nature dans la sexualité humaine. Ce sont les rapports sociaux de sexe, marqués par la domination masculine, qui déterminent ce qui est considéré comme normal et souvent interprété comme naturel, comme les fameux besoins sexuels irrépressibles que les prostituées seraient chargées d’assouvir. Les hommes et les jeunes garçons peuvent contrôler leurs pulsions sexuelles. L’agression sexuelle est un crime motivé par un désir de contrôle et de domination plutôt que par une pulsion sexuelle incontrôlable ».

De même, la misère sexuelle n’est pas une fatalité et elle ne justifie en rien le recours à la prostitution. Le sexologue Pierre-Olive Esséric [48] le dit clairement ; « nombre de paraplégiques en fauteuil ont une vie amoureuse épanouie. Pour lui, ‘les hommes qui ont recours à la prostitution sont surtout des handicapés de la relation, et notamment de la relation homme-femme’. Il voit, derrière l’excuse de la misère sexuelle, l’effet de la ‘misère relationnelle’ et ‘le besoin de se rassurer’ ».

Cette manière de considérer (le mot est mal choisi...) les prostituées prouve la permanence de la situation d’inégalité entre les hommes et les femmes ainsi que l’assimilation des prostituées à une classe de personnes n’ayant pas les mêmes droits que le reste de la population.

Quelle que soit l’efficacité de cette ‘mesure’, mettre à disposition de violeurs potentiels le corps de certaines femmes, est totalement arbitraire et correspond à condamner une personne innocente pour permettre à une autre personne de commettre un crime en toute impunité. De même, charger les prostituées de la misère sexuelle de certains hommes signifie les rendre responsables d’une situation qui leur est complètement étrangère.
Le fait de payer ne modifie pas le caractère profondément inéquitable de l’acte, c’est d’ailleurs pour s’assurer de sa soumission et de sa chosification que le client paie la personne prostituée.

La magnification du droit au plaisir

Une classe de la population devrait subir des atteintes à son intégrité physique [49] et des violences (psychiques et physiques) au nom de l’ordre social ! Ou, plus exactement, les prostituées devraient être ‘élevées’ au rang d’utilité publique, au nom du droit au… plaisir ! Le droit au plaisir devrait être magnifié !
Le ‘droit au plaisir’ serait-il un droit vital ? Au point qu’il surclasserait le droit à l’égalité, à la non-discrimination (cités dans les premiers articles de la Convention des droits de l’homme [50] et à l’intégrité physique ?

L’article 16-3 du Code civil français, en vertu duquel chacun a droit au respect de son corps [51], stipule qu’ « Il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité médicale pour la personne ou à titre exceptionnel dans l’intérêt thérapeutique d’autrui ».
Il est évident que la prostitution d’une personne ne représente pas une nécessité médicale pour elle-même. Elle ne constitue pas non plus un intérêt thérapeutique pour les clients potentiels ; il n’y a aucune urgence médicale à soulager ses pulsions sexuelles…

Les clients : des victimes ?

Une enquête menée par la mouvement du Nid en 2004 [52], relative à l’opinion publique sur les clients de la prostitution mettait en évidence les éléments suivants : la majorité des personnes interrogées imaginent des hommes majoritairement célibataires ou isolés et des inadaptés sociaux pour qui les femmes sont inaccessibles.

Qui sont les clients ? [53]

Ce sont des « hommes de tous âges, de toutes professions, de toutes classes sociales. (...) Le client se distingue des autres hommes « pour ce qui est de son attitude envers la sexualité et les femmes » [54].

Contre rémunération, ils espèrent assouvir des fantasmes refoulés ou contrariés. « Selon le sociologue Axel Manson, les clients s’appuient sur un fantasme, celui de l’animal sexuel, de la femme sexuellement agressive ; un mythe absolu mais extrêmement puissant dans l’imaginaire masculin. Un monde qui préserve l’ordre ancien. Un certain nombre d’hommes continuent donc d’user de leur pouvoir, de leur argent, pour s’acheter le droit à l’indulgence et le sentiment d’être maîtres du jeu. Ils voient les femmes, et de plus en plus d’autres hommes, comme des êtres qui doivent être disponibles en permanence pour répondre à leurs désirs et s’y adapter. Même si des évolutions se dessinent, c’est bien leur pouvoir mâle qu’ils consolident. Ainsi, selon Welzer-Lang, le client achète-t-il, dans une société officiellement monogame, un droit à la polygamie par ailleurs renforcé par les multiples images de femmes offertes au désir des hommes dans les médias et la pornographie » [55].

Contrairement à une idée bien ancrée, la majorité des clients ne sont pas des solitaires ; un tiers seulement des clients sont célibataires et 57% ont des enfants [56].

Contre toute attente, « il y a davantage d’hommes qui paient pour avoir des relations sexuelles parmi ceux qui ont de nombreux partenaires sexuels » [57].
« Plus que des hommes étranglés par un ‘besoin’ vital, il apparaît que les clients sont des individus fatigués à la recherche de divertissement. (...) qu’il ne s’agit pour eux que d’un ‘voyage vers une réalité différente’, d’un ‘terrain de jeux’, d’un ‘univers parallèle’. Leurs sont aussi garantis ‘l’abandon des valeurs, de la morale, des responsabilités de mari et de père, la possibilité d’être purement égoïstes’ » [58].
Les études montrent également que le recours à la prostitution est une manière pour les clients d’évaluer leur image et leurs performances et de se dédouaner de l’échec sexuel conjugal [59].

La consommation de pornographie semble être un préalable au recours aux prostituées ; 55% des clients ont découvert le corps féminin par l’intermédiaire de films ou revues pornographiques [60]. Un tiers des clients ont connu leur première expérience sexuelle avec une prostituée. Parmi les anciens clients, un sur trois explique le recours aux prostituées par « la peur des femmes ».

Sous des faux-semblants de liberté sexuelle exacerbée, la prostitution reproduit et pérennise les structures traditionnelles d’inégalité des sexes et ne permet pas l’évolution du modèle actuel [61].
« Les études de Mansson débusquent, sous les emballages subversifs, un système fortement conservateur. (...) A l’heure où beaucoup d’entre elles (les femmes) n’acceptent plus d’être dominées sexuellement par les hommes, ceux qui ne sont pas capables de vivre ces changements trouvent dans la prostitution un monde où ‘l’ordre ancien est restitué’ » [62].
« En gérant avec les personnes prostituées des demandes sexuelles qu’il pense, à tort ou à raison, ne pas pouvoir être acceptées par sa partenaire habituelle, le client reproduit l’ancestrale distinction entre la femme que l’on ‘respecte’, la maman, et la ‘putain’ » [63].

En France, 12,7% des hommes et 0,6% des femmes ont été ou sont clients [64].

Le modèle de la Suède

Responsabilisation des clients

Le 11 janvier 1999, la Suède s’est dotée d’une loi interdisant tout achat de « service sexuel ». Pour la première fois, une loi pénalise le client [65], « véritable moteur du système prostitutionnel [66] ».

L’esprit de cette disposition est de condamner toutes les violences faites aux femmes (prostitution, viol, violences conjugales, etc...) et d’interdire l’achat du corps d’autrui [67]. La loi suédoise condamne également le trafic d’êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle de 10 ans d’emprisonnement.
Les personnes prostituées ne sont pas poursuivies car elles sont considérées comme des victimes. Coupables aux yeux de la loi de nombreux pays, le statut de victimes leur est enfin reconnu. Des mesures de réinsertion à leur égard sont également prévues. Simultanément à l’entrée en vigueur de la loi de 1999, des politiques de formation des policiers ont été mises en place ainsi qu’une campagne d’affichage à l’attention de la population suédoise.

Cette nouvelle législation découle d’un choix politique pour évoluer sur le chemin de l’égalité hommes-femmes [68] en plaçant les clients potentiels face à leurs responsabilités [69] et en refusant la marchandisation des personnes [70].

Sigma Huda, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits fondamentaux des victimes de la traite des êtres humains, en particulier les femmes et les enfants, considère la loi suédoise « particulièrement appropriée contre la demande », notamment pour sa « fonction normative. C’est une expression concrète et tangible de la conviction qu’en Suède les femmes et les enfants ne sont pas à vendre. » alors que « la légalisation de la prostitution a pour effet de faire passer des atteintes aux droits de l’homme pour un simple travail légitime, « occultant » ainsi certaines atteintes commises au vu de tous. » Pour elle, cette légalisation « crée un climat favorable à la demande et doit donc être déconseillée » [71].

Une culture de l’égalité hommes-femmes

Ce n’est pas un hasard si la Suède est le premier pays à appliquer ce type de législation.
Le pays pratique depuis longtemps une politique avant-gardiste en matière d’égalité hommes-femmes. La parité en matière politique est pratiquement réalisée [72].
Des campagnes d’égalité de droits pour les deux sexes y ont été mises en œuvre depuis longtemps : dès 1942, par exemple, l’éducation sexuelle était introduite à l’école et devenait obligatoire dans toutes les classes à partir du primaire en 1956. Ces actions ont porté leurs fruits ; elles ont mené à une prise de conscience de la part de la population suédoise sur le sujet [73] et la loi est approuvée par 80% de la population [74]. La Suède est aussi le premier pays à avoir adopté une loi condamnant le viol au sein du mariage [75] et les années 70 ont été témoin de plusieurs avancées des droits des femmes [76].

Des résultats encourageants

La loi suédoise a fait diminuer la traite [77].

Le nombre de prostituées est passé de 2500 en 1999 à 1500 en 2004, la prostitution de rue a baissé tandis que la prostitution internet restait stable. La législation a également fait disparaître les bordels et salons de massage. Dans le même temps, la prostitution de rue augmentait au Danemark [78].

La législation suédoise a fait des émules. Sur la période 2002-2003, la Suède lançait avec sept autres pays une grande ‘campagne nordique et balte’ contre la prostitution et le trafic des femmes auprès des autorités, ONG, médias et de l’opinion publique.
Depuis, la Norvège et le Danemark, par leur loi de 2008 ont pénalisé les clients sur le modèle de la loi suédoise. En avril 2009, l’Islande est à son tour devenue néo-abolitionniste en votant la loi de dépénalisation des personnes prostituées et en criminalisant les clients.

Conclusion

A l’heure où des droits fondamentaux de l’ensemble de la population (droit au travail, droit à la santé, à l’éducation, etc...) sont remis en question par la sacro-sainte loi du libéralisme économique et que les droits fondamentaux des femmes subissent de plus en plus d’attaques [79], la légalisation de la prostitution apparaît comme la suite logique de ce mouvement. Sous des apparences de libération sexuelle totale [80] et de liberté de choix, elle n’est que marchandisation des corps et réduction de la valeur de la personne humaine.

Défendue par certains comme instrument d’assainissement du milieu de la prostitution, elle est impuissante à résoudre la criminalité organisée qu’au contraire, elle nourrit.

La prostitution ne bafoue pas uniquement les droits fondamentaux de la personne du fait de la traite des personnes prostituées mais bien en raison de sa nature même. Ce n’est pas uniquement les intermédiaires qu’il faut condamner, c’est l’acte lui-même, l’abus de pouvoir inhérent à la consommation de prostitution de la part des clients, prêts à faire passer leurs envies sexuelles au-delà des droits fondamentaux de la personne. C’est la commercialisation du corps, sa marchandisation qui doit être refusée. C’est la raison pour laquelle, en plus des proxénètes, la loi doit responsabiliser les clients.

Les personnes prostituées, par contre, n’ont pas à être stigmatisées, elles n’enfreignent les droits de personne. Curieusement, ce sont pourtant les premières à être marginalisées par l’opinion publique alors que les clients le sont rarement [81].

La prostitution est une des violences faites aux femmes. Elle témoigne de la domination des hommes sur les femmes, de la libre-disposition du corps des femmes accordée au sexe masculin et de l’enracinement de ces éléments dans les mentalités. Sa légalisation cautionne et légitime cet état de fait et ne peut que faire régresser les droits des femmes pour, dans un second temps, tirer vers le bas les droits de l’ensemble de la population [82].
Et comme l’énonçait Condorcet, « Il ne peut y avoir ni vraie liberté ni justice dans une société si l’égalité n’est pas réelle ».

Eponine Cynidès

[1Préambule et article premier

[2La Convention a été ratifiée par 76 Etats

[4A la ‘pointe’ des pays européens en matière de légalisation, les Pays-Bas ont, le 1er octobre 2000, décriminalisé le proxénétisme (sans traite) et alourdit les peines pour proxénétisme par coercition et exploitation des mineurs. Prostituées acceptées : les Hollandaises et les étrangères en situation régulière. Deux statuts possibles en tant que prostituée : salariées par un employeur-proxénète (c’est le cas des Eros-center, par exemple) ou indépendantes. La prostitution est devenue un travail comme un autre. L’Allemagne a suivi les Pays-Bas en légalisant complètement la prostitution, le 1er janvier 2002. A côté de cela, d’autres pays ont légalisé certains pans de la prostitution ; par exemple, la Grèce autorise, depuis 1981, la prostitution par l’unique médium des bordels, dont elle régule le nombre

[5La résolution énonce : « considérant que les instruments juridiques internationaux existants, notamment la Convention des Nations Unies relative à l’abolition de la traite des êtres humains et à l’exploitation de la prostitution d’autres êtres humains ne sont pas appropriés »

[6Dans les pays occidentaux, on estime le pourcentage de personnes prostituées sous la coupe de proxénètes à 85 à 90%. Ce taux est encore plus élevé dans les pays du tiers monde et de l’Europe de l’Est. 90% des victimes de la traite aux fins de prostitution sont des femmes et des enfants de sexe féminin. Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, France, Editions Imago, 2005, p. 12 et 13

[7Le 1er octobre 2000

[8Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions Presse de la Renaissance, 2006, p.98}}.
La légalisation de leur statut ne permet pas non plus aux prostituées de se défaire de leur image marginalisée ; « selon une étude effectuée à Amsterdam, les prostituées qui se présentent comme des travailleuses indépendantes découvrent que les banques et les compagnies d’assurances leur refusent toujours leurs services » [[http://www.pourunesocietesans prostitution.org/les-promesses-non-tenues-de-la

[9Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005, p.70. Pour une étude détaillée des techniques de transformation de femmes en prostituées, voir le chapitre II du livre

[10« Selon l’australienne Sheila Jeffreys, loin de faire reculer le crime organisé, la légalisation a entraîné une explosion des trafics criminels de femmes ; et des criminels condamnés conservent leur rôle dans le business, couverts par des personnes plus honorables » http://www.pourunesocietesansprostitution.org/les-promesses-non-tenues-de-la

[11« En octobre 2003, la mairie d’Amsterdam a décidé de fermer la zone de tolérance ouverte à la prostitution de rue. Le maire a invoqué « un dilemme diabolique » en expliquant qu’il « apparaissait impossible de créer pour les femmes prostituées une zone saine et contrôlable qui ne soit pas récupérée par le crime organisé. » En 2007, la municipalité d’Amsterdam se lance dans une profonde et coûteuse opération de rachat des bordels du quartier rouge afin d’amener la restructuration du quartier : un constat d’échec sans appel » Julie Bindel et Liz Kelly de la London Metropolitan University, http://www.pourunesocietesansprostitution.org/les-promesses-no-tenues-de-la

[12« L’industrie massive de la prostitution en Asie du Sud-Est a pris son essor à la faveur des guerres du Vietnam et de Corée et du stationnement de militaires au Vietnam, en Thaïlande et aux Philippines (...) L’augmentation très importante de la prostitution locale a permis l’établissement de l’infrastructure nécessaire au développement du tourisme sexuel ». Jeffreys (1989) cité par et Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005,p.53.
« Entre 1937 et 1945, l’armée japonaise d’occupation a utilisé entre 100 000 et 200 000 Coréennes qui ont été incarcérées dans des ‘comfort stations’ (bordels de réconfort) ». Etudes de Hicks et Latsetter, citées par Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005, p.53.
« Au fur et à mesure de la guerre et de l’occupation de différents pays par les troupes impériales, des bordels ont été ouverts et ‘approvisionnés’ en femmes des nouvelles colonies de Chine, des Philippines, de Birmanie, d’Indonésie, de la Malaisie, de Singapour et du Timor. Toutes ces femmes étaient considérées inférieures du point de vue ‘racial’, ce qui légitimait leur esclavage sexuel ». Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005, p.53

[14« De nouveaux éléments de preuve, venus de pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Australie, (qui) démontrent que la légalisation s’est avérée désastreuse là-bas. (…)Dans ces pays, la légalisation des bordels et la tolérance de la prostitution de rue s’est soldée par une hausse de la traite, l’absence de réduction de la violence anti-femmes, une hausse de la demande et une augmentation du nombre des bordels illégaux ; la légalisation n’a pas brisé les liens reliant le crime organisé et l’industrie du sexe. Elle a normalisé la prostitution dans l’esprit des citoyens de sorte que les enfants grandissent en y voyant simplement une industrie de services comme une autre » Julie Bindel, the Guardian, La prostitution n’est pas un service comme un autre, 2007

[15Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006, p. 16-17

[16Ulrike Moustgaard (2001) citée par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions Presses de la Renaissance, 2006, p. 102

[17Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Editions Presses de la Renaissanxe, Paris, 2006, p.78

[18Mona Chollet, Les pièges du pragmatisme, 8 juillet 2006, http://www.peripheries.net/article216.html?var_recherche=prostitution

[205% du PIB des Pays-Bas. Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Paris, Editions Imago, 2005, p.22)

[21Hechler (1999), cité par Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Editions Imago, Paris, 2005

[22Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Editions de la Renaissance, Paris, 2006, p.78

[23Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Editions de la Renaissance, Paris, 2006, p.91

[24En Allemagne, la légalisation de la prostitution a été votée par le parti social-démocrate et les verts ainsi que les libéraux et des députés du parti postcommuniste » Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.91

[25« Dire qu’on a « fait des clients », c’est se mettre à l’écart, et se soumettre aux fantasmes les plus divers. Rien d’anodin. Dire qu’on va aux putes, c’est différent. Ca ne fait pas d’un homme un homme à part, ne le marque pas dans sa sexualité, ne le prédéfinit en rien ». Virginie Despentes, King Kong Théorie, p.72

[26Doctorante en philosophie

[28MST, pour ne citer qu’elles

[29Selon une étude publiée par The Journal of Trauma Practice, menée dans 9 pays

[31Farley (2003) cité par Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, Paris, 2005, p.94

[32Baldwin (1992) cité par Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, Paris, p.94

[33500 prostituées ont été interrogées dans 5 pays différents

[34Site d’Isabelle Alonso. www.isabelle-alonso.com

[35Introduit par la Conférence de Pékin sur les femmes de 1995, le terme de ‘prostitution forcée’ (en lieu et place de ‘prostitution’) ouvre la voie à la reconnaissance d’une ‘prostitution libre’ et, en conséquence, à la légalisation de la prostitution. Ce que fait le rapport du Conseil de l’Europe du 9 juillet 2007, par la voix du Hollandais, Leo Platvoet. Il recommande la légalisation de la prostitution ‘volontaire’, c’est-à-dire « exercée par des personnes de plus de 18 ans qui ont choisi la prostitution comme moyen de gagner leur vie »

[36Chiffre pour les USA. www.fondationscelles.org

[37Site d’Isabelle Alonso. www.isabelle-alonso.com

[38Site d’Isabelle Alonso. www.isabelle-alonso.com

[40Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Presses de la Renaissance, Paris, 2006, p. 14-15.

[41Condorcet

[43Taraud, cité(e) par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006, p.234

[44Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006, p.234

[46Voir, à propos de la construction et de l’apprentissage des gens, le livre sur les jouets sexistes. « Contre les jouets sexistes », Collectif contre le publisexisme et Mix-Cité, Paris, Editions l’Echappée, 2007

[48Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.233

[49« Je me place dans le cadre d’une réflexion éthique qui dépasse largement la question de la prostitution. C’est celui du respect, de la non-commercialisation du corps, commercialisation qui a d’ailleurs lieu sous contrainte dans la plupart des cas. L’idée forte de la pensée éthique, c’est que le corps est indissociable de la personne. Si la personne n’est pas réductible à son corps, il reste que son rein, son pied, sa main procèdent de la personne et par conséquent la dégradation de l’intégrité physique est une atteinte au respect de sa dignité : ce qui sous-tend le refus de l’esclavage, qui est une aliénation du corps, comme de la commercialisation des organes. (...) Légaliser la prostitution comme le font les Pays-Bas, c’est considérer qu’il y a des exceptions à cette exigence de non-commercialisation du corps humain. La prostitution n’est pas l’expression d’une liberté essentielle ni un métier normal. Le corps humain comme objet de commerce est une aliénation. Ce principe ne souffre aucune exception. (...) ». Axel Kahn (généticien), extrait d’un entretien accordé à Prostitution et Société, numéro 131, octobre - décembre 2000, http://www.prostitutionetsociete.fr/cultures/divers/theories-et-engagements-les?lang=fr

[50« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice (...) Considérant que dans la Charte les peuples des Nations Unies ont proclamé à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des droits des hommes et des femmes (...)

