Journal Indépendant et Militant
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Numéro 28 : Varia

 


 

Editorial n°28
jeudi, 16 mai 2013
/ JIM

Dans le film « Denise calls up », sorti en 1995, on peut suivre les tribulations d’un groupe d’amis new-yorkais passant leur temps au téléphone à organiser des rendez-vous et des fêtes auxquelles, finalement, ils ne se rendent jamais.

A l’heure où nos vies sont réglées par nos sms, tweets, chats et agendas facebook, ce film sonne un petit peu comme une prédiction.

Difficile effectivement de le nier, nous sommes à l’ère du « tout numérique ».

Grace à nos « smartphones », nous pouvons non seulement téléphoner ; mais également écouter de la musique, surfer sur internet, lire nos emails, prendre des photos et les poster directement sur notre « profil facebook ».

Grace à nos liseuses électronique, fini le dilemme du choix du bouquin pour les vacances, nous pouvons emporter toute notre bibliothèque avec nous, voire acheter directement un nouveau « livre numérique » sur internet.

L’omniprésente connectivité internet nous permet aussi de chercher n’importe quelle information, d’acheter en-ligne, de payer ses factures, de rester en contact avec nos connaissances, à n’importe quel endroit et à tout moment de la journée.

Les avantages indéniables de ces technologies numériques ne doivent cependant pas nous empêcher d’y réfléchir un peu [1].

Tout d’abord, on l’oublie un peu facilement dans notre monde « virtuel », tous ces objets, « smartphones », tablettes, baladeurs, etc., sont le produit de l’exploitation des travailleurs du Sud. De plus, leur production cause d’énormes problèmes écologiques. C’est ce que nous exposait Franz Tofer dans un article initialement paru en décembre 2009 : <a href="spip.php?article379" class='spip_in'><article56|titre></a>

Ensuite, ces technologies tendent à modifier profondément les rapports humains.

D’une part, en supprimant le facteur humain de bon nombre de situations : guichets « virtuels », boutiques « virtuelles », banques « virtuelles », amis « virtuels », voire militantisme « virtuel ». Dans tous ces cas, ça n’est pas le rapport (marchand ou non) qui disparaît, mais bien le contact humain.

D’autre part, elles modifient également nos comportement. Vivant dans l’immédiateté permanente d’internet, nous manifestons de plus en plus vite notre impatience dans la vie « réelle ». Etant toujours connectés, nous nous « devons » de réagir dans l’instant sous peine d’avoir à justifier notre « retard » [2].

Pas étonnant dès lors que les technologies numériques nous poussent à devenir multitâches : un oeil sur la tâche qui nous occupe, un oeil sur internet pour ne rien manquer. C’est, prétendument, pour développer cette aptitude au multitâche que l’on voit nombre d’institutions scolaires introduire tablettes et autres tableaux numériques en leur sein. Dans TBI, Ipad et autres passions technophiles, Normand Baillargeon revient justement sur la tendance actuelle à introduire ces technologies dans l’enseignement et rappelle quelques points fondamentaux à propos de cette mode.

Enfin, notre constante présence sur internet et les informations que nous y semons à tout moment permet à des multinationales comme Google ou Facebook (par exemple) de compiler une quantité impressionnante de données personnelles [3] qu’elles peuvent valoriser auprès des publicitaires (ou autres) qui sont leurs vrais clients, comme le rappelle justement abFab dans l’article Facebook : la Stasi qui exploite un milliard de mouchards.

Ce point de vue est développé plus en avant par Wu Ming 1 (du collectif italien Wu Ming) dans l’article Fétichisme de la marchandise digitale et exploitation cachée : les cas Amazon et Apple, où l’auteur replace le développement de ces technologies (et de l’exploitation qui y est liée) dans le cadre d’une analyse marxienne.

Mais, peut-on seulement échapper à ce monde numérique ? Peut-on boycotter Amazon [4] et Apple ? Peut-on se passer de Facebook et de Twitter ? Raphaël Meltz, du journal Le Tigre, nous explique pourquoi son journal refuse d’entrer dans le jeu de ces multinationales qui, peu à peu, privatisent le Net.

Bref, au-delà de leur aspect « cool » et « branché », les technologies numériques, les multinationales qui les commercialisent, et l’usage que l’on en fait, méritent que l’on y réfléchisse un peu. L’occasion de mettre en œuvre le slogan du film « L’An 01 » [5] ?

« On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste »

Le JIM

Ont participé à l’élaboration de ce numéro : abFab, Franz Tofer, Normand Baillargeon, Raphaël Meltz, Sarah Windey, Wu Ming 1, Yves Martens. Un grand merci à eux.

[1A ceux qui trouveraient surprenant qu’un journal qui n’existe que sous forme électronique puisse développer une réflexion critique sur son mode de diffusion, on renverra à l’article du collectif Pièces et Main d’Œuvre, Rendez-nous notre objet d’aliénation favori !

[2Sans oublier non plus que nous ne sommes pas tous égaux face à ces technologies. La fameuse « fracture numérique » persiste, comme le montre l’article Internet renforce les fractures sociale et spatiale du monde réel

[4Pour le point de vue d’un éditeur, on pourra lire : Pourquoi nous avons quitté Amazon

 


 

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dimanche, 19 mai 2013
/ Franz Tofer

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TBI, Ipad et autres passions technophiles
Dossier numérique /
mercredi, 22 mai 2013
/ Normand Baillargeon

Nous vous proposons la lecture d’un article de Norman Baillargeon, paru initialement le 7 janvier 2013 sur le site Voir

En novembre 2012, le gouvernement Marois a annoncé qu’il mettait fin au programme d’achat de Tableaux Blancs Interactifs (TBI), qui avait été lancé l’année précédente par le gouvernement Charest.

Cet ambitieux programme, au parfum de scandale et de favoritisme (le fournisseur quasi unique de tous les TBI était Smart Technologies, dont le lobbyiste est un ancien membre du cabinet Charest…), prévoyait, sur cinq ans, l’achat de plus de 40 000 de ces tableaux, à un coût estimé de … 240$ millions !

Dans un milieu qui, non sans raisons, crie constamment au manque de ressources, l’importance de cette somme en avait fait tiquer plus d’un. D’autant que le simple bon sens permettait d’affirmer que ces appareils, si (et c’est un gros si…) ils peuvent aider à faire apprendre, ne le pourront qu’à la condition que des sommes conséquentes soient dépensées pour former les futurs utilisateurs. Cela aussi, cette fois encore, a fait défaut.

Le « pathos de la nouveauté » technologique

Quoiqu’il en soit, l’abandon du programme est peut-être encore moins intrigant que son lancement. La recherche crédible, en effet, ne permettait pas et ne permet toujours pas d’affirmer que de tels outils sont globalement bénéfiques pour l’apprentissage, et que cet investissement, important, soit en soi une bonne idée pour le primaire ou le secondaire. Et cette conclusion vaut en gros pour toutes les nouvelles technologies, qui, en soi, ne sont pas des panacées et qui peuvent ou non être utiles pour apprendre — selon le contenu qu’elles permettent de présenter et les caractéristiques des élèves concernés.

Pour ce qui est du niveau universitaire, au même moment où on annonçait la fin du programme d’achat des TBI, une étude financée en partie par la Conférence des Recteurs et des principaux du Québec (CREPUQ) concluait que les étudiantes et étudiants universitaires préfèrent les méthodes d’enseignement traditionnel et s’enthousiasment moins pour les nouvelles technologies éducationnelles que leurs enseignants. Un des responsables de l’étude se disait étonné que « les nouveaux outils d’apprentissage, ce n’est pas ce que les étudiants demandent en priorité. Ce qu’ils veulent, ce sont des professeurs inspirants et stimulants intellectuellement. » Cet étonnement étonne …

Devant la technophilie galopante qui frappe tant de gens en éducation (une de ses dernières manifestations est l’engouement pour les iPad…), on est irrésistiblement tenté de convoquer Hannah Arendt qui appelait « pathos de la nouveauté » cette maladie affligeant une école empressée de s’ouvrir au monde et à ce qui s’y propose inlassablement comme nouveau et amélioré, au mépris de l’idée que l’école est là pour préserver, conserver et transmettre, et que pour cela elle doit rester largement insensible aux chants des sirènes de la nouveauté, fut-elle High Tech. En somme, le pathos de la nouveauté technologique n’est que la dernière version du pathos de la nouveauté : et il ne vaut sans doute guère mieux que le précédent.