[51loi nº 94-653 du 29 juillet 1994

[53La plupart des données reprises dans cette section viennent de l’étude très détaillée de Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostituion : l’enquête, Paris, Presses de la Renaissance, 2006

[54Manson (1984), cité par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.65-66

[57Manson, cité par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.66-67

[58Selon une enuquête de la chercheuse Anna-Maria Martilla, qui s’est intéressée aux habitués de la prostitution des pays baltes en Finlande, citée par Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, p.67

[60« L’Express, Quand les clients parlent, 18 octobre 2004 »

[61« La question de la prostitution n’est envisagée dans aucun pays (...) comme la question absolument centrale des rapports du masculin et du féminin qu’elle est. (...) Un point n’est jamais mis en discussion : c’est la licéité de la pulsion sexuelle masculine exclusivement, sa nécessité à être comme composante légitime de la nature de l’homme, son droit à s’exprimer, tous éléments refusés à la pulsion sexuelle féminine, jusqu’à son existence même. C’est l’élément le plus fort et absolument invariable de la valence différentielle des sexes : la pulsion sexuelle masculine n’a pas à être entravée ou contrecarrée ; il est légitime qu’elle s’exerce sauf si elle le fait de manière violente et brutale à l’encontre du droit officiel d’autres hommes. Elle est ». Françoise Héritier, professeure au Collège de France, anthropologue, Extrait de Masculin Féminin tome II - Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, 2002, sur le site http://www.prostitutionetsociete.fr/cultures/divers/theories-et-engagements-les?lang=fr

[62Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006, p.69

[65passible d’amendes et jusqu’à 6 mois de prison

[66Mouvement du Nid

[67D’après une enquête menée par la mouvement du Nid en 2004 (http://www.mouvementdunid.org/Ou-en-est-l-opinion-publique-par), 34,5% des répondants étaient favorables à la pénalisation des clients (dont 1 ancien client sur 5)

[68« On ne peut pas défendre l’idée d’une égalité sociale, économique et politique des hommes et des femmes et accepter que des femmes et des jeunes gens, en majorité des filles, soient des objets achetables, vendables et exploités sexuellement » Gunilla Ekberg, parlementaire, http://www.pourunesocietesansprostitution.org/gunilla-ekberg-parlementaire-suede

[69Elle s’applique également à ses citoyens en dehors du pays

[70La loi est neutre, elle peut également s’appliquer à des femmes-clientes

[72En 2007, le Parlement était constitué de 47% de femmes

[73« En Suède, on emploie depuis longtemps, pour désigner ces hommes (les clients), un terme péjoratif (il se traduit en français par morue). C’est l’un des éléments qui témoignent de la prise de la conscience dans l’opinion suédoise du caractère inadmissible de la prostitution au regard des droits humains » Florence Montreynaud, http://www.sosfemmes.com/sexwork/sexwork_punir_clients.htm

[751965

[761974 : Création de l’assurance parentale. En 1995, l’assurance parentale se développe et réserve 30 jours de congé parental au père ; 1975 : loi sur l’interruption de grossesse, la décision revient à la femme jusqu’à la 18ème semaine ; 1979 : la succession du trône de Suède est ouverte aux femmes

[77Fait confirmé par la police judiciaire. http://www.isabelle-alonso.com/suede-les-clients-de-la

[78Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, Paris, Editions de la Renaissance, 2006

[79Simultanément à la montée de ces revendications au droit au plaisir, une réelle avancée dans la libre-disposition de leur corps par les femmes, l’avortement, est de plus en plus souvent remise en cause

[80« La liberté sexuelle telle que la préconise la société capitaliste n’est qu’un autre opium destiné à endormir les énergies qui, sinon, se mobiliseraient pour lutter contre toutes les formes d’exploitation » Nawal Sadawi

[81« L’épouse elle-même, si elle l’apprend, se console en estimant que c’est moins dangereux pour le couple qu’une liaison durable. Payer une ou des « filles » fait partie des rituels machos, tels l’enterrement de la vie de garçon la veille du mariage, la « troisième mi-temps » des sportifs, ou les sorties collectives des appelés (jusqu’à la disparition du service militaire en 1999). Florence Montreynaud, http://www.sosfemmes.com/sexwork/sexwork_punir_clients.htm

[82La prostitution masculine à destination des hommes existe également. De plus, toujours très minoritaires, des clientes féminines ont fait leur apparition

 


 

Un écran différent à Bruxelles
Reprises de l’été 2013 / Article initialement paru dans le JIM 15
samedi, 27 juillet 2013
/ Le cinéma Nova

Le Cinéma Nova fêtera bientôt ses quatorze années d’existence. Lorsqu’il est né, occupant une ancienne salle abandonnée initialement promise à la reconversion en bureaux, les écrans de cinéma disparaissaient les uns après les autres à Bruxelles. La tendance était alors aux grands complexes ayant une programmation plutôt uniforme. Le Nova est parti de ce constat pour offrir aux bruxellois une nouvelle vision du cinéma…

« Dans une société où le rôle de l’image et des médias de communication est devenu prédominant et tend à l’uniformisation, où le phénomène de privatisation a déjà atteint les services publics, le Nova est né de la volonté d’ouvrir et d’animer des outils et des espaces de recherche, de réflexion, de connexion, de confrontation et d’expérimentation autour de l’image en général et du cinéma en particulier. » Ainsi débute le Manifeste du Nova, réaffirmé chaque année depuis son écriture en 2007.

Le Cinéma Nova n’est pas une salle commerciale. Gérée par un collectif de bénévoles ayant adopté la forme juridique de l’association sans but lucratif, sa structure est vivante, toujours un peu précaire, même si pour certains son statut semble quelque peu ’installé’ dans le paysage bruxellois.

Une programmation éclectique.

Le Cinéma Nova fonctionne par programmes périodiques (mensuels, trimestriels...), parfois axés sur une thématique précise, ou ponctués de rendez-vous éclectiques. Ouvert en général du jeudi au dimanche soirs, il diffuse autant des longs que des moyens ou courts métrages de fiction, de films documentaires ou expérimentaux qui n’ont pas de distribution en Belgique, ou qui sont parfois jugés trop ’difficiles’ pour le circuit dit commercial. Le Nova a également ses rendez-vous annuels, comme le festival Offscreen centré sur l’étrange en collaboration avec l’asbl Marcel, les Pink Screens, rendez-vous festifs des genres et sexualités différentes co-organisés avec Genre d’à Côté asbl, ou encore le PleinOPENair estival lors duquel le Nova sort de ses murs et pose son écran sur des territoires en friche ou liés à des enjeux urbanistiques significatifs pour Bruxelles.

Séance du Plein Open Air au couvent occupé du Gésu (2010)

Les programmes recèlent également des rendez-vous réguliers comme l’emblématique Open Screen, une séance gratuite où la programmation est faite par le public : tout y est montré dès lors que le film ne dépasse pas 15 minutes. Récemment encore, le Nova a répondu à sa manière au manque criant d’écrans ouverts aux cinéastes et vidéastes indépendants, en créant la case de programmation ’Prima Nova’. L’auteur, parfois accompagné de toute son équipe, y vient présenter son film gracieusement et rencontrer le public.

Le Nova est également un lieu de débat sur les sujets animant la société, un lieu ancré dans le réel et ouvert à des collaborations avec d’autres groupes et associations. Cela a été le cas par exemple avec le récent ’No Border Camp’, une initiative organisée un peu partout en Europe depuis plus de dix ans et interrogeant les politiques européennes de répression envers les migrants. Lors d’un Open Screen consacré à cette initiative, le public a notamment pu découvrir les images, absentes des journaux télévisés, des violences policières qui se sont abattues sur les participants du camp et des passants qui voulaient rejoindre l’euro-manifestation syndicale du 29 septembre 2010. Cette séance était par ailleurs entourée de projections et débats sur les frontières européennes, parlant de celles et ceux qui ont l’outrecuidance de les franchir…

D’autres rendez-vous réguliers existent, comme les ’Live Soundtracks’, des ciné-concerts lors desquels des musiciens jouent en direct sur une projection muette. Les ’Nocturnes’ où sont montrées des œuvres de genres et de sous-genres traditionnellement méprisées dans les conceptions cinéphiliques et critiques, mais qui proposent d’autres manières d’envisager le cinéma, souvent de manière décalée et pertinente. ’Ears Open’ permet de découvrir dans la pénombre de la salle des montages sonores apportés par le public. Le Cineketje du dimanche après-midi s’adresse aux enfants qui bénéficient également depuis peu de la participation du Nova au jeune festival annuel Filem’on. Et puis, n’oublions pas notre Microboutiek qui offre un espace de vente aux productions artistiques indépendantes tels livres, DVD, fanzines, BD, disques, objets divers, … et ce, de manière intermittente dans notre foyer-bar où autant les bières artisanales aux prix démocratiques, que l’ambiance générale participent à la convivialité du Nova.

Et si les séances ont parfois un peu de retard, pas de souci pour rencontrer et discuter tranquillement avec votre voisin de rangée sur un agréable fond musical, en effet : aucune publicité tonitruante et insupportable n’apparaitra jamais sur notre écran !

Nous ne serions pas complet en omettant de signaler que le Nova, véritable ovni dans le paysage bruxellois, n’est pas pour autant esseulé car il entretient des liens avec des lieux à l’approche et à l’organisation similaires, actifs un peu partout dans le monde. Depuis fin 2009, le Nova est d’ailleurs à l’origine de la mise en réseau de ces cinémas dits alternatifs en Europe. Intitulé Kino Climates, cette plate-forme a pour but de faciliter les échanges d’informations, de copies et d’expériences, mais aussi de faire entendre ses multiples voix qui diffèrent de celles des multiplexes ou des salles d’art et essai traditionnels. Enfin, il arrive également que le Nova soit invité à présenter une programmation spécifique au-delà de nos frontières, dans des festivals européens, voire même plus loin, comme en septembre dans plusieurs villes chinoises, et il y a quelques années en Inde ou encore au Bénin.

Un fonctionnement atypique

Le haut de la salle de projection Nova.

Le Cinéma Nova fait partie de ces lieux culturels bruxellois ne se définissant pas linguistiquement comme francophone ou néerlandophone, et est financé par l’argent public des deux communautés. Et oui : c’est possible ! Le Nova n’est la vitrine d’aucune communauté, il est ouvert à toutes les cultures.

Comme le signale notre Manifeste, chaque personne pénétrant sous l’enseigne composée d’objets de récupération au numéro 3 de la rue d’Arenberg, est susceptible un jour ou l’autre de devenir ’acteur’ du Nova, en intégrant l’équipe. En effet, le fonctionnement du Nova repose depuis sa création sur le collectif et le bénévolat. Cependant, depuis quelques années, un poste mi-temps est dévolu à la comptabilité, activité dense, complexe et néanmoins essentielle. Et depuis 2008, un système de « tournantes » est expérimenté concernant cinq postes de coordination, qui tendent à assurer le minimum de tâches nécessaires au bon fonctionnement du lieu, sachant que ces postes tournent environ tous les trois mois entre les membres réguliers de l’équipe afin de maintenir ces tâches collectives.

Cet aspect collectif prédominant se retrouve ainsi à tous niveaux, y compris la programmation, par la mise en place d’un comité et d’une réunion de programmation, plutôt que d’un programmateur ou d’un directeur artistique.

Le Nova est bien entendu ouvert à des propositions extérieures, dont l’opportunité est discutée lors de ces réunions collectives. Il n’est d’ailleurs pas rare que l’atterrissage au sein de l’équipe du Nova se fasse via l’organisation d’une programmation thématique.

Le fonctionnement refuse également la hiérarchie, ce qui suppose un grand nombre de réunions. Les décisions ne sont jamais prises après un vote mais toujours sur le mode d’un consensus argumenté et acté. Autour d’un « noyau dur » d’une quinzaine de personnes, on compte une centaine de bénévoles dont la plupart participe aux activités liées à l’ouverture du lieu (bar, caisse, projection…) mais aussi par exemple au graphisme, à l’étiquetage et à la distribution du programme.

Il est bien évidemment difficile de résumer en un seul texte quatorze années d’histoire de ce lieu, dès lors un conseil : passez les portes du Nova et venez le découvrir ! Vous participerez peut-être à sa vie prochainement !

Le Cinéma Nova

Photos : Cinéma Nova

A l’adresse ’www.nova-cinema.org’ vous trouverez le Manifeste du Nova.
Nous vous conseillons également de consulter, dans la rubrique ’Archives’, les journaux-programmes numéros 69 et 97, constitués de textes développant tous les éléments à peine esquissés ici. Les numéros 93 et 94 vous présenteront les dix semaines de programmations du dixième anniversaire du Nova, une sorte de guest-list des coups de cœur de l’équipe et un bon moyen de pénétrer notre univers.

 


 

Alternatives aux enfermements
Reprises de l’été 2013 / Nous libérer de la camisole mentale de l’incarcération qui réside en chacun de nous.
vendredi, 2 août 2013
/ Fifi Brindacier

Le 19 janvier 2011, Bruxelles-Laïque et le Barreau français de l’Ordre bruxellois des avocats organisaient un colloque relatif aux alternatives à la prison, à l’incarcération des mineurs, aux centres fermés pour étrangers ainsi qu’à l’enfermement psychiatrique. Tout un programme, riche d’environ 25 heures de débats, aux interventions denses et pointues du point de vue juridique ou criminologique. Il me sera dès lors particulièrement ardu de résumer brièvement le foisonnement et la qualité des échanges. Je tenterai donc humblement, de manière partielle, partiale et approximative, de rapporter un point de vue subjectif sur les pistes avancées pour sortir des dispositifs d’ emprisonnement pré-cités.

I. TRANSVERSALITES

Détenus, mineurs délinquants, étrangers, migrants, malades mentaux ou « fous » : l’ensemble de ces vocables renvoient souvent, dans le sens commun, à la méfiance, la crainte et le rejet. Les individus qualifiés comme tels sont fréquemment traités dans la presse de manière sensationnaliste comme dangereux. Pourtant, ils sont avant tout des êtres humains précaires en insécurité socioéconomique plutôt que des producteurs d’insécurité objective, de danger ou de nuisance. Si le capitalisme implique la mobilisation de chaque individu en vue de la rentabilité, l’enfermement des personnes rendues inutiles ou surnuméraires participe à la gestion du contrôle de ces « populations flottantes » non disciplinées. A l’intérieur de ces catégories marquées du sceau de la dangerosité, s’établit encore diverses distinctions artificielles (mineur délinquant méritant un traitement éducatif versus noyau dur et inéluctable de jeunes criminels ; gentil migrant qui coopère à son expulsion de manière « volontaire » versus méchant sans-papier qui se rebelle au sein d’un centre fermé ; etc.).

L’enfermement existe en réalité depuis bien plus longtemps que ce que l’on nomme la prison moderne (dispositif visant à accueillir les personnes condamnées pour des délits) qui, pour sa part, naît à la fin du 18ème siècle. Ainsi, la pratique de la détention existe depuis l’époque de Charles Quint, plus précisément depuis 1532. Il s’agit à l’époque – déjà – de contenir les populations vagabondes, les mendiants, les potentiels récidivistes, les fous, etc. L’enfermement renvoyait donc à la fois aux fonctions de peine, de mesure de sûreté, de contrôle des populations « déviantes » et de marquage des indésirables, marquage binaire entre « eux » (les méchants, les dangereux, les bizarres) et « nous » (les gentils normaux). C’est encore valable de nos jours.

Enfin, lorsqu’on se penche sur la question des alternatives à la détention, il convient de définir si l’on s’attache à penser un système de surveillance autre que la neutralisation ou si l’on s’attaque à la question des alternatives possibles à une société punitive, discriminante et contrôlante.

II. SIMILITUDES

De nombreux points, soulevés dans les différents ateliers thématiques, renvoient aux mêmes constats. Tout d’abord, la délinquance – adulte et juvénile, les migrations et la folie sont des phénomènes normaux : ils existent de tout temps et il serait totalement utopique de vouloir éradiquer le crime, contrer les désirs humains d’aller et de venir qui ont peuplé le monde depuis la préhistoire ou vouloir à tout prix guérir la folie ou la tenir à l’écart de la société, sous silence.

Ensuite, fait remarquable, les effets pathogènes des différents dispositifs d’enfermement évoqués sont officiellement reconnus : ils sont nommément présents dans les législations relatives aux détenus et aux mineurs et ses constats se retrouvent dans le rapport du Médiateur fédéral [1] concernant les centres fermés pour étrangers. En matière de psychiatrie, il convient, avant d’enfermer toute personne, de chercher toute possibilité d’alternative à la contrainte de la contention.

Les effets nuisibles de l’incarcération sont connus : violence institutionnelle, violence sociétale de la discrimination et de l’arbitraire quant à l’entrée et la sortie des lieux de contention, infantilisation et mise en position de passivité des personnes sous le coup des procédures juridiques, extension de cette passivité aux intervenants agissants au sein des dispositifs de type carcéraux, perte des repères spatiotemporels, difficultés à la réintégration au sein de la société, impossibilité légale pour le sans-papier de s’insérer légalement dans la communauté. En retour de ces constats, l’enfermement doit ainsi être considéré comme l’ultime mesure à mettre en œuvre, selon les textes juridiques et les discours politiques. Et pourtant, dans les faits, il n’en est rien : augmentation de 93% de la population carcérale de 1980 à nos jours, croissance exponentielle de nombre de places fermées pour les mineurs délinquants, construction de nouveaux centres fermés pour étrangers, recrudescence du nombre de personnes mises en observation (la mise en observation étant le nom donné à la procédure civile d’enfermement des personnes souffrant de troubles psychiatriques). Pourtant, le coût humain, social et économique des dispositifs d’enfermement est énorme : coût humain pour ceux qui en sont la cible, coût économique de l’incarcération (par exemple, un détenu « coûte » 127 euros par jour en prison [2], un mineur revient à 500 euros par jour en IPPJ).

A ces analyses, s’ajoutent les effets pervers de l’extension des alternatives et le problème de la légalisation des mesures et lieux de contention. D’une part, l’introduction d’alternatives supposées à la détention s’avère, dans les faits, ne pas diminuer le recours à celle-ci mais plutôt s’y cumuler et étendre le filet juridictionnel à des populations qui, hors existence de ces alternatives, auraient bénéficier d’un sursis ou d’un non-lieu (pas de poursuites juridiques) plutôt que de se voir soumises à une mesure sanctionnelle. D’autre part, la légalisation des modalités d’incarcération et l’octroi de davantage de droits pour les personnes visées tendent à légitimer et accroître le recours à la détention.

Une telle problématisation du contexte des différents modes d’emprisonnement rend particulièrement complexe la sortie de crise : crise de légitimité de la prison depuis son existence, crise de manque chez les juges de la Jeunesse (supposé manque de places en IPPJ alors que la délinquance juvénile n’augmente pas et que les dispositifs de placement ne font que s’accroître), crise de l’échec de l’enfermement des migrants, crise de l’accueil des demandeurs d’asile, crise de la psychiatrie moderne et de la « gestion de la folie », sur fond de crise socioéconomique et de remise en question du bien-fondé de nos institutions.

Pas à pas, nous allons tenter d’extraire quelques-unes des pistes avancées pour s’extraire du carcan de la crise et s’en libérer.

III. PRISON

C’est en 2005 que voit enfin le jour la loi relative à l’administration des établissements pénitentiaires et au statut interne des détenus. Elle restera quasiment lettre morte puisque seuls 30 des 164 articles de celle-ci sont entrés en vigueur, soit un cinquième [3]. Une des seules parties en vigueur se rapporte à l’existence de Quartiers de Mesures de Sécurité Particulières Individuels (à l’exception du droit de recours contre cette mesure), équivalent des Quartiers Haute Sécurité. Cette loi, supposée octroyer davantage de droits aux détenus, se trouve ainsi détournée pour légitimer des régimes de détention plus drastiques.