Le moment me semble bien choisi pour rappeler quelques vérités élémentaires que nous apprennent les sciences cognitives à propos des nouvelles technologies en éducation. Elles ne feront pas de vous d’irrémédiables technophobes — et je n’en suis moi-même pas un, loin de là — mais elles instillent ce minimum de sain scepticisme qui, s’il était répandu, nous aurait peut-être évité la débâcle des TBI. Je me servirai pour ce qui suit d’un riche article de synthèse de Daniel T. Willingham, un auteur dont je ne saurais trop recommander la lecture sur ces questions [1].

Intérêt pour les NTIC et aptitude au mode multitâche

Pour commencer, c’est un fait indéniable que les plus jeunes utilisent beaucoup les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et sont à l’aise avec elles, en particulier pour travailler en mode multitâche : ils prennent leur courriel pendant qu’ils rédigent un texte sur leur portable en écoutant de la musique tout en lisant un texto qui vient de rentrer.

On voit parfois dans ces deux faits (forte utilisation des nouvelles technologies et habileté à pratiquer le mode multitâche) des arguments décisifs en faveur de l’introduction de ces nouvelles technologies à l’école. On dira alors que ne pas avoir recours aux NTIC et obliger à se concentrer sur une seule tâche semble la meilleure recette pour offrir à ces jeunes — eux qui, selon la doxa, apprennent sans doute différemment du fait de leurs pratiques— une école profondément ennuyante.

Mais c’est négliger deux choses.

Pour commencer, c’est oublier ce fait capital que ce ne sont pas les technologies en soi qui intéressent, mais le contenu auquel il permet d’accéder. Comme le dit Willingham, un enfant qui ne pourrait utiliser son cellulaire que pour appeler sa mère ne le trouverait pas très intéressant.

À propos des TBI, justement, des études ont été menées, notamment en Grande Bretagne où on en a acheté pour équiper toutes les écoles ou peu s’en faut. Ces études confirment pour l’essentiel que l’intérêt des enfants pour le TBI ne se traduit que très modestement — et encore : à condition que son utilisation soit réfléchie et préparée — en intérêt pour le contenu enseigné.

C’est là une conclusion qui n’est pas trop surprenante et n’importe qui, je pense, prendrait toujours Socrate pieds nus et ne disposant que de sa seule parole pour intéresser avant n’importe qui d’autre, équipé de toutes les nouvelles technologies qu’on voudra.

J’en viens à la deuxième idée, celle qui veut que le mode multitâche qu’ils pratiquent tant et pour lequel ils semblent si doués, impliquerait que les plus jeunes générations vont trouver ennuyante une école qui n’invite pas à le pratiquer. Cette conclusion est encore une fois erronée et ne prend pas en compte ce qu’on sait désormais sur la pratique du multitâche.

Les plus jeunes sont en effet meilleurs que les personnes plus âgées pour le pratiquer : mais ils le sont indépendamment de leur pratique, ils le sont d’emblée, naturellement, sans doute parce que leur mémoire de travail, en vertu de leur âge, est meilleure. Des jeunes personnes qui ne touchent pas ou très peu aux NTIC sont en fait aussi bonnes pour le mode multitâche que d’autres qui le pratiquent sans cesse ! De plus, et de toute façon, le seul le fait qu’ils soient bons à cette pratique, n’implique pas qu’elle doive être adoptée en éducation ou qu’elle soit judicieuse pour apprendre.

Or, une chose est désormais acquise par la recherche : ce n’est presque jamais une bonne idée que de faire plusieurs choses à la fois (comme parler au téléphone en conduisant) et de passer de la sorte d’une tâche à une autre. On est meilleur en se concentrant sur une tâche, qu’en en faisant plusieurs à la fois. Cela est même vrai du simple fait de faire ses devoirs devant la télé : on les fait mieux si la télé est fermée (la musique — avec ou sans paroles, ce n’est pas clair — pourrait être une exception à cette règle…)

Plus étonnant encore, rapporte Willingham, on a montré en laboratoire que les jeunes adultes qui pratiquent beaucoup le mode multitâche sont moins bons dans les tâches cognitives que les autres, qui le pratiquent moins. Ce fait signifie sans doute non que la pratique du multitâche les a rendus moins bons, mais que les personnes qui sont moins bonnes à ces tâches cognitives sont plus enclines à papillonner et donc à pratiquer le mode multitâche.

Quelques conseils avisés

Willingham conclut en donnant aux enseignantes et enseignants des conseils que je trouve particulièrement avisés quant à l’utilisation des NTIC en classe.

En voici trois — je reformule :

Découragez la pratique du multitâche chez vos élèves, tout particulièrement quand ce qu’ils et elles doivent faire est important ;

Ne vous demandez pas tant ce que vous pourriez faire avec telle ou telle technologie, mais décidez ce que vous devez ou voulez faire et demandez-vous si telle ou telle technologie peut ou non vous aider, vous aider non seulement à le faire, mais aussi à le faire mieux ;

Consultez pour vous inspirer des sites sur lesquels des collègues partagent le fruit de leurs expériences avec les NTIC : par exemple : [www.tammyworcester.com] ; ou : [www.freetech-4teachers.com]

Norman Baillargeon.

[1Daniel Willingham, « Have technology and multitasking rewired how student learn ? », American Educator, Summer 2010, pp. 23 – 28 et p. 42 .

 


 

Facebook : la Stasi qui exploite un milliard de mouchards
Dossier numérique /
dimanche, 26 mai 2013
/ abFab

Toi, toi qui es sur Facebook… Mais va te faire foutre avec ton Facebook de merde !

Non j’irai pas visiter ta page pourrie, non j’irai pas m’inscrire pour entrer en communication avec toi. Non j’irai pas donner mes informations personnelles à Zuckerberg pour qu’il les revende à Coca Cola.

[Cet article est initialement paru sur le site A contrario, le 27 mars 2013.]

Facebook ? C’est la Stasi du web 2.0

Je vais t’expliquer un truc, camarade. Te souviens-tu de la Stasi ? La Stasi était le service de renseignement intérieur de la RDA, autrement dit l’Allemagne de l’Est.

Appelle ça comme tu veux : renseignement intérieur, police politique, peu importe… La spécialité de la Stasi était de ficher sa population : chaque citoyen de la RDA était susceptible de travailler pour la stasi et de récolter des informations concernant ses collègues, ses voisins, sa famille.

Quand le mur est tombé en 89 (oui, ami camarade fan des Béru, 1989 c’est pas seulement l’année du concert à l’olympia, c’est aussi l’année de la chute du mur de Berlin), on a pu accéder aux archives de la Stasi, 180 kilomètres de rayonnages remplis de dossiers. Les habitudes, les amis, les goûts les opinions… Quand une personne retrouvait son dossier c’est sa vie qu’elle voyait décrite.

La Stasi, c’était 91000 agents et 170000 mouchards. Facebook, c’est 2000 agents employés, et 1 milliard de mouchards. Ah ben oui, vous croyez quoi ? Votre profil Facebook enregistre vos données personnelles, mais aussi toutes celles des personnes qui entrent en contact avec vous.

Vous organisez une projection contre les expulsions des Roms ? Tous ceux qui acceptent votre invitation sont fichés par votre profil. Vous organisez un concert contre les violences policières, ? C’est pareil, tous ceux qui accèdent à votre page sont fichés par votre profil.

Un milliard de crétins, un milliard de mouchards

Facebook, c’est un milliard de crétins qui donnent leur vie privée à des régies publicitaires, et c’est aussi un milliard de mouchards qui facilitent le boulot des dictatures présentes et à venir !

En 2011, un étudiant autrichien s’est fait envoyer son dossier complet sur CD par Facebook : 1222 pages ! Un milliard d’utilisateurs, 1222 pages par personne, ça nous fait donc 1200 milliards de pages. 1200 milliards de pages, de mails, de contacts, d’informations personnelles sur chaque membre, chacun fichant et fliquant tous ceux qui entrent en contact avec lui. Enfoncée la Stasi, pulvérisé le 1984 d’Orwell : Facebook les surpasse, et de loin.

Eben Moglen, éminent professeur de l’université de Colombia et grand défenseur du logiciel libre, a déclaré lors d’une conférence : « Si la Stasi revenait, elle ne servirait à rien : Zuckerberg fait le boulot à sa place. »

Et de préciser : « Les boutons ‘J’aime’ sont effrayants : même si vous n’appuyez pas dessus, ce sont des mouchards sur le web parce qu’ils indiquent à Facebook toutes les autres pages web que vous consultez, contenant un bouton ‘J’aime’. Que vous cliquiez dessus ou non, ils ont un enregistrement qui indique : ‘Vous avez consulté une page, qui intégrait un bouton ‘J’aime’ et soit vous avez dit oui, soit vous avez dit non. Mais dans les deux cas, vous avez généré une donnée, vous avez informé la machine’. »

Chaque membre de Facebook est donc un rouage dans l’acquisition des informations de tout le monde. Que ça vous plaise ou non, sur Facebook vous fliquez vos visiteurs et vous mouchardez vos amis.