A. Le mythe des alternatives à l’enfermement ou l’extension du filet pénal

Évoquons brièvement trois « alternatives » :

Il convient également de sortir de l’idée que la non-exécution d’une peine relève de l’impunité : dans le cadre pénal [7], une personne qui a été poursuivie, inculpée, jugée, condamnée et marquée du sceau du casier judiciaire ne devrait pas être considérée comme impunie, puisqu’elle a vécu la souffrance du rouleau compresseur de la justice pénale. L’idée d’une justice laxiste n’a aucun sens rationnel au vu des constats de recrudescence des enfermements, sans augmentation de la délinquance, tel qu’exposé plus haut.

B. Propositions concrètes.

Exposons, de manière très brève, les pistes lancées pour réduire le recours à la case prison :

C. Vers l’abolition de la prison.

Deux propositions sont abordées dans ce sens : une justice horizontale civile qui sort du cadre de pensée pénal et ce que l’on appelle « la doctrine abolitionniste ».

L’idée d’une justice non pénale renvoie à l’idée de supprimer les procédures pénales par des procédures civiles : tout délit serait ainsi « civilisé ». Il s’agit de permettre des médiations sociales, communautaires, systémiques ou interactionnelles en dehors de toute instance pénale.

La « doctrine abolitionniste », pour sa part, renvoie davantage à une position philosophique de la justice qu’à une proposition politique. Il s’agit d’abolir le cadre de pensée des institutions tels que la police ou les tribunaux sans pour autant les abolir en elles-mêmes, dans un processus de stérilisation de la logique pénale. Il n’en demeure pas moins que la police exerce des formes de contrôle et de surveillance qui renvoient à la question de l’alternative à l’enfermement ou à la société contrôlante.
La doctrine abolitionniste insiste sur l’idée que la conséquence de l’appareil répressif pour le délinquant, les victimes et la société ne puisse pas être pire que les conséquences de l’infraction en elle-même ou que les conséquences d’une absence de réaction sociale quant au fait commis. Il s’agit de penser l’incarcération comme un système loose-loose (à l’encontre du fameux win-win) : la prison, tout le monde y perd : le délinquant, la victime et la société. La victime devra subir la pénibilité de la procédure judiciaire, ne sera que très rarement indemnisée et a davantage besoin d’être entendue et écoutée dans sa souffrance plutôt que de renvoyer l’auteur à la violence institutionnelle carcérale. Si l’on présuppose que la fonction de réinsertion de la prison est un leurre, demeure sa mission de protection de la société : protection toute relative car sur le moyen-long terme, la personne détenue sortira de sa geôle, avec peu de chance d’être réconciliée avec elle-même et la société, et toutes les difficultés à retrouver un emploi, un logement, une relation affective, etc.

En réalité, il appert que l’idée d’éliminer la criminalité s’avère, de fait, beaucoup plus utopiste que l’abolition de la prison. Précisons encore que, selon certains penseurs de l’abolitionnisme, l’abolition de la prison n’implique pas la suppression de toutes formes d’enfermement, certaines pouvant être précisées pour des situations extrêmes.

IV. JUSTICE DES MINEURS

Aujourd’hui, alors que le débat public se focalise sur la délinquance des mineurs, qui n’est pourtant pas en augmentation, il convient de noter la forte croissance des mineurs en danger, dont les politiques semblent peu se préoccuper.

La réforme de la loi sur la protection de la Jeunesse, relative aux mineurs ayant commis des faits qualifiés infraction, introduit explicitement des alternatives à l’enfermement tout en renforçant les dispositifs de détention existants. Ainsi, tout comme la réforme de 1994 qui, alors qu’elle garantissait plus de droits aux mineurs, introduisait de nouvelles formes d’enfermement (comme la possibilité d’être placé en IPPJ avant jugement, lors de l’équivalent d’une détention préventive), on remarque que le renforcement des droits des jeunes n’implique pas forcément une diminution du recours à l’enfermement, bien au contraire : il peut tendre à le légitimer davantage. C’est ce qu’on appelle le « cauchemar du droit des jeunes ». Il n’en reste pas moins important de sensibiliser les jeunes à leurs droits et de renforcer ceux-ci – d’autant plus lorsqu’ils font l’objet d’une procédure juridique ou d’un enfermement.

Les nouvelles « alternatives » permettent de mettre en place les mesures suivantes (issues d’une idée de justice plus horizontale, appelée « justice restauratrice ») : médiation familiale, médiation avec la victime, suivi thérapeutique, suivi pour assuétudes, activité bénévole à vocation réparatrice, préparation d’un projet humanitaire, le tout pouvant être cumulatif et s’additionner à l’enfermement en IPPJ ou centre fermé fédéral pour mineurs. Le concept de justice restauratrice repose sur l’idée de réparer les préjudices individuels, relationnels et sociaux commis par un délit.

Dans les faits, les dernières réformes de la loi sur la protection de la Jeunesse induisent les effets suivants : on n’assiste pas à une diminution de l’enfermement – que du contraire. Il se produit davantage un cumul des différentes mesures, avec possibilité d’extension du filet juridictionnel à des mineurs qui, auparavant, n’auraient fait l’objet d’aucune mesure, avec une responsabilisation accrue du jeune sur lequel repose la réussite de son projet – demande plus accrue envers les personnes qui ont le moins de moyens (en termes de capital économique, social et culturel) de se prendre en charge et de prouver leur capacité à s’en sortir, et le risque d’alourdir la trajectoire institutionnelle du jeune ainsi que sa stigmatisation et la probable aspiration des alternatives par l’enfermement, qui demeure le pilier central de la justice des mineurs.

Une étude réalisée en Italie, sur plus d’une dizaine d’années, a suivi des jeunes, à délits égaux, parcours familial, scolaire, et situation socio-économique similaire. Certains d’entre eux ont fait l’objet d’une mesure protectionnelle, d’autres non. Sur le long terme (dix ans plus tard), on se rend compte que ceux qui n’ont fait l’objet d’aucune réaction sociale s’en sortent beaucoup mieux en terme d’intégration sociétale que les autres, et que ceux qui s’en sortent le moins bien sont ceux qui firent l’objet d’une mesure d’enfermement. Ces constats posent les questions suivantes : à partir de quand faut-il intervenir et, tout simplement, faut-il appliquer une quelconque réaction sociale à l’égard d’un jeune (ou adulte) ayant commis un acte qualifié infraction ? Par ailleurs, pour éviter l’ensemble des dérives évoquées plus haut, il conviendrait que les mesures alternatives relevant d’une justice horizontale et renvoyant au but de réparation (justice restauratrice) soient assorties de la garantie de ne pas se cumuler, ni à l’enfermement ni à elles-mêmes.

V. CENTRES FERMES POUR ETRANGERS

Le bon sens voudrait simplement que ce dispositif, qui n’existe que depuis 23 ans – les premières mesures d’enfermement des étrangers ayant eu lieu en 1988 – soit tout bonnement supprimé, sans nécessité quelconque d’alternatives. Mais il est marquant de voir à quel point un si jeune dispositif est aujourd’hui peu remis en question, si ce n’est sous forme d’aménagement, pour bien nombre de personnes, politiques ou institutions. Ainsi, Amnesty International propose d’appliquer la surveillance électronique aux migrants qui pourraient faire l’objet d’une détention – mesure qui choqua, de manière générale, l’assemblée de l’atelier réunie sur ce thème, tandis que d’autres préconisent la transformation des centres fermés en centres ouverts. Il n’en demeure pas moins qu’un centre ouvert est à moitié fermé, puisqu’il y a une obligation d’y revenir et une pression psychologique quant à la propre gestion d’une liberté de mouvement restreinte pour celui qui se trouve en centre ouvert.

En termes d’alternative à l’enfermement, il existe une mesure qui consiste en l’accompagnement des migrants qui veulent bien coopérer pour organiser un projet de retour volontaire. Mais le retour est-il réellement volontaire lorsque la seule alternative demeure l’enfermement suivi de l’expulsion ?

Puisqu’une possibilité d’accompagnement existe, il conviendrait davantage qu’elle serve à soutenir les personnes dans leurs démarches pour qu’elles soient actrices des lourdes procédures juridiques dont elles font l’objet et puissent également trouver une voie vers le travail ou la scolarité en Belgique.

Il s’agirait de déclarer un droit à l’entrée sur le territoire (ouvrir les canaux légaux de l’immigration), avec un visa inconditionnel ou pas de visa du tout, avec une non différenciation des catégories (étudiant, travailleur, touriste) et un accès à l’ensemble des droits économiques, sociaux et culturels, en évitant l’écueil d’une harmonisation vers le bas, par exemple en terme de salaire ou de sécurité sociale.

Il conviendrait d’accorder, pour toute personne présente sur le territoire ou tout migrant entrant, un permis de travail, ainsi qu’un accès aux structures d’insertion socioprofessionnelle. Ceci impliquerait également une reconnaissance des diplômes et compétences des personnes issues du Sud.

Il faut encore souligner que la catégorisation des différents migrants est artificiellement créée, alors que les motifs de départ vers l’Occident sont multiples et se recoupent. Pour donner un exemple, un paysan voit son champ dévasté par un raz-de-marée et il perd, par là, ses ressources et moyens de production. Il est un réfugié économique. La cause de sa précarité peut par ailleurs renvoyer au fait qu’il est également réfugié climatique. Enfin, s’il lui fut venu la bonne idée de protester publiquement contre les politiques étatiques qui n’avaient pas assez fortifié les digues là où son champ fut détruit et qu’il est réprimé pour sa mobilisation, il en devient réfugié politique et donc, potentiellement, demandeur d’asile. L’idée est ici d’abolir la distinction entre tout type de migrant (économique, humanitaire, climatique, demandeur d’asile) et d’accorder à tous, sur le territoire belge, l’ensemble de droits reconnus à tout citoyen.

Au final, la proposition présentée comme la plus utopique semble en fait la plus réaliste : la liberté de circulation, d’installation et de mobilité (soit le droit de pouvoir aller et venir, sans demeurer coincé en Occident). Il s’agit d’une politique beaucoup plus cohérente que les opérations de régularisation, qui demeurent arbitraires et discriminatoires, et ne sont qu’un outil de compensation d’une politique migratoire ultra-restrictive. Une politique de liberté de circulation et d’installation, avec les droits qui y sont inhérents, participe à renforcer la sécurité sociale sans pour autant nier la souveraineté étatique. Par ailleurs, elle n’implique pas forcément – et certainement pas sur le moyen-long terme – un afflux massif d’immigrés. Enfin, elle permet d’éviter l’exploitation économique des migrants, tant sur le plan interne (secteurs du bâtiment, de l’horeca, du textile, etc.) qu’externe (réseau de passeurs et traite des êtres humains) ainsi que les risques mortels qu’ils prennent parfois pour arriver jusqu’ici.

Ethiquement et pragmatiquement, cette proposition semble donc la plus logique. Elle impliquerait aussi un partage des richesses (que l’Occident finira bien par devoir accepter) et une responsabilité collective de la communauté, en terme d’accueil des migrants et de possibilité, pour eux, de se retrouver insérés au sein de nos institutions sociétales (école, travail, vie culturelle, vie de quartier, etc.).

VI. ENFERMEMENT PSYCHIATRIQUE

Envisageons, dans ce court chapitre, l’internement et la mise en observation.
L’internement est une mesure de sûreté à durée indéterminée (contrairement à une condamnation) prise à l’encontre d’une personne reconnue coupable d’un délit mais non responsable de son acte au moment des faits, de par son état de déséquilibre mental. Dans les faits, les personnes internées se retrouvent dans les annexes psychiatriques des prisons, en situation de surpopulation (imaginez trois détenus enfermés quasiment toute la journée ensemble, l’un « schizophrène », l’autre « paranoïaque », le troisième « dépressif »...) et d’absence quasi totale de soins – si ce n’est une abondante surmédication dont la recette relève d’un concentré de camisole chimique. Ces personnes y restent entre deux et quatre ans en attendant une place en Etablissement de Défense Sociale où ils seront – parfois – davantage pris en charge et soignés. En matière d’internement, deux propositions claires ont émergé lors de l’atelier : la sortie immédiate des internés du système carcéral et leur prise en charge par le Ministère de la Santé et non plus l’administration pénitentiaire ainsi que le droit inconditionnel et gratuit à une contre-expertise psychiatrique (l’expertise, demandée par le Parquet, étant déterminante dans la décision de condamner ou d’interner une personne).

Concernant la mise en observation (procédure civile d’enfermement de malades mentaux qui présentent un danger pour eux-mêmes ou autrui et refusent de se « soigner » volontairement), il faut éviter la procédure d’urgence via le Procureur du Roi, qui devrait être l’exception mais tend à devenir la règle (alors qu’elle ne laisse quasiment pas de temps pour tenter de trouver des alternatives à la contention) et permettre la présence de l’avocat dès la demande d’enfermement psychiatrique, afin de donner place au débat contradictoire.

De manière plus générale, il convient de déjudiciariser et de désinstitutionnaliser les situations « problématiques » de crise, en privilégiant le milieu ouvert. En ce sens, trois pistes ont été évoquées :

En terme d’extension du contrôle social au sein de la société, ces alternatives posent cependant question. En terme législatif au sens strict, comme alternatives à l’enfermement, elles demeurent des pistes à privilégier.

De manière plus générale, la contre-productivité de l’obligation de soins ou de l’injonction thérapeutique furent soulignées : si un traitement s’impose, il est beaucoup plus efficace lorsque la personne demeure l’auteur de la démarche. Avant d’enfermer, il convient donc de prendre le temps de négocier et de dialoguer.

Pour faire évoluer les législations et pratiques en vigueur, ce sont les représentations sociales même de la folie qu’il faut travailler au corps et changer. Il convient tout d’abord de casser l’équation entre maladie mentale et dangerosité : il n’y a pas de malade dangereux mais des situations dangereuses. Les personnes atteintes d’un trouble mental ne commettent pas plus de délits que d’autres. Par ailleurs, les malades mentaux sont davantage exposés aux risques d’être en danger que l’ensemble de la population, de par la stigmatisation dont ils font l’objet et les risques de maltraitance en institution (violence institutionnelle, entre patients, entre personnel et patients).

En Italie, Basaglia, chef de file du mouvement anti-psychiatrique de son pays, est parvenu à faire fermer les asiles en 1978 par une loi qui inversait les perspectives entre danger que représente le fou et impératif de soins appropriés pour la personne malade : il s’agit d’une loi qui se libère du concept de dangerosité psychiatrique et s’axe sur la notion de santé publique au détriment d’une nécessité de protection de la société, basée sur la supposée dangerosité de la personne malade. Les expériences d’ouverture des asiles étaient particulièrement un succès pour les personnes atteintes de maladies mentales graves.

S’il convient vraisemblablement de différencier la maladie mentale grave d’une situation de souffrance psychique relevant davantage du contexte socio-économique (précarité ou stress dans le cadre d’un travail à flux tendus) ou encore d’une non-conformité au mode de dominant, les pratiques alternatives à la psychiatrie fermée montrent l’intérêt de changer de perspective face à la personne en souffrance, en accueillant la folie plutôt que d’essayer de la comprendre, en l’accompagnant plutôt que d’obliger à la guérir.

Sortir le fou de l’espace clos, c’est aussi accepter de l’accueillir dans la communauté, et de garantir un accompagnement de celui-ci et du voisinage. En effet, au départ, la présence de personnes en grande souffrance mentale peut susciter peur, dédain et conflit : il convient d’accompagner, de manière professionnelle, ce conflit pour permettre d’en dégager des pistes de solidarité et d’acceptation de l’autre, voire de comprendre que l’autre n’est pas tellement différent de nous, afin que s’estompe la logique binaire de démarcation entre « eux », les fous, et « nous », les normaux.

L’idée d’organisation de réseaux de soins en ambulatoire comme alternative à l’hôpital semble à privilégier. Il convient cependant d’éviter l’écueil suivant : si la vie et le rythme quotidien du patient sont organisés autour et par le réseau de soins, la personne demeure enfermée, prise aux mailles du filet de ce réseau. Ceci revient à poser la question de la place à donner à l’usager en tant qu’acteur et sujet de son bien-être, de sa vie et de la société.

Lors de l’atelier sur les alternatives à l’enfermement psychiatrique, une pensée récurrente s’est faite entendre : ce n’est pas tant les gens qu’il faut soigner que la société elle-même, son rythme aliénant qui fait qu’on ne connaît plus l’autre, que l’on ressent davantage de peur à son égard que l’on ne pratique l’accueil, l’entraide et la solidarité. Toutes les souffrances psychiques graves ne sont pas d’ordre sociétal, mais si l’on accepte qu’elles sont en lien avec le contexte familial et social de la personne, un entourage attentif et encourageant peut permettre d’éviter souffrance, hôpital, obligation de soins, enfermement, le tout ne suscitant, en retour, que davantage de souffrance, encore.

CONCLUSION

Populations précarisées, dispositifs d’enfermement bancals, difficultés à faire émerger de réelles alternatives, ... Ces constats ne peuvent se contenter d’eux-mêmes, car les idées, pour sortir du cadre de pensée normatif et rassurant de l’enfermement, fusent lorsque l’on se donne la peine d’ouvrir notre esprit à d’autres possibles.

Premièrement, l’octroi de droits supplémentaires (pour les détenus, les mineurs, les étrangers, les patients psychiatriques) ne suffit certes pas à réduire la pratique de l’enfermement, il tend souvent à la légitimer davantage. Y réside peut-être là une des pistes les plus intéressantes pour s’extraire des pensées et pratiques de la détention : les prisons et les centres fermés pour étrangers sont à ce point en contradiction avec les droits fondamentaux qu’on ne peut que plaider pour leur abolition. Ces dispositifs portent en eux-mêmes leur contradiction interne : ils sont à la fois légaux mais ce qui s’y déroule est jonché de violation des droits.

Deuxièmement, si l’existence d’alternatives ne permet pas, jusqu’à présent, de diminuer les recours à la contention, elles demeurent néanmoins des pistes à privilégier. Tant l’expérience italienne de fermeture des asiles que celles des pratiques de justice restauratrice avec les mineurs montrent que c’est particulièrement avec les personnes les plus en difficulté ou ayant commis les faits les plus graves que l’alternative à la contention fonctionne. Par ailleurs, la surveillance électronique peut se passer d’elle-même par la guidance sociale qui l’accompagne. En outre, l’ensemble de l’éventail des possibles mesures de justice des mineurs évoqué (médiation familiale, médiation avec la victime, suivi thérapeutique, suivi pour assuétudes, activité bénévole à vocation réparatrice, préparation d’un projet humanitaire) peuvent être réalisés en AMO (aide en milieu ouvert) – service non mandaté et non soumis au Tribunal de la Jeunesse, ce qui permet de sortir totalement de la sphère juridictionnelle.

Troisièmement, la formation et la sensibilisation de différents publics est un point essentiel vers la réalisation d’une société moins sécuritaire : le personnel des institutions (agents pénitentiaires, travailleurs sociaux, éducateurs, accompagnateurs, soignants, psychiatres) afin de leur permettre de sortir d’une léthargie institutionnelle qui les place, tout comme les personnes dont ils s’occupent, dans une position de passivité et pour qu’ils puissent changer de regard sur la délinquance, l’immigration ou la folie ainsi que sur les êtres humains qui sont casés derrière ces vocables ; les magistrats, personnel administratif de l’office des étrangers, experts psychiatres, qui placent (ou participent au placement de) ces personnes, le monde politique, les médias (et la manière dont ils traitent des thèmes ici abordés) et le grand public (pour sortir de l’émotionnel, demeurer critique envers les médias, connaître l’autre, rejeter la peur et demeurer solidaire). Sur les 500 personnes présentes au colloque, il est particulièrement remarquable que seuls trois magistrats, membres du Parquet, étaient présent. Cela en dit long sur le fossé qui sépare les responsables des décisions d’enfermement de ceux qui vivent la détention ou encore de ceux qui la dénoncent. De fait, un des points essentiels, afin de faire évoluer les pratiques, consiste en une réforme de la formation des étudiants en droit et des magistrats. Les juges d’instruction, qui placent les reclus en détention préventive, ne se rendent en général qu’une seule fois par an en prison (car ils y sont obligés) et n’ont aucune conscience de la réalité de l’enfermement.

Quatrièmement, afin de contrer la mise à l’écart, lors des procédures juridictionnelles dont ils font l’objet, de populations déjà exclues, il convient de valoriser leurs compétences ainsi que celles de leur entourage, afin de leur permettre d’avoir un rôle actif quant à leurs choix, sans pour autant faire peser sur eux l’unique responsabilité d’un éventuel accroc de parcours. Ils s’agit d’assurer une capacité, pour tout un chacun, d’avoir accès à un capital culturel et social qui lui permettra de mieux comprendre ce qui lui arrive et de faire face à sa situation et aux personnes devant lesquelles ils se trouvent. Par ailleurs, le fait de ne pas catégoriser, étiqueter, cloisonner les uns et les autres fait partie de ce processus.