La gratuité, cette illusion

Quant à la fameuse affirmation : « Facebook c’est gratuit », ah putain celle-là… Ce serait vrai si vous étiez le client de Facebook. Mais toi t’es pas le client de Facebook : les clients de Facebook, ce sont les régies publicitaires qui viennent acheter tes données personnelles et toutes celles que tu as collectées sur tes amis et tes visiteurs.

Les clients de Facebook, ce sont ces mêmes régies publicitaires qui t’analysent, toi et tes milliers d’amis, qui vous ciblent, vous tracent, et vous bombardent de pubs. Vous tous, vous êtes la marchandise. Vous êtes le produit vendu par Facebook.

Et vous êtes non seulement le produit vendu par Facebook, mais vous êtes aussi ceux qui travaillez pour Facebook. Le contenu, il faut bien le produire, les pages elles vont pas se remplir toutes seules. La seule chose gratuite sur Facebook, c’est le contenu que tu produis et que tu donnes gratuitement à Zuckerberg. Là, vu comme ça, effectivement Facebook c’est gratuit.

Voilà, voilà ce que tu es avec ton Facebook de merde : un rouage des flics et une marchandise qui travaille gratos.

abFab

abFab a co-fondé le Punxrezo.
Son profil sur identi.ca
Son profil sur le Punxrezo

Cette chronique est extraite de l’émission Konstroy du 24 mars 2013. Pour l’écouter en intégralité, c’est ici. Konstroy est une émission de radio punk-rock, depuis 1989, le dimanche de 18 à 20 h. En direct à Paris et région parisienne sur 106.3 Mhz, et partout sur rfpp.net.

 


 

Fétichisme de la marchandise digitale et exploitation cachée : les cas Amazon et Apple
Dossier numérique /
jeudi, 30 mai 2013
/ Wu Ming 1

Fétichisme digital aidant, on a parfois tendance à oublier que les grosses firmes new-age type Amazon ou Apple sont aussi néfastes que leurs aînées clairement industrielles. Pour y voir plus clair, Wu Ming 1, membre italien de la belle famille politique et littéraire des Wu Ming, s’est brillamment et longuement penché sur la question. Une traduction de l’ami Serge Quadruppani.

[ Cet article est initialement paru sur le site d’Article 11 le 22 octobre 2011. La traduction de l’italien est de Serge Quadruppani.]

La semaine dernière [1], The Morning Call, un quotidien de Pennsylvanie, a publié une enquête longue et détaillée, intitulée « Inside Amazon’s Warehouse », sur les terribles conditions de travail dans les entrepôts Amazon de la Lehigh Valley. Le reportage, résultat de mois d’interviews et de vérifications, est en train de faire le tour du monde et il a été repris par le New York Times et d’autres médias mainstream. Le tableau est sombre : extrême précarité du travail, climat de chantage permanent et absence de droits, rythmes inhumains, avec vitesse redoublée d’un jour à l’autre (de 250 à 500 colis par jour, sans préavis), par une température qui dépasse les 40° et en une occasion au moins, a atteint les 45°, mesures disciplinaires aux dépens de ceux qui ralentissent le rythme ou, simplement, s’évanouissent (un rapport du 2 juin dernier évoque le chiffre de 15 travailleurs évanouis sous l’effet de la chaleur), licenciements « exemplaires » instantanés, le réprouvé étant raccompagné à la porte sous les yeux de ses collègues. Et ce n’est pas tout. Lisez-la toute entière, l’enquête. Elle en vaut la peine. La phrase-clé est prononcée par un ex-magasinier : « They’re killing people mentally and physically. »