Enfin, dernier point, la question de l’enfermement renvoie, de manière plus globale – c’est flagrant – à la question sociale. Il s’agit, de manière incisive, de s’attaquer aux problèmes cruciaux suivants : manque de travail et travail à flux tendus, problématique du logement, précarité et isolement social, manque d’investissement dans les politiques sociales en amont de la coûteuse répression, distorsion des liens de solidarité, délitement de la communauté sociale.

Moins d’enfermement ne peut passer que par davantage d’ouverture d’esprit et de solidarité.

Fifi Brindacier

Pour en savoir plus :

Prison : Louk Hulsman et Jacqueline Bernat de Celis, Peines perdues : le système pénal en question,Centurion, 1982, 182 p.

Enfermement des mineurs : Yves Cartuyvels, la justice des mineurs en Belgique au prisme des sanctions,
http://www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2009-3-p-271.htm.

Centres fermés pour étrangers : Claire Rodier et Emmanuel Terray ; Immigration : fantasmes et réalités. Pour une alternative à la fermeture des frontières, La Découverte, Paris, 2008.

Enfermement psychiatrique : Bruxelles-Laïque Echos, le bon, le fou et le troublant, Bruxelles, mars 2011.

[1Rapport datant de 2007-2008

[2Le coût étant principalement sécuritaire (grilles, caméras, agents) puisque la nourriture ne constitue que 3 euros de ce budget – enveloppe alimentaire calculée sur la capacité théorique de la prison et non le nombre réel de personnes incarcérées (ex : à Forest, capacité de 405 places pour 650 détenus)

[3Au moment de l’écriture de l’article, ceci est correct. A l’heure de sa parution, cela ne l’est plus : plusieurs chapitres supplémentaires de la loi entreront en vigueur en septembre 2011 mais des domaines essentiels comme le droit de plainte des détenus ou les soins de santé demeurent des parties ignorées et non appliquées de la loi.

[4Pour un problème de comportement, une assuétude ou une maladie mentale.

[5Un programme serré est établi pour la personne, entre temps de sortie et devoir d’assignation à résidence, mais un embouteillage, discussion avec l’institutrice de son enfant, bref les aléas de la vie quotidienne, rendent particulièrement ardu le respect du timing.

[6Si le signal ne répond pas, s’agit-il d’un bug technique ou d’une absence de la personne ? Cette absence a-t-elle un sens « légitime » ?

[7Les peines d’enfermement de moins de six mois ne sont pas exécutées, celles de moins de trois ans peuvent faire l’objet d’une surveillance électronique directe, dont on a déjà esquissé certaines problématiques qu’elles engendre.

[8Plus il y a de conditions, plus il y a de chances de ne pas en respecter une et de retourner en prison.

[9Dixit Proudhon.

 


 

La persistance de l’inégalité des chances en Belgique
Reprises de l’été 2013 / Article initialement paru dans le JIM 22
jeudi, 8 août 2013
/ Joël Girès , / François Ghesquière

Est-il possible, en travaillant dur à l’école, d’arriver aux plus hautes fonctions, même en partant de rien ? De nos jours, cette idée d’égalité des chances est omniprésente. Pourtant, quand on la met à l’épreuve, on constate qu’elle n’est qu’un mythe : les positions sociales qu’occupent les personnes sont fortement liées à celles de leurs parents. Et on remarque que le système scolaire belge est l’un des maillons de cette reproduction sociale. En effet, par sa division en filières et son important recours au redoublement, il est un des plus inégalitaires parmi les pays riches de la planète ! Malheureusement, les décideurs politiques, même de « gauche », semblent aveugles face à cette réalité. Il semblerait que plus que de la cécité, cet état de fait témoigne de leur capitulation vis-à-vis du capitalisme et de son cortège d’inégalités.

Suite à l’accession d’Elio Di Rupo au poste de Premier ministre, Paul Magnette, ministre PS, déclarait :

[…] c’est le modèle social belge, […] que le fils d’un immigré mineur devienne Premier ministre, c’est la preuve que, dans notre pays, en faisant des études, en travaillant avec de l’effort, même les gens qui sont issus des catégories sociales les plus modestes peuvent arriver aux plus hautes fonctions. C’est quand même un très, très beau symbole du caractère vraiment démocratique de notre pays – et vraiment ouvert. [1]

Paul Magnette, dans cette intervention, traduit une idée fort répandue aujourd’hui : avec de la volonté, on peut arriver au sommet, même en partant de rien. C’est-à-dire que, selon cette idée, notre position sociale ne dépend pas de notre milieu d’origine puisque, quand bien même il y aurait des inégalités, notre « modèle social » permet de les amoindrir, l’école offrant une chance égale à tous d’atteindre les hautes sphères de la société.

Mais tout cela est-il bien vrai ? Peut-on vraiment grimper en haut de la hiérarchie sociale lorsque l’on part de rien mais que l’on travaille dur à l’école ? Eh bien, testons cette affirmation.

L’inégalité des chances en Belgique

Une manière commode d’étudier cette question est de voir si la position sociale des personnes est liée à leur origine sociale. Dans le cas où Paul Magnette aurait raison, ce lien serait inexistant ou très faible. Par contre, dans le cas où la position sociale des personnes ressemblerait à celle de leurs parents, cela voudrait dire qu’il ne suffit pas d’avoir de la « volonté », de travailler dur et de bien étudier à l’école pour « réussir sa vie » et que, malheureusement, même quand on veut, on ne peut pas toujours.

Le tableau 1 présente ce lien entre la position et l’origine sociales [2]. Pour construire les catégories de celui-ci, nous sommes partis de l’idée que l’importance des ressources dont bénéficie une personne dans sa vie de tous les jours est largement déterminée par sa position dans les rapports d’exploitation capitalistes [3]. De ce fait, nous nous sommes basés sur l’activité professionnelle pour définir la position sociale. Nous avons regroupé les différents emplois possibles en cinq catégories : patrons, indépendants, managers/experts, travailleurs qualifiés et travailleurs peu qualifiés. Les patrons constituent tendanciellement la catégorie la plus avantagée puisqu’ils construisent leur richesse principalement à partir de l’exploitation de leurs salariés. Les indépendants se situent entre les patrons et les salariés, ceux-ci n’étant pas formellement exploités et dominés par un employeur. Les salariés constituent la plus grande partie de la population. Ils se définissent comme étant exploités par un employeur, et soumis à sa volonté. Cette catégorie comprend les personnes les plus modestes, du fait de leur exploitation. Néanmoins, au sein des salariés, les situations sont diverses. C’est pourquoi nous distinguons ceux-ci selon leur degré de qualification. En effet, une qualification reconnue pour sa rareté permet à certains salariés de bénéficier de très hauts revenus et d’occuper une position sociale plus élevée que celle d’un petit patron (les « top managers » par exemple).

Plus concrètement, les patrons comprennent toutes les personnes qui emploient au moins un salarié dans leur entreprise. Les indépendants, quant à eux, sont des « patrons » qui n’emploient personne. Les managers/experts sont des salariés très diplômés, comme un professeur d’université, un cadre expert financier ou un ingénieur civil. Les travailleurs qualifiés ont une compétence moins rare ; ils sont par exemple des infirmiers, des plombiers ou des enseignants dans le secondaire. Enfin, les travailleurs peu qualifiés comprennent des emplois tels que des ouvriers de manutention ou des petits employés de bureau, à la poste ou dans l’administration notamment.

Dans le tableau, nous avons colorié les cases en orange lorsque l’on y trouve plus d’individus que s’il y avait eu une égalité des chances parfaite entre les différentes catégories [4], et en bleu lorsque l’on y trouve moins d’individus que dans cette même situation théorique. L’intensité de la couleur désigne l’importance de la sur/sous-représentation [5]. Concrètement, on voit qu’il y a 20 patrons fils ou filles de travailleurs peu qualifiés (dans la case tout en bas à gauche). Il est donc possible d’atteindre une position notable lorsque l’on vient d’un milieu défavorisé. Mais cette case est coloriée en bleu : cela signifie que dans une situation d’égalité des chances parfaite, on y aurait trouvé bien plus d’individus ! Il y a donc des mécanismes qui freinent les enfants issus des milieux pauvres à devenir patrons. À l’inverse, on trouve 18 patrons fils ou filles de patrons dans le tableau (dans la case tout en haut à gauche). Cette case est coloriée en orange, ce qui signifie que les enfants de patrons ont beaucoup plus de chances que les enfants d’autres catégories de devenir eux-mêmes patrons. Autrement dit, le tableau montre qu’il est bien plus probable d’avoir un statut élevé quand ses parents ont eux-mêmes une haute position dans la hiérarchie sociale que lorsqu’ils ont peu de ressources. De manière générale, cette première analyse montre un niveau élevé de reproduction sociale dans la manière dont se transmet le statut social d’une génération à l’autre. On voit en effet que les cases orange suivent la diagonale, ce qui signifie que les individus ont plus de chances d’occuper une position similaire à celle de leurs parents que de monter ou descendre dans la hiérarchie sociale. À ce stade de la réflexion, nous pouvons donc déjà donner tort à Paul Magnette, puisque les analyses nous forcent à conclure qu’il faut plus que de la volonté pour « réussir ».

Les explications de la reproduction sociale

Ce sont les ressources familiales qui peuvent expliquer une bonne partie de cette reproduction sociale. En effet, une famille riche pourra aider son enfant à se lancer dans la vie en finançant ses études ou en l’aidant à lancer son entreprise. Ces ressources sont de trois ordres : économiques, sociales et culturelles [6]. Les ressources économiques sont principalement financières mais comprennent aussi le patrimoine mobilier (actions, obligations,…) et immobilier (maisons, appartements,…). Les ressources sociales sont tout simplement le réseau de contacts que l’on peut mobiliser dans ses démarches, pour trouver un emploi par exemple. Les ressources culturelles sont les diplômes, compétences et connaissances valorisables, sur le marché du travail notamment. Ces dernières sont particulières parce que le discours dominant affirme qu’elles sont à la portée de chacun [7]. En effet, dans cette idée, l’école publique serait aujourd’hui accessible à tous et permettrait à ceux qui travaillent suffisamment de s’élever socialement. C’est bien ce que dit Paul Magnette évoquant les études comme moyen de réussite sociale.

Or, cette vision, si elle est courante, relève plus de l’imaginaire collectif que de la réalité observée. Les études scientifiques montrent en effet que l’école, loin d’offrir des chances égales à chacun, élimine les élèves qui viennent des milieux les plus modestes [8]. C’est ce que montre le tableau 2, qui met en lien l’origine sociale avec le plus haut niveau d’éducation atteint par les personnes.

On y voit que les enfants de patrons ou de managers/experts ont beaucoup plus de chances que les autres d’avoir un diplôme de l’enseignement supérieur (puisque la couleur orange de ces cases indique que l’on y trouve plus de personnes que dans une situation d’égalité des chances parfaite), alors que les enfants des travailleurs peu qualifiés ont plus de (mal)chances que les autres d’avoir au maximum un diplôme du secondaire inférieur. Les pourcentages, quant à eux, indiquent la provenance sociale des individus pour un niveau d’éducation donné. On voit par exemple que 20,5% des personnes diplômées du supérieur ont un père manager/expert, alors que c’est le cas pour seulement 1,8% des individus qui n’ont pas fini le secondaire ! De manière générale, on fait le constat que les personnes les plus diplômées sont issues des milieux les plus aisés et que plus on vient d’un milieu défavorisé, plus la probabilité d’arrêter tôt ses études est élevée. En résumé, les inégalités devant l’école sont énormes.

Comment expliquer que l’école reproduit et renforce les inégalités plutôt qu’elle ne les réduit ? D’une part, les étudiants n’ont pas tous un bagage égal pour faire face aux exigences de l’école. La culture apprise dans les familles aisées est en effet plus proche de la culture scolaire que celle que l’on transmet dans les milieux « populaires » [9]. Cela ne veut absolument pas dire que la culture populaire est plus simpliste ou moins « cultivée », elle est simplement moins valorisée par l’institution scolaire. Par exemple, le moyen d’apprentissage privilégié à l’école est la lecture, pratique que l’on valorise bien davantage chez les nantis que chez les pauvres. D’autre part, cette proximité avec l’institution scolaire se retrouve aussi dans les processus d’orientation et dans les exigences en termes de niveau éducatif. En effet, les classes supérieures maîtrisent mieux les codes de l’école et savent mieux quelles sont les bonnes et mauvaises filières. Ainsi, elles vont pousser leurs rejetons à s’inscrire dans de bonnes filières et à suivre de longues études. Par ailleurs, suite à un échec, elles vont souvent refuser un déclassement. En réalité, l’école est aussi une machine à (re)produire des inégalités [10].

Comparaison internationale des systèmes scolaires

A ce stade, le tableau semble très noir. Un certain fatalisme pourrait nous guetter : l’école et la société sont fondamentalement inégalitaires et il serait difficile de changer cela. C’est pourtant loin d’être le cas. On peut imaginer une école qui ne participerait pas à la reproduction sociale. La comparaison de la situation en Belgique avec celle de pays voisins est riche d’enseignements. Les deux graphiques ci-dessous explorent comment deux caractéristiques des systèmes scolaires – l’importance de la ségrégation entre filières générales, techniques et professionnelles et le recours au redoublement – influencent les inégalités scolaires [11].

Le graphique 1 situe chaque pays selon son degré d’inégalité scolaire et le caractère plus ou moins poussé de la répartition des élèves en différentes filières (générales, techniques, professionnelles,…). L’inégalité est mesurée par l’intensité du lien entre l’origine sociale et les résultats à un test des aptitudes scolaires. Cela veut dire que l’on considère un pays comme inégalitaire lorsque l’origine sociale influence nettement les résultats scolaires. Quand on regarde ce graphique, on voit que les pays les plus inégalitaires sont ceux dont le système scolaire est le plus fragmenté en filières. En effet, les pays se situent autour d’une diagonale allant d’en bas à gauche à en haut à droite. Les pays situés dans le coin inférieur gauche, comme la Suède, la Finlande, la Norvège, l’Islande, le Canada, la Corée du sud ou le Japon, présentent à la fois un faible degré d’inégalité et très peu (voire pas) de séparation des élèves en différentes filières. Au contraire, les pays situés dans le coin supérieur droit, comme la Belgique, le Luxembourg ou l’Allemagne, combinent une forte inégalité scolaire avec la séparation d’élèves dans de nombreuses filières. Vous l’aurez compris, ce graphique montre donc que séparer les élèves en différentes filières (générales, techniques ou professionnelles) accroit les inégalités plutôt que de fournir un enseignement adapté à chacun.

Le graphique 2 relie cette même inégalité à l’usage du redoublement par l’école. On y discerne une autre tendance : l’inégalité scolaire est liée à la pratique du redoublement. La dispersion des pays autour d’une diagonale allant d’en bas à gauche à en haut à droite montre clairement que les pays qui font plus souvent redoubler les mauvais élèves, au lieu de leur fournir une aide, sont plus inégalitaires. Ainsi, les pays situés dans le coin inférieur gauche, comme le Japon, l’Islande, la Corée du sud, la Suède ou la Finlande, combinent une inégalité scolaire modérée avec un recours réduit au redoublement. Au contraire, les pays situés dans le coin supérieur droit, comme La Belgique, la France, l’Allemagne, le Luxembourg, le Portugal ou les États-Unis, présentent une forte inégalité scolaire et un intense recours au redoublement. La pratique du redoublement est donc – avec la séparation des élèves en filières – un facteur qui accentue les inégalités scolaires.

Une fois que l’on a dit tout cela, on s’aperçoit que vanter les mérites du modèle social belge, comme le fait Paul Magnette, est hautement paradoxal, son école étant l’une des plus inégalitaires parmi les pays riches de la planète ! Or, mettre en œuvre une école qui réaliserait vraiment l’égalité devant l’éducation est possible. Il faudrait simplement apporter un véritable soutien aux élèves en difficulté – très souvent d’origine modeste – plutôt que de les reléguer dans des filières dévalorisées ou les forcer à recommencer leurs années.

La « gauche » et la droite : même combat

Nous parlons des propos de Paul Magnette, mais il ne faudrait pas croire qu’il est le seul à tenir ce genre de discours. Celui de Vincent Van Quickenborne, Ministre VLD, est semblablement le même, quand il affirme, toujours à propos de l’arrivée d’Elio Di Rupo au poste de Premier ministre :

Je trouve ça tout à fait exceptionnel qu’un fils d’immigré arrive à cette fonction, quelqu’un qui a dû travailler dur, s’est battu… Je m’en réjouis, c’est l’American dream en Belgique, le signe qu’il n’y a pas de fatalité sociale. (Le Soir, 29 novembre 2011) [12]

Certes, au vu de nos chiffres, il serait exagéré de parler de « fatalité sociale », mais ceux-ci indiquent tout de même avec force que le destin social est hautement balisé par la disponibilité ou non de ressources familiales, et que l’égalité des chances est bien plus un mythe qu’une réalité. Que la droite défende l’idée qu’avec de l’effort tout est possible n’est pas étonnant : elle prône une société profondément inégalitaire, où les plus forts, grâce à la liberté et aux moyens qu’elle veut leur accorder, peuvent écraser les plus faibles. Mais qu’un homme politique socialiste fasse la même analyse est beaucoup plus problématique.

En effet, le socialisme est depuis la fin du XIXe siècle une doctrine qui vise à analyser les processus concrets qui produisent les inégalités et à se battre pour les anéantir. En tant que socialiste, il serait donc du devoir de Paul Magnette d’être au courant des réalités sociales : l’idéal d’égalité des chances porté par l’école est une illusion ; au contraire, l’école est une mécanique complexe à fabriquer des inégalités ; le « mérite » n’existe pas, puisqu’à effort égal, nous n’avons certainement pas les mêmes chances d’arriver à la même destination ; en bref, l’égalité des chances, ce n’est qu’une belle formule, et derrière elle se cachent de profondes inégalités qui se reproduisent de générations en générations.

La malheureuse réalité, c’est que les partis soi-disant « de gauche » qui nous gouvernent depuis bien longtemps ont complètement capitulé devant le capitalisme ; ils sont devenus les gestionnaires d’un système injuste qu’ils ne remettent plus en cause [13]. La preuve en est : ces mêmes partis « de gauche » font aujourd’hui payer la crise capitaliste aux classes populaires, en appliquant des politiques d’austérité désastreuses (diminution des dépenses sociales, recul de la pension, diminution des allocations de chômage, etc.) au lieu d’abolir les privilèges des classes dominantes et de casser le fonctionnement inégalitaire de l’économie.

Joël Girès et François Ghesquière

[1Cette déclaration a été faite le 4 décembre 2011 sur le plateau de l’émission Mise au Point de la RTBF : http://www.rtbf.be/video/v_mise-au-point-le-debat-du-04-12-2011?id=1447793&category=info

[2Les données utilisées pour construire les deux premiers tableaux sont issues de l’enquête The European Social Survey (ESS) : http://www.europeansocialsurvey.org. Des analyses plus fines et des explications méthodologiques sur la construction des tableaux sont disponibles dans l’article : Girès J., « La mobilité sociale intergénérationnelle en Belgique. Rôle de l’origine sociale dans les destinées sociales et scolaires et dimension sexuée de la fluidité sociale », Recherches sociologiques et anthropologiques, 2011, Vol. 42, N° 1, pp.3-23.

[3Cette idée est notamment défendue par Alain Bihr et Roland Pfefferkorn dans Le système des inégalités, Paris, La Découverte, 2008 et Erik Olin Wright dans Class counts, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.

[4On considère qu’il y a égalité des chances parfaite lorsque toutes les catégories ont des chances identiques d’atteindre les différentes positions.

[5En réalité, le fait qu’une case soit colorée indique que la sur/sous-représentation est statistiquement significative par rapport à une situation d’égalité des chances parfaite. L’intensité de la couleur désigne, quant à elle, le degré de significativité.

[6Cette typologie des ressources a été développée par Pierre Bourdieu. Pour plus d’informations, voir : Accardo A., Introduction à une sociologie critique : lire Pierre Bourdieu, Marseille, Agone, 2002 ; Bourdieu P., « Les trois états du capital culturel », Actes de la recherche en sciences sociales, 1979, N° 30, pp.3-6 ; Bourdieu P., « Le capital social : notes provisoires », Actes de la recherche en sciences sociales, 1980, N° 31, pp.2-3.

[7Sur la justification des inégalités par l’école, voir l’article « Le racisme de l’intelligence » dans Bourdieu P., Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, pp.264-268.

[8Voir par exemple pour la situation en Belgique : Vandenberghe V., « Enseignement et capital humain en Belgique : où en sommes-nous ? », Regards économiques, 2004, N° 23, http://perso.uclouvain.be/vincent.vandenberghe/Papers/Belgium_HC.pdf ; Dupriez V., Monseur C. et Van Campenhoudt M., « Étudier à l’université : le poids des pairs et du capital culturel face aux aspirations d’étude », Les Cahiers de Recherche en Éducation et Formation, 2009, N° 75, http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/girsef/documents/cahier_75_dupriez_corr_V2(1).pdf.

[9Voir par exemple pour la situation en Belgique : Liénard G. et Mangez E., « Les inégalités socio-culturelles dans les trajectoires scolaires. L’école fondamentale : enjeu crucial », Les Cahiers Marxistes, 2006, N° 234, pp.9-33.

[10Pour une synthèse sur les inégalités scolaires et leur production, voir : Duru-Bellat M., Les inégalités sociales à l’école : Genèse et mythes, Paris, PUF, 2002.

[11Les données utilisées pour construire ces deux graphiques sont issues de l’enquête PISA 2006 : http://www.pisa.oecd.org. Cette enquête tente de mesurer les aptitudes des élèves de 15 ans en mathématiques, en lecture et en sciences naturelles dans les pays de l’OCDE. Pour des détails sur la construction des variables utilisées, voir : Ghesquière F., Defining school inequalities matters, à paraître.

[13C’est notamment une idée développée dans le livre Le capitalisme historique de Immanuel Wallerstein (Paris, La Découverte, 2011). Sur les mécanismes qui transforment les partis politiques en lien avec leur participation gouvernementale, voir par exemple : Rihoux B. et Yamasaki S., « Participation gouvernementale et adaptation organisationnelle : une analyse quali-quantitative comparée des partis écologistes en Europe occidentale », Res Publica, 2006, Vol. XLV, N° 1.

 


 

Nouvelles technologies et contrôle des travailleurs : nouvelles dérives des employeurs
Reprises de l’été 2013 / Article initialement paru dans le JIM 5
jeudi, 15 août 2013
/ Blacksad

Introduction

Sous des prétextes à priori ‘louables’ (optimiser la production, prévenir les accidents de travail, empêcher les vols), les employeurs utilisent de plus en plus d’artifices pour contrôler tous azimuts leurs travailleurs.

Et l’évolution des nouvelles technologies n’a fait que renforcer la panoplie d’instruments patronaux permettant de surveiller les travailleurs et de collecter leurs données personnelles.

De graves atteintes à la vie privée des travailleurs en sont généralement les conséquences.

Bien que le législateur et les interlocuteurs sociaux ont déjà pris le problème à bras le corps, il est néanmoins difficile pour le personnel de l’entreprise de comprendre ce qui est permis ou pas et jusqu’où de telles ingérences peuvent être tolérées.

Remarque préalable :

D’autres types de contrôles sont pratiqués et entraînent régulièrement de graves ingérences dans la vie privée des travailleurs, tels que les fouilles corporelles, les fouilles des casiers et vestiaires, les tests de dépistages d’alcool et de drogues et les contrôles des courriers électroniques privés. Ces contrôles sont bien entendus soumis à des conditions strictes.

Nous nous limiterons ici à une analyse de 3 phénomènes plus méconnus à savoir :
- l’installation de caméras de surveillance dans l’entreprise ;
- les systèmes de géolocalisation ;
- les tests génétiques et biologiques

1. Surveillance des travailleurs par caméra : « Loft Story » dans mon entreprise ?

Tendance récurrente, les employeurs installent de plus en plus de caméras de surveillance dans leur entreprise qui épient les faits et gestes de travailleurs et placent ceux-ci sous pression. Sous prétexte de « motifs inhérents à la bonne marche de l’entreprise » (prévenir des vols de marchandises, optimiser le processus de production, etc.) les employeurs transforment rapidement leur entreprises en émission de téléréalité.
Et cela va même parfois plus loin que dans la téléréalité car certains employeurs vont même jusqu’à placer des caméras dans les toilettes de leur entreprise pour « ficher » les travailleurs qui y passent le plus de temps !

De telles pratiques sont-elles légales ?

Caméra de surveillance
Exemple de caméra de surveillance sur le lieu de travail

Pour tenter de mettre fin à cette dérive, une convention a été conclue en 1998 entre les interlocuteurs sociaux [1]. Celle-ci soumet l’installation et l’utilisation de caméras à des conditions strictes.

Pour bien comprendre les dispositions de cette convention, il faut distinguer les cas de surveillance temporaire, de surveillance permanente et de surveillance secrète par caméra.

2 Surveillance temporaire par caméras 2

La surveillance temporaire par caméra n’est autorisée que dans deux cas :

1. Le contrôle des prestations des travailleurs n’est autorisé qu’à condition que la surveillance soit temporaire, que le règlement de travail prévoie la surveillance par caméras et ses modalités et que les décisions et avis (c’est-à-dire les éventuelles sanctions) ne soient pas uniquement basés sur des données qui sont obtenues par surveillance par caméras. Les travailleurs et leurs représentants doivent recevoir des informations préalables sur les finalités, le contenu et l’utilisation de la surveillance par caméras et une consultation préalable doit être organisée.

2. Le contrôle du processus de production peut porter tant sur les machines que sur les travailleurs et est autorisé si les données ne sont utilisées que pour cette finalité. Ces données ne peuvent donc pas être utilisées pour suivre le comportement des travailleurs.
De plus, les modalités doivent être clairement décrites (nombre de caméras, leur emplacement, …) et la surveillance par caméras ne peut entraîner une ingérence dans la vie privée du travailleur.
Les travailleurs et leurs représentants doivent recevoir des informations préalables et il doit y avoir une concertation préalable s’il peut y avoir des répercussions sur la vie privée des travailleurs.

2Surveillance permanente par caméras2

La surveillance permanente par caméras n’est autorisée que pour assurer la sécurité des travailleurs et la protection des biens de l’entreprise.
Les travailleurs et leurs représentants doivent recevoir des informations préalables sur la finalité, le contenu et l’utilisation de la surveillance par caméras. La consultation préalable est obligatoire si la surveillance permanente peut avoir des implications sur la vie privée des travailleurs.

2 Surveillance secrète par caméras 2

La surveillance secrète par caméras est interdite dans le cadre des relations de travail.

De plus, l’employeur devra demander et recevoir un avis positif de la commission de la protection de la vie privée dès qu’il projette installer des caméras de surveillance dans son entreprise.
Enfin, la Convention contient des dispositions quant à l’emplacement, la disposition et l’angle de filmage des caméras de surveillance.

Conseils :

Si votre employeur projette d’installer des caméras dans votre entreprise (ou si c’est déjà le cas) :
- vérifiez bien si les travailleurs ou leurs délégués ont été informés et si la Commission de la protection de la vie privée a rendu un avis positif.
- examinez si la surveillance est temporaire ou permanente
- refusez une sanction basée uniquement sur des images filmées
- si des caméras fonctionnent sans que l’employeur ait respecté les conditions légales, placez des ‘caches‘ devant l’objectif (mais n’allez pas jusqu’à les détruire tout de même…)

En cas de doutes adressez-vous à votre organisation syndicale ou à la Commission de protection de la vie privée (lire l’encadré ci-dessous).

2. Géolocalisation (ou « boites noires ») : quand un GPS devient contremaître…

De nombreux abus ont été constatés ces dernières années concernant l’admissibilité de systèmes dits de « géolocalisation » (appelés aussi « boites noires »). Il s’agit de systèmes combinant un système de GPS et la technologie du GSM. De tels systèmes permettent de déterminer l’endroit où se trouve un véhicule de société à un moment donné, en combinaison ou non avec d’autres données telles que la vitesse, les pauses, le chemin parcouru, etc.

Ce système permet aux employeurs de contrôler les prestations de ses travailleurs occupés à l’extérieur de l’entreprise (temps de repos et de conduite, etc.) et la façon dont ils utilisent les véhicules mis à leur disposition (vitesse moyenne, etc.).

Ces systèmes concernaient d’abord les conducteurs de poids lourds mais s’étendent dorénavant à la plupart des travailleurs à qui l’on confie une voiture de société (laveurs de vitre, travailleurs de la construction, etc.).

L’employeur va analyser les différentes données et peut sanctionner les travailleurs s’il estime que la vitesse de conduite est excessive (malgré les cadences infernales qu’on leur impose parfois), si l’itinéraire n’est pas le plus court possible, si la consommation de carburant est excessive, si le temps de pause n’est pas exactement respecté, etc.…

La mise en œuvre de ces systèmes entraîne une lourde pression sur ces travailleurs et peut constituer une atteinte à leur vie privée.

A ce jour, il n’existe aucune législation ou convention collective du Conseil National du Travail réglant expressément la question de l’admissibilité de tels systèmes.

Tout ce dont on dispose est un avis de la Commission pour la protection de la vie privée [2] sur une proposition de loi visant à encadrer l’utilisation de tels systèmes (proposition de loi n’ayant pas encore abouti).

Selon cet avis, les modalités d’introduction d’un tel système sont les suivantes :

Le travailleur doit avoir marqué son accord pour qu’on installe ce système dans son véhicule.
L’installation de tels systèmes ne peut avoir pour objectif que la sécurité du travailleur, la protection du véhicule de société et le contrôle des prestations du travailleur.

Dans ce dernier cas, seul un contrôle ponctuel est envisageable, et seulement si des indices font soupçonner des abus de la part du travailleur.

Même si le but poursuivi par le contrôle est légitime, il faut encore que l’ingérence dans la vie privée du travailleur soit pertinente et réduite au minimum. Le contrôle par le biais de la géolocalisation doit être effectué de façon proportionnelle aux objectifs poursuivis.

Ce principe de proportionnalité implique, entre autres, que :
• Le contrôle ne peut être fait que pendant le temps de travail ;
• Le contrôle effectué pendant les heures de travail ne peut pas être continu ;
• Si le résultat recherché peut être obtenu par d’autres moyens, qui ne portent pas atteinte à la vie privée du travailleur, ces moyens doivent être préférés ;
• Les données produites par ces contrôles ne peuvent être conservées plus longtemps que nécessaire.

L’employeur devra déclarer le traitement des données obtenues par le système de géolocalisation à la Commission de la protection de la vie privée(3). Enfin, l’employeur doit veiller à la confidentialité des données traitées ainsi que l’accès des travailleurs à leurs données.

Conseils :
- Si possible, refusez l’introduction de tels systèmes dans votre entreprise.
- Si ce n’est pas possible, demandez à l’employeur si un système alternatif (moins contraire à la protection de la vie privée) est possible.
- Veillez à ce que les données soit détruites après un certains temps.

En cas de doutes adressez-vous à votre organisation syndicale ou à la Commission de protection de la vie privée.

3. Test biologiques et génétiques : « soyez génétiquement productif, bordel ! »

Certains employeurs pratiquent des tests biologiques et génétiques lors des sélections d’embauche de candidats-travailleurs.

Le concept - habituel en médecine du travail - de l’adaptation du travail et des conditions de travail à la sensibilité individuelle des (candidats) travailleurs, qui doit permettre que chaque travailleur qui a les compétences nécessaires puisse être employé, est désormais compromis. En d’autres mots, lors de l’embauche, le principe du choix du travailleur ‘qui convient le mieux’ est en train d’être bouleversé.

Raison de l’emploi de ces différents tests : le meilleur candidat à un poste n’est plus seulement celui qui dispose des meilleures aptitudes mais c’est plutôt celui qui risque le moins de tomber malade !

De même, le fait que de plus en plus d’entreprises proposent des assurances privées dans le package salarial se traduit par une augmentation du nombre de tests médicaux à des fins de ‘prévision’ (sic).

Dans plusieurs entreprises américaines, les tests génétiques prévisionnels sont déjà utilisés comme critère de recrutement. Dans les filiales belges de ces entreprises, on envisage de faire de même. Des kits seraient même mis à disposition sur Internet pour analyser une partie du matériel génétique d’un travailleur.

D’un point de vue scientifique, tout cela n’est évidemment pas impossible. Sur la base d’une simple prise de sang, il est possible de déterminer si une personne souffre d’une maladie héréditaire. Pour les employeurs peu scrupuleux, il pourrait être intéressant de ne pas engager des personnes qui risquent de tomber malades. De cette façon, ils distingueraient les candidats « génétiquement productifs » des candidats « génétiquement improductifs ». Des expressions qui font froid dans le dos…

2 La loi Mahoux-Vanlerberghe 2

Selon cette loi, les tests génétiques, examens médicaux ou collectes verbales d’informations ne sont permis que s’ils ont un rapport avec l’aptitude du travailleur à exercer une fonction déterminée.
Parallèlement, il est prévu une interdiction de choisir les candidats-travailleurs sur la base de tests biologiques ou génétiques prévisionnels. La même interdiction s’applique pour des tests qui seraient effectués sur des travailleurs qui sont déjà en service.

Le motif de l’interdiction est que ces tests visent à exclure certaines personnes du marché du travail sans tenir compte de l’aptitude réelle du travailleur pour la fonction pour laquelle il sollicite, comme on peut le lire dans l’exposé des motifs.

La loi prévoit explicitement que les examens génétiques prévisionnels (c’est-à-dire la détection du risque de prédisposition à développer une certaine maladie génétique comme le diabète par exemple) et les tests de dépistage HIV sont interdits.

Si les risques liés au poste de travail le justifient, certains tests peuvent être effectués.
Seul le médecin du travail peut effectuer ces tests. Celui-ci doit motiver par écrit toute décision qu’il a l’intention de prendre concernant l’(in)aptitude du (candidat) travailleur et l’envoyer à un médecin désigné par le travailleur concerné. Toute décision dans le sens d’une incapacité de travail peut être contestée.

De plus, dans ce cas, dix jours avant l’examen, il faut communiquer au (candidat) travailleur quel type d’information sera recherché, à quel examen il sera soumis et pour quelles raisons celui-ci sera effectué.
Cette communication sera faite par lettre recommandée adressée de manière confidentielle.

Cette loi signifie indéniablement un grand pas en avant dans la protection de la vie privée des travailleurs. Le principe général (interdiction d’effectuer des tests génétiques prévisionnels) garantit la suppression de toute discrimination des travailleurs sur la base de leur santé et apporte une protection à de nombreux travailleurs plus faibles face à des formes de médecine qui ne visent qu’à la sélection (et non à la prévention).

Conseils :

Si, lors d’un entretien d’embauche, on vous demande de vous soumettre à des analyses d’urines, de sang ou de salive soyez vigilant. En pratique ces tests ne se justifient que si vous êtes amené à être en contact avec des produits chimiques ou si vous êtes amené à manipuler des machines lourdes. Vérifiez bien quelle est la personne qui pratique le test : cela ne peut être QUE le médecin du travail !

Conclusion

Comme on peut le constater, l’évolution de la science se concilie mal avec le respect des dispositions sur la vie privée et le droit du travail. Ces nouvelles techniques de contrôle vont généralement de pair avec une ingérence dans la vie privée du travailleur.

Bien heureusement, la jurisprudence actuelle des tribunaux du travail et les avis de la commission de la protection de la vie privée (malheureusement pas totalement contraignants) vont dans le sens de la primauté du respect de la vie privée du travailleur sur le « pouvoir d’autorité et de contrôle » de l’employeur.

Actuellement un juge refusera un licenciement pour motif grave basé uniquement sur des images filmées. Espérons que cette tendance perdure.

Il faut néanmoins être vigilant et vérifier ce qui se cache derrière une proposition patronale qui paraîtrait a priori anodine.

Dans quelques décennies, la puce électronique (voire la sonde anale) implantée dans le corps du travailleur pourrait passer du mythe de science-fiction à une réalité cauchemardesque…

Blacksad

La Commission de la Protection de la Vie Privée

La Commission de la protection de la vie privée est une commission indépendante instituée auprès du Ministère de la Justice.
Composée de 8 magistrats et spécialistes, elle a pour mission de :

  • émettre soit d’initiative, soit sur demande du gouvernement ou des pouvoirs officiels des avis ou des recommandations motivés sur l’application des principes fondamentaux de la protection de la vie privée
  • traiter les plaintes dans le même domaine, et suite à cela, tenter des médiations, rendre des avis et recommandations ou prendre des décisions motivées
  • mener des enquêtes, et le cas échéant, dénoncer au parquet les infractions constatées
  • soumettre au tribunal de première instance tout litige relatif à la protection de la vie privée.

Elle dispose aussi d’un personnel permanent pour mener à bien sa mission.

Site internet : http://www.privacycommission.be/

[1Convention Collective du Travail n° 68 du Conseil National du Travail du 16 juin 1998 « relative à la protection de la vie privée des travailleurs à l’égard de la surveillance par caméras sur le lieu de travail ».

[2Avis n° 2005/12 du 7 septembre 2005 de la Commission pour la protection de la vie privée

 


 

Un ramadan du voyage
Reprises de l’été 2013 / Et si nous vous proposions de rester chez vous une année, une seule année ?
mercredi, 21 août 2013
/ Chafik Allal

Précision de l’auteur : si la signataire (« Meriem ») est fictive, tout comme la destinataire (« Isabelle »), la lettre s’inspire toutefois d’une histoire réelle. La personne qui l’a vécue ne veut pas être mise en avant et souhaite donc que son vrai prénom ne soit pas mentionné (ni celui de son interlocutrice). D’où cette « lettre presque imaginaire ».

[NDR : nous reprenons, avec l’aimable accord de son auteur, cet article initialement paru dans Antipodes, la revue d’ITECO]

Chère Isabelle,

Cela fait un petit bout de temps que je voulais t’écrire ; enfin t’écrire une vraie lettre, car je trouve que sur Facebook, je n’arrive pas à exprimer une vraie pensée, autre que ces trucs consensuels et sans intérêt. De plus, entre les coupures d’électricité nombreuses et courantes, si j’ose le jeu de mots, et les coupures d’accès au réseau, je me dis que ce n’est pas le plus intéressant d’échanger par un chat qui ne cartonne pas.

Tu me disais que tu étais étonnée par le fatalisme qui règne chez les jeunes ici en Algérie. Tu me fais bien rire de venir avec vos vieilles histoires et votre regard éternellement orientaliste : franchement, qui est fataliste ?

Celui qui accepte d’être au chômage et faire partie de 10 % de la population sans emploi et accepte d’être traité comme un paria dans la société ?

Ou bien celui qui invente un système de débrouillardise pour survivre tant bien que mal avec du bezness et des petits trafics ?

Celui qui reste enfermé chez lui, fier d’acquis sociaux historiques – de plus en plus remis en question – ou bien celui qui veut migrer – au péril de sa vie – pour tenter d’améliorer sa situation économique, sociale, culturelle ? Celui qui manifeste …

Ah oui, j’ai oublié : vous manifestez aussi ; de moins en moins, mais quand même … Et souvent poliment. Lorsque, chez vous, des jeunes des banlieues poussent l’impertinence jusqu’à se révolter, la bien-pensance des autres jeunes les empêche de les soutenir. Je n’ose même pas citer la crise financière, qui vous touche à fond, où vous voyez des milliards s’envoler devant vos yeux et pourtant vous réagissez tellement peu. Et tu vas me faire croire que les jeunes chez vous sont moins fatalistes qu’ailleurs ?

Certes, j’ai connu, sur le net, beaucoup de jeunes Européens qui se révoltent, qui sont pour la révolution : ils soutiennent Chavez, ils encensent Cuba, ils veulent voir la révolution en Iran ; Révoluti-ON dans le monde, partout ailleurs, mais en Europe rien, leur rêve semble être la révoluti-OFF.

En fait, j’ai l’impression que ni toi, ni d’autres jeunes Européens avec qui j’ai chatté, n’acceptez l’idée que vous soyez satisfaits, au fond de vous, du monde actuel : les rapports de domination traditionnels entre vous et nous, pour en rester aux jeunes d’Europe et jeunes d’Afrique, sont renforcés par vos énormes possibilités de mobilité et nos possibilités très réduites. Et vous n’essayez pas grand’ chose pour changer cela collectivement, vous essayez parfois – plutôt rarement – individuellement.

Ainsi, quand je te demande de me faire un certificat d’hébergement et une attestation d’accueil pour que je vienne en vacances en Belgique, ça paraît rien pour toi ; pour moi ça compte énormément. Pour moi, en plus de m’aider à voyager, c’est une façon de lutter contre ce rapport de domination par la mobilité ; et le manque de liberté de voyager (même si c’est à nuancer), dans mon cas et celui de mes copines, ne provient pas de nos parents, ou d’une quelconque oppression dont nous serions victimes dans la société. Cela provient de lois faites par des pays du Nord pour nous limiter les possibilités de déplacement.

Tu comprendras ma grande déception de ne pas avoir reçu ce certificat d’hébergement ; d’autant plus que tu m’avais dit au début que tu le ferais rapidement. Bien sûr, idéalement, moi aussi j’aimerais ne pas dépendre de toi pour aller en vacances. Je ne sais pas si tu peux le comprendre mais je te le dis quand même : je sens comme une humiliation de devoir te demander de m’aider à voyager ; si, en plus, tu me dis oui et puis tu disparais dans la nature, tu imagines ma souffrance.

J’en viens ainsi, petit à petit, à ton envie de venir t’installer comme jeune coopérante ici, après que ton stage se soit bien passé à l’Alliance Française d’Alger. Ton envie d’ « aider », comme tu dis, et de contribuer à quelque chose qui fasse sens pour toi est touchante. Je ne vois pas très bien si tu as réfléchi au type de personne que tu vas aider en étant à l’Alliance Française, mais soit. Parce que, comme tu le sais, le public de l’Alliance Française est constitué de gens économiquement à l’aise, parfois riches, appartenant à un groupe social de rang élevé.

Je me demande d’ailleurs parfois si ce n’est pas la reconnaissance – que ces gens auraient pour toi – qui t’intéresse. Dans un certain sens, peut-être qu’ils t’aident plus que tu ne les aides. Au passage, je ne comprends pas bien d’où vous vient cette envie de nous aider. Et avec toute l’histoire tumultueuse entre nos peuples, d’Europe et d’Afrique, nous, anciennement colonisés, avons développé une authentique paranoïa dans nos relations avec vous, sur ce point entre autres. Est-ce que vous voulez aider par culpabilité ?

Parfois, j’avoue que ça peut être un bon moteur de changement. En même temps, quand vous venez jusqu’ici pour nous expliquer qu’il nous faut rester chez nous, qu’il ne faut pas migrer car c’est la désillusion là-bas en Europe, qu’il faut changer la vision du monde chez les jeunes ici, est-ce que, inconsciemment, vous ne considérez pas que vous savez mieux que nous ce qui est bon pour nous ?

Est-ce que ce ne serait pas une énième tentative de domination, qui passe par la colonisation de nos imaginaires ? Pourquoi vous, jeunes Européens, pourriez rêver de tous les endroits de la terre, pour des vacances ou pour y vivre, et nous pas ? Vous voudriez dominer même nos rêves ? Nous en priver ? Exiger de nous un visa pour pouvoir rêver ?

Le pire, c’est lorsque des jeunes Européens, éventuellement progressistes, nous tiennent pareils discours « dans notre intérêt et l’intérêt de nos sociétés », disent-ils. Merci de vous préoccuper de nous et de notre intérêt.

Et si dans votre intérêt et dans l’intérêt de vos sociétés, nous vous proposions de rester chez vous, une année, une seule année ? Je le dis en souriant certes, mais je crois beaucoup à l’intérêt d’une « non-mobilité » temporaire – une espèce de ramadan du voyage.

Et je ne peux que me réjouir des avantages que j’y vois : déjà réduire les risques de propagation de maladies et de virus, nouvelle peur-panique chez vous (quand j’y pense, j’en ris).

Ensuite, faire l’expérience d’une telle forme d’abstinence pour vous mettre à notre place et mieux nous comprendre.

Et enfin vous permettre de vous mobiliser un peu plus pour changer des choses « dans votre intérêt et l’intérêt de vos sociétés ».

En effet, mon hypothèse est que le voyage et les vacances sont une puissante soupape contre la contestation et la mobilisation, et la disparition de cette soupape pourrait enfin vous aider à vous mobiliser pour changer les choses chez vous. Et là je t’assure que nous serions tout à fait disposés, nous jeunes d’Afrique, d’Amérique du Sud et de partout, à venir vous « aider » et contribuer à changer les choses là où les rapports de domination se décident et se construisent, consciemment et inconsciemment.

En quoi peut-on vous aider ? Peut-être déjà à développer vos capacités à vous mettre en colère, car ce que nous, jeunes Arabes, Africains ou Sud-américains, apportons au monde n’est peut-être pas énorme à vos yeux, mais est très important aux nôtres : nous apportons au monde notre colère. Ça vous intéresse de tels projets de développement de la colère ? On commence par un ramadan du voyage ? Chiche ?

Au moins ça pourrait inspirer les plus poètes d’entre vous pour écrire : connaissez-vous le poème Passeport du Palestinien Mahmoud Darwich ?

Ou bien encore le texte Une seule année sans vous tous de l’Irakienne Alia Mamdouh ?

Est-ce que de tels écrits (certes nés dans des contextes particuliers) pourront, un jour, être parlants pour vous ?

Pourriez-vous, un jour, être touchés et concernés par de tels écrits ?

Pourrons-nous vous aider à développer vos capacités à vous mettre en colère ?

Dans notre cas et pour notre amitié, je vais tenter de t’y « aider » en partageant avec toi un passage d’un texte de Alia Mamdouh. Elle l’a écrit suite au traitement subi dans un aéroport : en route pour New York, elle transite par l’aéroport de Montréal où elle se fait gentiment humilier. Ce texte (que tu peux trouver sur le site Bellaciao) se termine de façon majestueuse :

« Ainsi, nous mettrons notre doigt dans l’œil du maître du temps en disant : nous voulons que personne ne nous apprenne à panser nos blessures.

À cause de la sottise, de l’archaïsme, de la grossièreté et de l’arrogance, du manque de sagesse et de la passion de la peur, de la lueur de la souffrance et du courant de tristesse dans les cœurs, nous ne voulons pas de festivals de deuil pour nous, ni de votre admiration pour notre visage vigoureux et pâle, pour notre liquide ardent et impétueux, pour nos testicules chauds et nos bourses qui emplissent nos pantalons. Nous ne voulons pas de votre confort, de votre coquetterie, de votre grande taille qui n’améliorera pas notre descendance primaire et trapue. Nous ne voulons surtout pas être forts comme vous, pissant sur les bords de l’univers et ricanant devant les hommes qui rendent l’âme. Nous voulons nous rouler dans notre sable et mourir dessus comme les plus beaux brigands, les fous, les malins et les poètes. Nous voulons rester là-bas, face au soleil féroce et bon pour peupler la terre et continuer d’écrire sur les tablettes.

Que nous vivions un autre jour, pas trop long grâce à nous, ni trop court à cause de vous. Nous voulons une année, une seule sans vous, vous tous, car vous êtes seuls. Nous partageons avec vous la loi de la force, c’est là peut-être la raison de votre fureur, nous faisons partie de la loi universelle, le puissant peut anéantir le monde, mais le faible aussi. »

Je te laisse, chère Isabelle, avec toute mon amitié,

Meriem

 


 

La bande dessinée populaire existe-t-elle ?
Reprises de l’été 2013 / Article initialement paru dans le JIM 15
mardi, 27 août 2013
/ Morgan Di Salvia

La bande dessinée jouit d’une image d’Epinal qui veut qu’elle soit un art populaire. Or, il faut le constater, tant par ses auteurs que par ses personnages, elle reste l’apanage d’une frange très réduite de la population. Pourtant le populo en bande dessinée existe. Si on ne peut pas à proprement parler de bande dessinée de lutte, on remarque que le genre est arrivé à une maturité suffisante pour aborder tous les sujets et, dans certains cas sur lesquels nous allons nous attarder, à mettre les gens simples au centre des récits. En langue française, la BD populo est incarnée par quelques fortes personnalités qui ont choisi de donner leur point de vue sur le monde en le dessinant. À tout seigneur, tout honneur, nous allons prendre le temps de présenter celui qui a grandement contribué à la reconnaissance d’un certain déterminisme social dans la bande dessinée : Baru, lauréat du Grand Prix et par voie de conséquence Président du prochain Festival International d’Angoulême [1].

Baru, l’ascenseur social

Baru (crédits Casterman)

C’est à Reiser, illustrateur minimaliste et iconoclaste apparu dans la foulée des événements de mai 1968, que Baru doit sa révélation. Contrairement à bon nombre d’auteurs, Baru est venu tard à la bande dessinée. Né en 1947, il ne signera son premier album qu’en 1982. Issu d’une famille ouvrière biculturelle de l’est de la France, son père est italien et sa mère bretonne, Hervé Baruléa se consacre tout d’abord dix ans à l’enseignement. Le métier de professeur d’éducation physique lui permet de dégager du temps pour se consacrer à cette bande dessinée qui l’attire comme un aimant. Reiser, qu’il compare souvent à un Jimi Hendrix du dessin d’humour [2], lui a donné l’envie de prendre la parole sur la société et sur l’état du monde qu’il connaît. C’est le début d’un parcours entier et totalement indépendant, qui n’aura de cesse d’utiliser la puissance des images.

Dans le village où il grandit, les camarades de classe de Baru sont tous d’origine immigrée. Alors naturellement, l’Algérie devient un pays important à ses yeux. En 1972-73, il y passe deux ans pour son service militaire. Ce voyage l’interpelle. L’indépendance algérienne deviendra le sujet de plusieurs de ses livres dans les décennies à venir.

Au milieu des années 1970, il lance avec ses amis Jacques Pierre et Daniel Ledran, marqués comme lui par le ton d’Hara Kiri et Charlie Hebdo, une revue satirique intitulée Le Téméraire qui paraît dans la région de Nancy. En 1977, il tombe « presque par hasard » [3] » sur La Distinction de Bourdieu qui lui fournit un arsenal pour mieux comprendre son propre parcours de fils de prolo. À ce moment, il devient évident que les héros des histoires qu’il est en train d’élaborer doivent être comme lui : le beau rôle, ou du moins le premier plan, sera pour les gens de peu. Cela donne Quéquette Blues, une fausse autobiographie dans la Meurthe-et-Moselle des sixties. Un soir de réveillon détonnant où quatre jeunes gars vont mettre tout en œuvre pour perdre leur pucelage. Derrière cette fuite en avant, il y a surtout le portrait de Villerupt, bastion communiste des Pays Lorrain. Ce sera le terreau de ses histoires et l’ancrage social de ses personnages. La matrice d’une œuvre en bande dessinée où la classe ouvrière ne sera pas qu’un décor, mais le cœur des histoires.

Villerupt 1966 (Les Rêveurs éditions)

En 1982, ses premières planches paraissent dans le magazine Pilote. En 1985, Quéquette Blues reçoit le prix du meilleur premier album à Angoulême. La carrière de Baru est lancée. Il démontre que la bande dessinée peut proposer une lecture sociale du monde. Quéquette Blues, La Piscine de Micheville puis Vive la Classe s’enchaînent et composent une photographie de la vie dans les quartiers populaires et cosmopolites de l’est de la France. Ces œuvres de jeunesse connaissent ces jours-ci, sous le titre Villerupt 1966, une belle réédition en trois cents pages aux éditions Les Rêveurs, augmentée du film documentaire « Génération Baru » de Jean-Luc Muller.

Une constante s’installe dans les albums de Baru : le mouvement au sens propre et au sens figuré. Outre un talent graphique qu’il développe en autodidacte pour retranscrire visuellement le mouvement (un atout grâce à sa connaissance de l’anatomie enrichie par son passé de prof de gym), Baru va écrire le déplacement de ses personnages d’un milieu à l’autre.

Le Chemin de l’Amérique (Casterman éditions)

À dater de la fin des années 1980, c’est le point commun de ses albums : une course vers un autre statut. C’est le cas de Cours Camarade et de L’Autoroute du Soleil, sortes de road movie en bande dessinée. Le doigt enfoncé sur le bouton de l’ascenseur social, il trouve dans les récits de boxe la métaphore idéale. Il en parlera dans Le Chemin de l’Amérique, qui prend pour cadre le mouvement FLN en Algérie, puis dans L’Enragé, parcours typique sur la rage de vaincre, du HLM vers le ring aux paillettes.

Entre 1999 et 2003, il réalise une série tendre inspirée par son enfance : Les Années Spoutniks, chronique de la vie ouvrière et des rivalités de quartier. Baru y dépeint le déclin de l’industrie sidérurgique dans un chant d’amour pour le prolétariat.

Après avoir tant oeuvré à la solidarité dans ses histoires, Baru déclarait récemment dans un entretien : « ce qui m’intéresse, c’est de placer l’homme de peu, l’homme dominé, au cœur des conséquences de la domination qu’il subit » [4]. Le lorrain a en tout cas réussi à faire sien le fameux précepte de Lennon du « working class hero ». Récemment, l’auteur s’est engagé pour deux albums assez différents. L’un (Pauvres Zhéros), adapté de Pierre Pelot, aborde la thématique de la pédophilie dans un petit village des Vosges. L’autre, son dernier livre paru et intitulé Fais péter les basses Bruno !, se veut un hommage aux films de gangsters à la manière de Georges Lautner. Intelligemment, il oppose les cambrioleurs vieille école et la jeune génération pour un face à face qui tourne parfois au burlesque.

Fais péter les basses Bruno ! (Futuropolis éditions)

Baru évoque depuis plusieurs années son envie d’une série fleuve qui retracerait l’histoire de l’immigration italienne en France. Les années passant, ce projet Bella Ciao prend doucement et malheureusement des allures d’Arlésienne…

Qui a pris l’ascenseur ?

Probablement parce qu’il n’est pas ce qu’on appelle avec peu d’élégance dans l’édition « un gros vendeur », Baru n’a pas vraiment engendré de filiation directe en bande dessinée. Pourtant, son propos résonne dans les albums de plusieurs autres artistes du domaine. Il y aurait largement de quoi remplir des tonnes de pages ou une rubrique régulière dans le JIM, ce qui n’est pas à l’ordre du jour. On se contentera aujourd’hui de communiquer ci-dessous quelques noms en guise de pistes de lecture pour celles et ceux qui souhaitent entamer un catalogue de bande dessinée engagée.

Morgan Di Salvia

Yan Lindingre, haro sur la laideur

Dans le registre du dessin de presse qui fait mouche, Yan Lindingre (né en 1969) est certainement l’un des auteurs les plus doués de notre époque. Lindingre a une acuité exceptionnelle pour mettre le doigt là où ça fait mal. S’il poursuit une série au long cours intitulé Titine (référence à peine voilée à la série des illustrés Martine), le gaillard est aussi capable d’être percutant en une seule case, comme Reiser (encore lui) en son temps.

Etienne Davodeau, à hauteur d’hommes

S’il ne fallait souligner qu’une seule qualité dans les bandes de Davodeau, ce serait l’empathie. Cet auteur français (né en 1965) a cette capacité peu courante à placer ses histoires à hauteur d’hommes. De chair et de sang, ses personnages sortent du simple cadre dessiné, ils touchent à l’émotion, parfois simplement par leurs erreurs ou leurs errements. Il a contribué à l’élargissement du genre documentaire en BD, notamment avec son album reportage consacré à l’agriculture biologique (Rural !) ou sa chronique d’usine Les Mauvaises Gens.

Jean-Christophe Chauzy, le noir c’est la vie

Marqué comme bon nombre de gens de sa génération (il est né en 1963) par le néo-polar français et particulièrement Jean-Patrick Manchette, Chauzy fait du polar un élément fédérateur pour parler des classes populaires. Dans ses albums noirs, il retranscrit la vie des banlieues, leur violence ou la rugosité des rapports qui s’y installe. Le diptyque La Vie de Ma Mère, adapté en collaboration avec l’écrivain Thierry Jonquet (décédé en 2009), en est le meilleur exemple.

M.D.S.

Ouvrages cités :

[1Angoulême est ce que l’on fait de mieux dans le domaine en francophonie, même si cette grande foire de la BD ressemble plus à une bourse de collectionneurs qu’au festival de Woodstock. Il faut avouer, en toute honnêteté, que la dynamique du festival d’Angoulême a joué un rôle important dans la légitimation médiatique et critique de la bande dessinée. Sans compter que leurs expositions et animations sont la plupart du temps passionnantes.

[2Cité dans Jeux d’Influence, Editions P.L.G., Montrouge, France, 2001

[3Entretien dans la revue Patate Douce n°6, Editions Le Potager Moderne, Chantraine, France, 2004

 


 

Le nazisme et la culture
Reprises de l’été 2013 / Article initialement paru dans le JIM 26
lundi, 2 septembre 2013
/ Ataulfo Riera

De passage à Bruxelles pour donner une « conférence gesticulée », Franck Lepage [1] a évoqué avec son brio habituel la question de la définition et de la place de la culture dans nos sociétés. Fervent partisan d’une culture pensée et comprise au sens large du terme et capable, car « politisée », « de rendre lisible à tous les antagonismes sociaux », Lepage s’oppose frontalement à la conception aujourd’hui dominante de la Culture - celle « avec un grand cul ». Cette Culture, artificiellement limitée aux beaux-arts, où l’on exalte l’individu « créateur », est ainsi réduite à une esthétique dépolitisante dont la fonction « est précisément de tuer le politique ». [2]

L’histoire nous montre qu’il aurait pu en être autrement. Dans son spectacle, Lepage a retracé le parcours torturé et la fin malheureuse de l’ « éducation populaire » en France, à travers un hommage à l’une de ses fondatrices, Christiane Faure. Enseignante, elle a fait partie du Gouvernement provisoire de la « France Libre » et, après la Libération du pays en 1944, elle intégra le Ministère de l’éducation nationale où une « direction de l’éducation populaire et des mouvements de jeunesse » est créée. C’est en effet dans la Résistance au nazisme que l’éducation populaire plonge ses racines avec des personnes qui, telle Christiane Faure, ont réfléchi en partant de ce constat fondamental, à la fois simple et terrible : « Les années 1930 en Allemagne et la collaboration en France ont démontré que l’on pouvait être parfaitement instruit et parfaitement nazi. » [3]

Pour Christiane Faure et ses collègues, la « culture », l’intelligence et l’instruction ne sont, en soi, aucunement un obstacle à la barbarie incarnée par le nazisme. Afin de contribuer à éviter toute répétition du cauchemar fasciste, il fallait donc radicalement (re)penser l’éducation politique des jeunes adultes afin de favoriser leur réflexion critique grâce aux moyens de la culture populaire. Comme le résume, en forçant le trait, Franck Lepage, pour les fondateurs de l’éducation populaire telle qu’elle fut conçue à l’origine ; « la démocratie ne tombe pas du ciel, c’est le fascisme qui est naturel ».

Ce questionnement est encore de nos jours fondamental car, comme on va le voir, le fascisme ne naît pas d’un néant culturel et n’est pas synonyme d’ignorance, de vide ou d’absence de toute « culture » (indépendamment de l’opinion ou de la « qualité » de cette dernière). Comme l’a magistralement analysé Lionel Richard dans son ouvrage « Le nazisme et la culture » [4], l’expérience historique de la période hitlérienne le démontre amplement.

Lorsqu’on évoque la culture et le nazisme, c’est sans doute la phrase « Quand j’entends le mot « culture », je sors mon révolver ! » (Attribuée à tort au dirigeant nazi Joseph Goebbels [5]), qui vient à l’esprit. Cette image frappante peut cependant induire partiellement en erreur. Si, d’une part, les nazis ont effectivement menés une guerre d’anéantissement culturelle (notamment de la culture ouvrière et juive), d’autre part, comme le souligne Jean-Michel Palmier, « On peut dire que peu de régimes se sont souciés autant de développer certaines formes d’art que le régime nazi » [6]. Mais il s’agissait bien entendu d’une vision instrumentaliste : la création culturelle ne pouvait exister qu’en tant qu’instrument politique au service de l’idéologie nazie.

Weimar : le dernier sursaut d’un monde qui va mourir

Le nazisme est né dans la République de Weimar, elle-même issue de la défaite de l’Allemagne en 1918 et d’une révolution ouvrière écrasée dans le sang. L’ Allemagne des années 1920 et 1930 est avant tout frappée plus que tout autre pays par une crise capitaliste mondiale sans précédent. La misère, la corruption politique, la décomposition des institutions bourgeoises et le chômage de masse laisseront leur empreinte profonde sur la vie culturelle et artistique de l’époque. Comme « le dernier sursaut d’un monde qui va mourir » [7], la République de Weimar sera également caractérisée par un foisonnement culturel extraordinaire.

Dans les arts plastiques, la littérature, la poésie et la philosophie, à côté du dadaïsme, du futurisme, du constructivisme - et en architecture, des débuts du Bauhaus [8] - le courant dit « expressionniste », né au tournant du siècle, jette ses dernières lueurs, parfois sublimes. Marqué par un profond pessimisme romantique et anticapitaliste, l’expressionnisme était avant tout une vision angoissée du monde capitaliste moderne et développa des thèmes tels que la révolte contre la guerre et le pacifisme, le déclin de l’humanité mais aussi la conscience de la nécessité d’un monde nouveau, utopique. Une aile gauche de ce mouvement se liera ainsi de plus en plus au mouvement ouvrier et de nombreux artistes adhéreront au Parti communiste allemand (KPD). Une aile droite, par contre, mais bien plus minoritaire, rejoindra quant à elle les nazis.

Les années 1920 et 1930 voient également le développement et la massification de nouvelles techniques et instruments ; l’automobile et l’aviation qui facilitent les communications et les transports, la photographie (explosion des magazines illustrés et naissance de la photographie et du photomontage en tant que formes artistiques), des récepteurs radio (qui devient le principal moyen d’information après la presse), ainsi que le triomphe du cinéma, désormais parlant. Malgré la crise, l’industrie cinématographique allemande était ainsi en pleine expansion ; des films comme « Métropolis », « M le Maudit » de Fritz Lang ou encore « L’Ange Bleu » de von Sternberg sont les symboles de cette époque. Weimar, enfin, c’est aussi l’apogée des théâtres, des cabarets et des spectacles de divertissement.

Culture prolétarienne

Héritage de l’hégémonie de la social-démocratie classique dans le mouvement ouvrier, il existait également à cette époque en Allemagne une solide tradition de culture ouvrière, une culture authentiquement prolétarienne en tant que forme de lutte élaborée par et pour les travailleurs. Il y avait une riche littérature ouvrière ; une longue tradition de chorales ouvrières et de chansons de luttes et révolutionnaires ; un « théâtre prolétarien » (fondé par Erwin Piscator) ; une photographie et des photomontages antifascistes (dont John Heartfield fut la figure emblématique) ; un début de « cinéma prolétarien » avec des documentaires, des courts et des longs métrages (l’immigré hongrois Bela Balazs jettera à cette époque les bases d’une « théorie marxiste du cinéma ») et même des cabarets et des spectacles de divertissements ouvriers.

Organisés par des petits collectifs, c’est dans la rue, dans les quartiers ouvriers, dans les usines, dans les tramways que cette culture ouvrière s’exprimait pour dénoncer l’exploitation et la misère. Dans un tel cadre, il n’est pas étonnant que le KPD utilisa pour son « agit-prop » (agitation et propagande) un très grand nombre de ces moyens artistiques et culturels. L’un des responsables de l’agit-prop du KPD, Willy Münzenberg, lança ainsi un hebdomadaire illustré « s’appuyant sur un vaste mouvement photographique ouvrier et vendu par un réseau spécial de colporteurs, distinct de tout circuit de distribution commercial. » [9]

L’impact de cette culture prolétarienne était tel que les nazis tenteront purement et simplement d’en détourner certaines expressions afin d’amadouer la classe ouvrière. Ils favoriseront ainsi une littérature qui exaltait l’usine et le travail manuel avec un vocabulaire socialisant. Mais l’exemple le plus caractéristique de ce détournement est celui des vieux chants ouvriers et révolutionnaires, dont les mélodies seront reprises, avec de nouvelles paroles, par les Jeunesses Hitlériennes et les Chemises brunes (S.A).

Mais à côté de ce foisonnement culturel et artistique d’avant-garde et de cette culture ouvrière que le nazisme se fera fort d’écraser ou de pervertir, l’Allemagne de Weimar portait également dans ses flancs une autre culture ; celle de la classe dominante bourgeoise, de l’aristocratie, des Junkers (grands propriétaires et officiers) prussiens et d’une petite-bourgeoisie ruinée et enragée par la crise. Cette culture était dominée par le nationalisme le plus réactionnaire ; par le sentiment de supériorité de la « race » et de tout ce qui était « authentiquement » allemand ; par le culte du respect de l’autorité, de la hiérarchie et de l’armée ; par une farouche volonté de domination impérialiste. C’est dans cette culture là, comme on le verra plus loin, que le nazisme allait largement puiser afin d’imposer son hégémonie culturelle.

La culture mise au pas de l’oie

Artiste médiocre et raté, Adolf Hitler se piquait, comme tous les despotes, d’avoir un sens esthétique aigu et sûr et c’est bien entendu lui qui va tracer l’orientation générale de la politique « culturelle » et « artistique » des nazis. Dans son livre-programme, « Mein Kampf », le ton était donné : « Il faut chasser du théâtre, des beaux-arts, de la littérature, du cinéma, de la presse, de la publicité, des vitrines, les productions d’un monde en putréfaction ; il faut mettre la production artistique au service d’un Etat et d’une idée de culture morale ».

Pour les nazis, les responsables de la « dégénérescence » de la « culture allemande » sont tout désignés : ce sont les Juifs, les marxistes, les « nègres » (le cubisme s’inspirait des arts africains) et le climat de « bolchevisme culturel » régnant à l’époque de Weimar.

L’objectif était donc double : « assainir » la production culturelle et l’absorber dans les structure d’un Etat totalitaire afin d’en faire un instrument de propagande pour inculquer les valeurs national-socialistes. L’artiste et tout « créateur culturel » doivent se soumettre à l’Etat car ce dernier est l’émanation et l’expression suprême de la communauté nationale et raciale.

Là aussi, comme sur bien d’autres choses, les nazis n’ont pas fait œuvre de pionniers puisque « La lutte contre ‘l’art de gauche’ en Allemagne avait commencé bien avant la montée des nazis au pouvoir. De nombreux artistes avaient été poursuivis ou l’objet de tracasseries policières et administratives » [10]

Le premier instrument utilisé par les nazis dans leur politique « culturelle » fut la création d’une « Ligue de combat pour la culture allemande », qui rassemblait des artistes, des écrivains et des académiciens nazis ou pro-nazis. Pendant son ascension, le parti nazi utilisera cet instrument pour mener essentiellement une lutte idéologique et politique intense sur le terrain culturel, mais aussi des campagnes de dénigrement, de harcèlement et de persécution physique des « ennemis de la culture allemande ». C’est d’ailleurs bien souvent à l’entrée ou à l’intérieur des théâtres, des cinémas ou des cabarets que les affrontements les plus violents ont lieu entre les hordes nazies et les antifascistes.

Tout va évidement basculer après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en janvier 1933. Et ce n’est nullement un hasard si la première institution officielle nazie à être mise en place est le tristement célèbre « Ministère pour l’Information du peuple et la Propagande », créé et dirigé dès le 13 mars 1933 par Joseph Goebbels. Dans un premier temps, la presse, la radio, le cinéma, le théâtre et leur censure vont dépendre de lui, tout comme d’autres domaines tels que la publicité touristique et commerciale, autrement dit tous les moyens permettant de modeler l’esprit des masses. La Ligue de combat pour la culture allemande deviendra bientôt la seule association permise et dépend de ce ministère.

Goebbels n’aura de cesse d’étendre son empire au détriment d’autres ministères ou secteurs officiels et son ministère englobera pratiquement toute la production culturelle. En septembre 1933, une Chambre de la Culture est constituée sous la tutelle du Ministère de la Propagande. Le 1er novembre 1933, une ordonnance stipule que l’adhésion à l’une de ses 7 chambres spécifiques (beaux-arts, presse, théâtre, cinéma, radio, littérature, musique) était obligatoire « pour tous ceux dont l’activité relevait de la production, de la reproduction de la distribution et de la conservation de biens culturels ».

L’épuration des artistes touchera d’abord les Juifs, les communistes, les sociaux-démocrates, puis tous ceux qui s’opposent aux conceptions de « l’Ordre Nouveau ». Ceux qui refusent de se plier n’ont plus d’autre choix que de se taire s’ils veulent éviter l’arrestation ou de s’exiler. Il faut noter qu’à côté d’authentiques résistants au nazisme, la majorité des artistes, des écrivains, des académiciens et des professionnels de la culture va collaborer – volontairement ou non, avec ou sans enthousiasme - à l’entreprise de domination culturelle du nazisme.

L’art comme propagande et la propagande comme art

Les nazis vont consacrer des moyens colossaux à leur politique culturelle : la radio, le cinéma, la littérature, la mode, les spectacles, le théâtre, les sports, la peinture, la sculpture, l’architecture, aucun domaine n’échappe à leur mainmise. Tout comme les loisirs par exemple. Créée le 17 novembre 1933, l’organisation « Kraft durch Freude » (« La Force par la Joie », tous les travailleurs étaient forcés de s’y affilier) avait pour but de « rendre accessible aux travailleurs tout le patrimoine artistique et culturel de la nation allemande » par l’organisation de leurs vacances et de leurs voyages, de visites collectives de musées, par l’organisation d’expositions et de conférences avec des écrivains. Ainsi, chaque Allemand avait le devoir de se « cultiver ».

Même la langue – et surtout la langue – sera un véhicule privilégié pour imposer l’idéologie nazie car, pour ces derniers, elle constitue « l’expression par excellence de la communauté raciale » [11]. Les linguistes nazis tenteront ainsi d’expurger de la langue allemande tous les mots étrangers. « Epurée, codifiée, la langue allemande est ainsi devenue sous le Troisième Reich un redoutable système de pression. Par la répétition constante d’un certain vocabulaire, elle a acquis la morphologie d’une appareil spécifique de domination » [12]

Régime totalitaire, le pouvoir nazi sur la culture fut forcément absolu. Instrument au service d’un Etat et d’une idéologie, la culture était ainsi ravalée au rang de propagande tandis que la propagande était présentée par Goebbels comme « une forme d’art » [13]

« Là où l’on brûle les livres, on finira par brûler des hommes »

L’une des toutes premières opérations d’ampleur du Ministère de la Propagande de Goebbels fut l’organisation des sinistres autodafés de livres, conçus et organisés de manière méthodique afin de « frapper les esprits ». Le premier a lieu à Berlin le 10 mai 1933 et sera suivi par d’autres. Partout en Allemagne, des bûchers de livres sont ainsi dressés sous le slogan cynique « l’esprit allemand prend son essor ». Sur ordre du Ministère de la Propagande, « d’abord furent dressées des listes noires, travail qui dura presque trois semaines, par des employés compétents de l’administration des bibliothèques. Puis ces listes furent transmises à la Ligue de combat pour la culture allemande, qui les compléta. Définitives, elles furent alors communiquées aux associations d’étudiants de tous les établissements d’enseignement supérieur ». [14].

Ce sont ces associations d’étudiants qui étaient chargés de l’organisation pratique des cérémonies selon des rites et une mystique parfaitement huilée : entourés de tribunes et d’autels drapés de noirs, les autodafés avaient lieu la nuit qui, dans la symbolique nazie est un symbole du retour aux origines et la source d’un monde à naître. Le feu par lequel on détruit les livres symbolise bien entendu la « purification régénératrice » d’une « nouvelle vie ».

A peu près à la même période où se déroulent les premiers autodafés, les nazis ouvrent les premiers camps de concentration. Heinrich Heine, poète et écrivain romantique allemands du XIXe siècle, l’avait annoncé de manière prémonitoire : « Là où l’on brûle les livres, on finira par brûler des hommes ».

Existe-t-il une « culture nazie » ?

Pour le philosophe marxiste Norberto Bobbio ; « Une culture fasciste dans le double sens de culture faite par des fascistes déclarés ou à contenu fasciste n’a jamais réellement existé, ou du moins elle ne réussit jamais, en dépit de tous les efforts, à prendre forme dans une initiative ou dans des entreprises durables ou historiquement importantes » [15]

On ne peut parler en effet d’un art et d’une culture « nazis ». Dans les domaines culturels, artistiques et littéraires, les nazis n’ont strictement rien inventé ni créé de neuf. D’une part, par rapport à certaines expressions culturelles, ils ont tout bonnement mené une entreprise culturelle d’écrasement, d’anéantissement ou de détournement pervers - comme on l’a vu pour la culture prolétarienne. D’autre part, ils ont largement puisé dans un fonds culturel réactionnaire préexistant qu’ils ont développé et poussé jusqu’au paroxysme.

Parmi ce fonds culturel figure en tout premier lieu le principe de la supériorité allemande, ou de la prétendue « race aryenne ». En novembre 1933, un « éminent » professeur nazi du nom de Schultze-Naumburg définissait purement et simplement la culture comme l’expression de la race ; « Le fondement philosophique de toute culture repose sur les aptitudes morales et physiques particulières, sur la manière dont elles orientent la race qui est porteuse de cette culture. Une culture ne peut par conséquent avoir d’unité et, partant, être créatrice au sens propre que si le peuple est formé d’une race unique, ou du moins de races harmonieusement unies sous la direction d’une race unique. » [16].

Ce racisme, d’où découlaient l’antisémitisme nazi et le mythe de la « race supérieure », était particulièrement courant parmi les élites intellectuelles et dans la classe dominante bourgeoise et aristocratique car il fondait et justifiait idéologiquement leur volonté de domination impérialiste. Grande puissance arrivée trop tard pour le partage du monde (la France et l’Angleterre possédaient la majorité des colonies), le capitalisme allemand cherchait désespérément tout à la fois à écraser chez lui un mouvement ouvrier menaçant et, à l’extérieur, à trouver de nouveaux marchés et de nouveaux débouchés pour sa production ainsi que des sources de matières premières dont le pays était dépourvu.

Les autres caractéristiques de la « culture nazie » découlent directement ou partiellement (d’autres facteurs étaient également à l’œuvre) de cette détermination historique fondamentale : exaltation du militarisme, de la violence et de la guerre, négation de la lutte des classes, glorification des mythes, conception mystique de la langue, exaltation du sang et du sol, glorification des paysans, des héros, du parti, des chefs, mépris de la femme et glorification de son rôle de mère et d’épouse…

Ces « valeurs » furent inculqués pendant des décennies au peuple allemand avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Les nazis n’eurent qu’à se servir. Elles trouvèrent un écho et furent particulièrement répercutées et démultipliées par une petite-bourgeoisie - la principale base sociale du parti nazi - d’autant plus réceptive qu’elle cherchait des boucs émissaires pour sa déchéance provoquée par la crise du capitalisme.

Puisque le nationalisme réactionnaire et raciste est conservateur en politique, il l’est également dans le domaine culturel et artistique et privilégie toujours les formes esthétiques traditionnelles, léchées, ou le kitsch le plus vulgaire. Dans les beaux-arts, par exemple, « L’orientation donnée ouvertement par Hitler était celle du réalisme bourgeois ou du pompiérisme du XIXe siècle. Elle consistait à imiter servilement les formes du passé, selon un code académique. Tout innovation formelle, en effet, risquait de rompre l’homogénéité artificiellement recherchée dans une « culture » sur laquelle les Allemands devaient d’autant plus s’accorder qu’elle ne leur posait plus de questions et ne les incitait plus à réfléchir » [17].

Comme le souligne pour sa part Jean-Michel Palmier ; « L’art nazi sera toujours un néo-quelque chose. Aucune création originale, aucun style particulier si ce n’est cette brutalité et ce gigantisme qu’il donne à toutes les œuvres » [18]

Pour conclure

A l’heure où, aujourd’hui en Europe, l’extrême droite et des forces ouvertement néonazies comme en Grèce ont le vent en poupe à la faveur de la crise capitaliste, l’expérience historique du rapport entre la culture et le fascisme doit servir d’avertissement.

Un monde tel que le nôtre, saturé de « culture », d’information, de « créativité », de gens éduqués et instruits ne prémunit absolument pas contre le retour à la barbarie fasciste : « nous ne pouvons plus considérer d’un œil innocent la littérature, le langage, l’éducation, car nous n’ignorons plus désormais qu’on peut le soir lire Goethe ou Rilke, jouer du Bach ou du Schubert, et le lendemain reprendre sans faillir son horrible tâche dans un camp de concentration » [19].

C’est cela qu’avait parfaitement compris Christiane Faure et les fondateurs de l’éducation populaire en France et qui rend leur démarche si actuelle. Car la question clé n’est pas la quantité et la diffusion des connaissances, l’intelligence ou le niveau de culture (ou l’accès à la culture) atteint par une société, mais bien la capacité de les appréhender de manière critique, à partir d’une compréhension du monde et de ses antagonismes sociaux et, à partir de là, de chercher à agir sur eux de manière consciente en faveur de l’émancipation humaine.

Comme le résume bien Maria-Antonietta Macciochi : « Le fascisme ne correspond pas seulement à l’équation inculture – et caporalisme rustre – ou, pour mieux dire, il n’y correspond que lorsque, comme culture, il s’identifie à l’absence de l’esprit critique, à l’incapacité de saisir les contradictions du réel et de la dialectique ». [20]

[1Ancien directeur du développement culturel à la Fédération française des maisons des jeunes et de la culture. Auteur et interprète de la conférence théâtrale « L’Education populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu..., 2007 » (Le Cerisier, Cuesmes, Belgique), et membre de la coopérative d’éducation populaire Le Pavé.

[2Franck Lepage, « Histoire d’une utopie émancipatrice. De l’éducation populaire à la domestication par la ‘culture’ », Le Monde Diplomatique, mai 2009.

[3Ibid.

[4Lionel Richard, « Le nazisme et la culture », éditions Complexe, 2006 (réédition avec une préface inédite de l’auteur de l’édition parue chez Maspero en 1978).

[5Il s’agissait en fait d’une réplique prononcée par l’un des personnages d’une pièce de théâtre, « Schlageter », écrite par un dramaturge nazi et jouée en avril 1933 pour l’anniversaire du Führer.

[6Jean-Michel Palmier, «  De l’Expressionnisme au nazisme. Les arts et la contre-révolution en Allemagne (1914-1933) », in « Eléments pour une analyse du fascisme », tome 1, éditions UGE, Paris, 1976.

[7Ibid.

[9John Willett, « Heartfield contre Hitler », éditions Hazan, Paris, 1997.

[10Jean-Michel Palmier, op. cit.

[11Ibid.

[12Lionel Richard, op. cit.

[13Le fait que la culture sous le nazisme était un produit direct et sous contrôle absolu de l’Etat, du parti et de l’idéologie nazie peut malgré tout induire une erreur de perspective. En effet, cela ne signifie nullement que toutes les productions culturelles nazies étaient ouvertement « politiques » ou servaient directement cette idéologie de manière « grossière » et purement propagandiste. C’est même l’inverse qui est vrai si l’on prend le cas du cinéma où la majeure partie des films tournés à l’époque étaient en réalité des divertissements (comédies musicales, sentimentales, etc). Sur les 1.350 longs métrages tournés sous l’ère hitlérienne, 1.200 étaient des divertissements qui, comme le note Jean-Michel Palmier, pouvaient véhiculer à leur manière les valeurs du régime mais « dont l’idéologie est souvent d’autant plus dangereuse qu’elle n’est pas toujours facile à déceler ». A tel point que bon nombre de ces films passeront encore à la télévision allemande dans les années d’après guerre !

[14Lionel Richard, op. cit.

[15Cité par Maria-Antonietta Macciochi, « L’art, les intellectuels et le fascisme », in « Eléments pour une analyse du fascisme », tome 2, éditions UGE, Paris, 1976.

[16Cité par Lionel Richard, op. cit.

[17Lionel Richard, op. cit.

[18Jean-Michel Palmier, op. cit.

[19Lionel Richard, op. cit.

[20Maria-Antonietta Macciochi, op.cit.

 


 

Les nouvelles précarités étudiantes ou la Reproduction 2.0
Reprises de l’été 2013 / Article initialement paru dans le JIM 25
samedi, 7 septembre 2013
/ Renaud Maes

Il est bon de le rappeler : l’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles [1] est l’un des plus élitistes d’Europe – voire de l’ensemble des pays développés. En effet, les classes exploitées [2] y sont très largement sous-représentées. Ce constat est bien connu de tous les chercheurs belges qui étudient la question de l’accès à l’enseignement supérieur et a été posé de manière tellement virulente par l’enquête européenne Eurostudent 2000 que la Communauté française s’est empressée de ne plus participer aux enquêtes de ce type, sous la pression notamment de certains recteurs. Pour quiconque s’intéresse à la reproduction des élites au travers du système d’enseignement, la Fédération constitue donc un objet de case study particulièrement intéressant… Mais pour le militant qui cherche à contrer cette reproduction, l’enseignement supérieur de la Fédération est aussi un exemple particulièrement désespérant.

Une sociologie en miroir

Ce qui caractérise le mieux tout le système éducatif de la Fédération, c’est l’existence d’un nombre incalculable de mécanismes de relégation. A chaque niveau d’analyse (types d’enseignement, filières, institutions et même à l’intérieur des institutions), on retrouve la même structure permettant la perpétuation de hiérarchies sociales. L’existence de phénomènes « macro » évidents (par exemple, le fait que le choix du type d’études à la sortie du secondaire soit très largement fonction du milieu social d’origine de l’étudiant) a tendance à masquer les mécanismes concrets, qui s’exercent au quotidiens et permettent la discrimination des étudiants issus des classes populaires. Afin d’appréhender comment s’organise cette « structure fine » à l’université, j’ai entrepris durant deux années une série d’interviews d’étudiants universitaires particulièrement précarisés d’une part, et extrêmement nantis d’autre part. Cette « sociologie en miroir » permet de mettre en évidence l’existence d’au moins deux types de réalités étudiantes parfaitement étanches l’un à l’autre [3]. La disjonction entre ces « mondes » révèle le caractère intrinsèquement inégalitaire du système universitaire belge et, ce faisant, montre qu’il est globalement peu efficace d’envisager de solutionner le problème de l’accès à l’université par des modules « add-on » (comme du tutorat, des guidances et autres initiatives qui viennent se « greffer » sur le système en place).

Dès le choix d’études et, au sein d’un programme, des options, les différences sociales se marquent. Ainsi au sujet du choix d’options, Thomas, un étudiant ingénieur de gestion issu d’une famille extrêmement fortunée et dont les deux parents sont universitaires explique :

« J’ai consulté mon père et lui a consulté ses amis, dont un professeur qui m’a tout de suite reçu dans son bureau pour me conseiller sur les options les plus porteuses. […] Il m’a indiqué les meilleurs profs. Ceux qui expliquent mieux, ceux qui ont les bons assistants. Il m’a donné quelques résumés de bouquins en anglais pour prendre un peu d’avance. »

Gilles, un étudiant de la même filière, issu d’une famille très précaire et dont les deux parents n’ont pas de diplôme du secondaire supérieur relate un tout autre parcours :

« Je ne savais pas trop ce qui me plairait. J’ai d’abord demandé au PMS de l’école où j’étais, mais il ne connaissait pas les cours de l’unif. […] Pour finir, j’ai pris rendez-vous avec un conseiller d’orientation de l’ULB mais il m’a dit d’aller voir à la faculté et la secrétaire de la faculté m’a dit d’aller voir un conseiller d’orientation. Bon, en fait, j’ai un peu choisi au hasard en fonction du titre du cours. Puis aussi, j’ai demandé pour les options, à ceux qui avaient déjà suivi les cours par exemple, ceux qu’on pouvait réussir facilement. »

Sahra, étudiante en première année de communication, dépendant d’un CPAS, a quant à elle eu beaucoup de difficultés pour trouver des études qui lui conviennent et qui agrée le centre.

« Moi je voulais faire psycho, mais l’assistante sociale m’a dit que c’était pas vraiment une « filière porteuse » comme on dit. En fait, elle croyait que je n’aurais pas de travail en sortant, sans doute qu’elle le sait mieux que moi, elle voit tous les jours des gens sans emploi. Elle me disait de faire une haute école, par exemple infirmière parce qu’il y a des « pénuries ». Mais je ne supporte pas de voir du sang, donc tu m’oublies ! Alors j’ai essayé de trouver quelque chose de facile et qui convienne pour le CPAS. Et là j’ai trouvé la liste des « débouchés » sur le site internet pour de l’ULB communication, donc j’ai imprimé et l’assistante sociale était plutôt convaincue. Bon, elle m’a dit aussi que je devrais faire les langues, pas du journalisme. »

Marie, étudiante en faculté de médecine, vient quant à elle d’une famille très aisée, et témoigne également de la manière dont elle a dû négocier son orientation.

« Je voulais avoir le diplôme en psychologie, et mes parents ont hésité. Ils trouvent que ce n’est pas vraiment un diplôme très prestigieux. Ma mère a suggéré que je commence par un diplôme de master plus sérieux, puis qu’après ce premier diplôme, je poursuive vers une filière plus orientée vers « l’humain ». […] Nous avons été voir des amis de mes parents qui travaillent dans le milieu « psy », ils reçoivent des clients [sic.]. Ils m’ont dit que la médecine me permet de m’orienter après vers la psychiatrie et faire un travail de psychologue mais en plus sérieux. Donc pour finir, j’ai dit « ok » pour médecine, mais comme c’est plus dur que la psycho, mes parents m’ont payé un cours privé de mathématiques pour me préparer. »

Les services payants pour rattraper un retard ou préparer les épreuves, Thomas aussi y a eu recours :

« D’abord, je vois avec les autres quels sont les meilleurs résumés. Ensuite, j’ai demandé aussi conseil à mon parrain [ndlr : un étudiant plus âgé désigné par le cercle folklorique]. (…) J’ai eu des difficultés en Physique, mais j’ai suivi une dizaine d’heure de cours avec un étudiant de Sciences. J’ai aussi dû prendre quelques rendez-vous avec un assistant pour qu’il m’explique sa matière en Sciences éco. »

Quant à Gilles, son embarras lorsqu’on lui demande de décrire de sa préparation d’examen est visible.

« J’ai eu certains syllabus un peu tard, il y a des profs qui ont pris du temps à les sortir. J’ai imprimé les powerpoint sur l’université virtuelle, mais je n’avais que du noir et blanc, donc ce n’était pas très lisible ! Puis j’avais mes notes, aussi, donc j’ai repris mes notes, surtout, j’ai fait du classement et voilà. Bon ce n’est pas très sérieux, mais j’ai fait du mieux que je pouvais. »

Sahra explique que le CPAS n’a pas vraiment aidé dans la préparation et le passage des examens :

« Ce qui m’a un peu hystérisé, c’est que le CPAS m’a envoyé une convocation au milieu du blocus. Pour m’informer sur la recherche de job, une séance d’information en groupe. Moi je voulais pas y aller : je devais préparer un cours à pète. […] J’ai vraiment eu la rage quand j’ai été forcée d’être à ce truc toute une après-midi et tout. On aurait vraiment dit que c’était fait exprès. Mais le pire, c’est qu’après, on a dû tous chercher un job, pendant les semaines d’examens ! Avec un petit carnet pour mesurer nos efforts où tu dois noter ce que tu as fait pour trouver un job. Comme si on avait que ça à faire pendant les examens. »

On pourrait multiplier les exemples à l’envi : tous montrent qu’à chaque étape du cursus universitaire correspond une épreuve extrêmement rude pour les étudiants issus des classes dominées, épreuve dont parfois les étudiants aisés ne conçoivent même pas l’existence.

Spécialiser les traitements pour ne pas résoudre les problèmes

Pourtant, il est évident de nombreuses initiatives sont prises pour essayer de résoudre les difficultés éprouvées par les étudiants « moins aisés » - comme les appellent les managers d’université. La première réponse est évidemment la mise sur pied « d’aides sociales » via des services sociaux étudiants. Il s’agit pour l’essentiel d’aides financières permettant pour partie [4] de payer les frais académiques – c’est-à-dire engendrés en grande part par l’institution elle-même – des étudiants de « condition précaire ou modeste » - comme les appelle la législation.

Il s’agit donc, en réalité, de résoudre financièrement ce qui n’est conçu que comme un problème financier : l’accès aux études n’est conçu uniquement qu’en termes de budget. Or, comme le montrent les témoignages ci-dessus, il existe aux moins deux types de ressources qui sont indispensables pour la réussite des études : un réseau social et des ressources culturelles – qui permettent notamment de comprendre les « règles du jeu » universitaire. En d’autres termes, la réussite est fonction du capital économique, social et culturel des étudiants [5]. Le problème d’accepter une telle lecture de la réussite est qu’elle bat en brèche « l’idéologie charismatique » qui se fonde sur les figures mythiques de l’effort et du talent, idéologie largement dominante dans les institutions universitaires [6].

Systématiquement, donc, les réponses apportées dissocient les aspects « sociaux » et « académiques » : la lutte contre l’échec ne consiste qu’à résoudre des « lacunes » d’étudiants par rapport à des « prérequis » ; l’accès des étudiants « pauvres » à l’université n’est qu’une question d’argent. En spécialisant les traitements à des problèmes conçus comme indépendants, les managers universitaires et les décideurs politiques se condamnent – plus ou moins sciemment – à ne jamais résoudre les inégalités sociales que le système universitaire contribue à engendrer. Pire encore, cette disjonction conceptuelle permet de renforcer encore ces inégalités – comme on le constate depuis plus de 10 ans [7].

Par exemple, l’organisation des cours de « propédeutique » permettant censément de rattraper les lacunes des étudiants « moins bien préparés » avant l’entrée dans les supérieur participent d’un filtre social : pour les nombreux élèves qui n’ont d’autre choix que de travailler durant les vacances, ces cours sont tout simplement inaccessibles.

De manière générale, la plupart des mesures de soutien scolaire étant organisées en plus du programme des cours, elles excluent les étudiants qui travaillent pour payer leurs études, comme le décrit Jonathan, étudiant en deuxième année du bachelier en sciences humaines de l’ULB – qui a dû abandonner la chimie car les horaires de cours étaient inconciliables avec un travail à temps partiel :

« J’ai obtenu du patron un horaire adapté pour travailler sans manquer les cours. Et puis là, au premier semestre, on m’apprend qu’en fait, les horaires du site web sont n’importe quoi à cause des problèmes d’encodage. En plus, juste après, tu te rends compte que les coachs et tout ça ne sont dispos qu’après les cours, évidemment. Donc pour moi, c’est impossible : je travaille à ce moment-là. Et puis, j’apprends qu’on doit aller à des rendez-vous sur les travaux avec les assistants et les profs, et que ces rendez-vous ont lieu en dehors de l’horaire aussi. »

Autre exemple : la pédagogie par projet, visant à favoriser la réussite par une pédagogie « active », s’accompagne de telles inégalités d’accès aux ressources (ne fût-ce qu’en termes du matériel nécessaire pour construire un gadget) qu’elle renforce encore les mécanismes de relégation. Il en est bien sûr de même quant à l’accès aux « nouvelles technologies de l’information et de la communication » dont l’usage est imposé dans de nombreuses filières au nom de « l’innovation pédagogique ».

Ahmed, étudiant émargeant au CPAS inscrit en première année de bachelier de « l’Ecole Polytechnique » (ULB) :

« Alors, tu as le podcast : des vidéos que tu es supposé regarder en plus du cours. C’est le prof, avec des petites animations, tout ça. C’est sympa, mais c’est du boulot en plus. D’abord, moi, j’ai un souci pour faire tourner les vidéos sur le PC à la maison quand tout le monde est là [8], donc je viens à l’université, mais souvent il n’y a pas les bons programmes pour voir le podcast. Bon, et puis ça prend du temps, et beaucoup de temps. Mais je dois travailler, moi aussi : avec ce que me donne le CPAS, je ne sais pas tout payer – ma part du loyer et tout – donc comment je fais si je dois passer un temps fou à préparer les cours ? »

Enfants de prolétaires ? Au travail, et vite !

L’évolution actuelle du système d’enseignement supérieur en général et universitaire en particulier provoque un ralentissement progressif de la « massification » entamée dans les années 60. Par exemple, l’ULg a vu son nombre d’étudiant primo-inscrits stagner (si l’on ne tient pas compte des effets liés aux fusions-acquisitions récentes), l’ULB a « décroché » de la courbe démographique bruxelloise. Dans ce contexte, il ne faudra pas s’étonner que leurs autorités universitaires adoptent des discours pour le moins ambigus en ce qui concerne l’accès universel à l’université, pourtant cher à Wilhelm von Humboldt, l’inventeur du modèle allemand d’universités alliant recherche et enseignement et dont tous les managers universitaires ne cessent de se réclamer. Quelques extraits du discours de rentrée académique du Recteur de l’ULB, Didier Viviers, résument parfaitement les volontés d’élitisation de l’université :

« Non pas que l’Université doive réussir le pari impossible de former tous les citoyens. Bien évidemment. […] un financement décent de la formation des étudiants est indispensable pour assurer la diversité sociale de nos futures élites. Et, plutôt que d’abolir les examens d’entrée existant […] intéressons-nous à d’autres formules d’ouverture, fondées sur le talent et le mérite. Les solutions de « discriminations positives » lorsqu’elles visent à une intégration efficace sont, de l’avis de beaucoup, une voie à ne pas négliger. Rappelez-vous la volonté de Sciences-Po (Paris) [9], il y a quelques années, d’ouvrir son recrutement sans pour autant supprimer le concours d’entrée. Beaucoup d’autres pistes peuvent être étudiées. Mais, de grâce, que le monde politique ne confonde pas la démocratisation avec la massification. Tandis qu’une vraie démocratisation libère l’individu de sa condition sociale de naissance, la massification, bien souvent, ne fait que l’y contraindre davantage. »

Si l’université doit être l’apanage d’une élite, que doivent donc devenir les masses ? La réponse est simple : elles doivent trouver « le plus tôt possible » le chemin « de l’emploi » - ou plus exactement, du marché du travail. C’est le sens de toutes les mesures récentes qui touchent les étudiants les plus précarisés, qu’elles prennent la forme de contraintes – par exemple, l’obligation faite aux étudiants émargeant à nombre de CPAS de suivre des cursus courts et directement professionnalisants – ou d’incitations – par exemple, la mise sur pied de « filières d’enseignement supérieur en alternance » sous la houlette du ministre de l’Enseignement supérieur Jean-Claude Marcourt (PS) vise spécifiquement, si l’on en croit le ministre, les étudiants issus des classes populaires. Ayant parfaitement intégré la doxa néolibérale qui entend limiter le nombre d’intellectuels au nom d’une rationalité économique, en favorisant notamment l’émergence des « métiers techniques » supposément en pénuries pour éviter les effets de « saturation du marché de l’emploi par les surdiplômés », les décideurs de l’enseignement supérieur organisent donc le système autour de ce principe.

Le cas des étudiants usagers (usagés) des CPAS est particulièrement symptomatique de ce que signifie concrètement ce « nouveau » modèle [10] : le principe fondamental qui régit les CPAS est en effet la mise à l’emploi et dès lors, le soutien aux étudiants est conditionné à une dérogation à la règle. Concrètement, les étudiants concernés doivent faire la preuve de l’utilité des études suivies en termes d’insertion socioprofessionnelle future, de faire « tous les efforts » pour réussir, d’avoir les « aptitudes » aux études, de chercher à travailler « dans les périodes compatibles avec les études » [11]. Ils sont confrontés depuis de nombreuses années à ce que signifie concrètement la nouvelle forme de mise en adéquation de l’enseignement (ou plutôt de la « formation ») et de l’emploi : il s’agit de considérer l’éducation comme un « outil » de « l’employabilité », responsabilité des individus, qui se substitue à l’obligation pour l’État de fournir un emploi aux travailleurs (droit au travail). Ce modèle étant par essence différencié, il lui est consubstantiel de procéder par des traitements inégalitaires [12].

Cette inégalité entre étudiants est parfaitement décrite par Ahmed : « J’ai raté ma première année, alors le CPAS a autorisé que je recommence si je réussissais ma session de janvier. Là je n’ai eu qu’un échec, au cours de stat, personne ne l’a réussi. Mais ils n’ont rien voulu entendre, ils ont suspendu l’aide. Les autres, ils avaient juste un échec, moi je n’avais plus de quoi vivre. C’est tout. »

La Reproduction 2.0

L’étude des nouvelles précarités étudiantes permet de mieux comprendre comment s’organise la reproduction des inégalités par l’enseignement supérieur, comment concrètement, le système continue à discriminer les étudiants issus des classes dominées. Il est évident que comme Bourdieu lui-même le soulignait dans les années 90, les exclus du système éducatif dans les années 60 ont été inclus dans celui-ci suite à la massification de l’accès à l’enseignement : cependant, le pendant de cette inclusion a été l’organisation d’un enseignement à « plusieurs vitesses », comprenant un grand nombre de filières de relégation. La perméabilité entre ces filières a toutefois permis une certaine démocratisation de l’enseignement en général et de l’enseignement supérieur en particulier.

Avec l’instauration d’une concurrence accrue entre institutions dans le grand marché européen de l’enseignement supérieur, ce modèle est brusquement remis en question. Au nom de la « nécessaire innovation » permettant de « rester à la pointe » des techniques d’enseignement, les institutions mettent en place des dispositifs qui contribuent à renforcer la sélection sociale. Les universités réorientent également leurs moyens vers le « core business » - enseignement et recherche, au détriment des politiques sociales héritées, pour la plupart, des volontés d’ouverture consécutives à mai 68. Les taux d’admission des étudiants « non-finançables » [13] chutent drastiquement, les étudiants se retrouvant en séjour illégal sur le territoire suite à une décision de l’Office des Étrangers sont tout simplement refusés là où autrefois des universités adoptaient une posture « engagée » consistant à réinscrire ces étudiants automatiquement, les admissions particulières (« passerelles », « VAE » et autres dispositifs du style) sont soumises à des conditions de plus en plus strictes.

Ce qui caractérise sans doute le mieux les nouvelles formes que prend la reproduction des inégalités par l’enseignement supérieur décrite par Bourdieu et Passeron dans les années 60, c’est la technicisation et la multiplication des mécanismes de discrimination, qui empêchent de poser un constat global et par là, laissent croire dans la fable d’une volonté d’ouverture des institutions universitaires, assénée lors de colloques et autres discours, mais contredite immédiatement par les faits et même par des diatribes soudaines se voulant du « bon sens universitaire » et dévoilant un racisme de classe inchangé.

L’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles est depuis plus de 25 ans déjà l’un des plus élitiste des pays développés : manifestement, il continuera encore longtemps à tenir cette pôle position.

Renaud Maes

[1Appellation désormais consacrée, bien que constitutionnellement questionnable, de l’ex-Communauté française.

[2Je me permets de ne pas user dans le présent article d’euphémismes usuels comme « milieux moins favorisés » qui, s’ils deviennent essentiels pour publier dans les « revues scientifiques » dont l’antipolitisme va de pair avec l’abrutissement croissant des chercheurs, s’avèrent des guides de pensée participant d’un projet d’orthopédie intellectuelle caractéristique du « système capitaliste ».

[3Je ne tirerai ici de ce travail que quelques exemples particulièrement frappants.

[4Les montants des aides octroyées aux « usagers » des services sociaux universitaires sont systématiquement inférieurs aux dépenses académiques annoncées dans les brochures publicitaires destinées aux étudiants étrangers.

[5Voir la thèse récente de Maud Van Campenhout (UCL, 2012), pour appréhender l’impact du capital culturel sur les parcours universitaires.

[6Voir R. Maes, L’accès à l’enseignement supérieur : à questions idiotes, réponses stupides, le JIM, 29 avril 2010. http://www.lejim.info/spip/spip.php?article109

[7Vermandele, C., Plaigin, C., Dupriez, V., Maroy, C., Van Campenhoudt, M. & Lafontaine, D. (2010) « Profil des étudiants entamant des études universitaires et analyse des choix d’études », Les Cahiers de Recherche en Éducation et Formation, n°78. UCL, Louvain-la-Neuve, Belgique.

[8NB : Ahmed vit avec son frère, sa belle-sœur et leurs 4 enfants

[9Notons que comme l’a parfaitement montré Joiciane de Souza, dans sa thèse sur le système « Sciences-Po » (Université Paris-Descartes, 2011), le mécanisme mis en place dans cette « Grande Ecole » stigmatise les étudiants qui sont admis par cette voie et empêche une réelle inclusion dans l’École.

[10En fait, ce modèle est déjà vieux d’une quarantaine d’année au moins : tous ses fondements ont été posés dans les années 70, de la théorie de la justice de Rawls à la saturation du marché des diplômés de Freeman.

[11Ce qui est concrètement interprété par plusieurs CPAS comme un job qui couvre la durée maximale prévue par la législation sur le job étudiant – on comprend dès lors les ravages que chaque allongement de cette durée provoque pour les étudiants usagers du CPAS.

[12Voir R. Maes, CPAS et étudiants : les limites de l’État social actif, in Ensemble – Journal du Collectif Solidarité contre l’Exclusion, 77, décembre 2012-mars 2013 ; http://www.asbl-csce.be/journal/JourColl77.pdf

[13Il s’agit d’étudiants pour lesquels la Fédération Wallonie-Bruxelles n’octroie pas de subside à l’institution. Sont notamment concernés les étudiants qui triplent sans se réorienter et les étudiants qui quadruplent. Les institutions peuvent cependant les inscrire en les finançant « sur fonds propres », ce qu’elles autorisent généralement sur base d’une analyse des causes de l’échec, dans des cas où des motifs de santés ou sociaux peuvent expliquer cet échec. Ces « dérogations » permettant l’inscription sont de moins en moins fréquentes dans toutes les universités.