À en juger par les commentaires en ligne, beaucoup tombent des nues, découvrant seulement maintenant qu’Amazon est une méga-corporation, et Jeff Bezos un patron qui – comme il est courant chez les patrons – veut réaliser des profits au mépris de toute autre considération sur la dignité, l’équité et la sécurité. Comme on aurait dû le soupçonner, le « miracle » Amazon (super-réductions, expéditions très rapides, « longue traîne » [2], offre apparemment infinie) repose sur l’exploitation de la force de travail dans des conditions vexatoires, dangereuses, humiliantes. Exactement comme le « miracle » Walmart, le « miracle » Marchionne [3] et tout autre miracle entrepreneurial que les médias nous ont proposés pendant des années. Ce qu’on vient d’écrire devrait être évident, et ne l’est pourtant pas. La révélation ne concerne pas une entreprise quelconque, mais Amazon, sorte de « bon géant » dont – en Italie aussi – on a toujours parlé de manière acritique, sinon adoratrice et populiste. The Morning Call a rompu l’enchantement. Il y a quelques jours encore, à quelques exceptions près, les médias (et les consommateurs eux-mêmes) achetaient rubis sur l’ongle la propagande d’Amazon. Désormais, on cherchera peut-être plus souvent confirmation, on fera les vérifications nécessaires, on ira voir les bluffs éventuels. Avec l’aggravation de la crise, le nombre de sceptiques semble augmenter.

Le problème des multinationales perçues comme moins « entrepreneuriales », plus « cool » et éthiquement – presque spirituellement – meilleures que les autres concerne beaucoup de compagnies associées à Internet de manière si étroite qu’on les identifie avec le réseau lui même. Autre cas typique : Apple.

iPhone, iPad, youDie

L’année dernière, une vague de suicides parmi les ouvriers de Foxconn a fait scandale – avant d’être enterrée sous des tonnes de sable et de silence. Dans les usines de cette multinationale chinoise sont assemblés iPad, iPhone et iPod [4]. En réalité, les morts avaient commencé avant, en 2007, et ont continué par la suite (le dernier suicide certain remonte à mai dernier ; un autre ouvrier est mort en juillet dans des circonstances suspectes). Au total, une vingtaine d’employés se sont tués. Des enquêtes de diverses origines ont indiqué parmi les probables causes les rythmes de travail infernaux, le manque de relations humaines à l’intérieur de l’usine et les pressions psychologiques émanant du management. Quelquefois, c’est même allé bien plus loin que des pressions psychologiques : le 26 juillet 2009, un salarié de 25 ans dénommé Sun Danyong, s’est jeté dans le vide après avoir subi un passage à tabac par une équipe de nervis de l’entreprise. Sun était soupçonné d’avoir volé ou perdu un prototype d’iPhone. Quelles solutions a adopté Foxconn pour prévenir de telles tragédies ? Eh bien, l’usine a notamment installé des « filets anti-suicide » [5].

Ces coulisses du monde Apple n’attirent pas beaucoup l’attention, en comparaison des bulletins médicaux de Steve Jobs ou de pseudo-événements comme l’ouverture, dans la très centrale via Rizzoli de Bologne, du plus grand Apple Store italien. À cette occasion, des gens ont passé la nuit dans la rue afin de pouvoir entrer dans le temple. Ceux-là ne savent rien du mariage de travail et de mort en amont de la marque qu’ils vénèrent. Dans le capitalisme, mettre la plus grande distance possible entre l’ « amont » et « l’aval » est l’opération idéologique par excellence.

Fétichisme, assujettissement, libération

Quand on parle de la Toile, la « machine mythologique » de nos discours – alimentée par l’idéologie que, de gré ou de force, nous respirons chaque jour – re-propose un mythe, une narration toxique : la technologie comme force autonome, sujet doué de son propre esprit, réalité qui évolue d’elle-même, spontanément et théologiquement. Au point que certains – on ne le rappellera jamais assez – ont eu la belle idée de poser la candidature d’Internet (qui, comme tous les réseaux et les infrastructures sert à tout, donc aussi à faire la guerre) au… Prix Nobel de la Paix.
Ce sont les rapports de classe, de propriété, de production qui sont occultés : on n’en voit que le fétiche. Le Karl Marx des pages sur le fétichisme de la marchandise s’avère alors précieux : « Ce qui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux.  »

« Forme fantastique d’un rapport des choses entre elles ». Comme les ordinateurs interconnectés au niveau mondial. Derrière la fantasmagorie de la Toile, il y a un rapport social déterminé, et Marx entend : un rapport de production, un rapport d’exploitation. Sur de tels rapports, la rhétorique du Réseau jette un voile. On peut parler pendant des heures, des jours, des mois, de la Toile en n’effleurant qu’à l’occasion la question de qui en est propriétaire, de qui détient le contrôle réel des nœuds, des infrastructures, du hardware. On pense encore moins à la pyramide de travail – y compris para-esclavagiste – qui est incorporée dans les dispositifs que nous utilisons (ordinateur, Smartphone, Kindle) et des conséquences pour la Toile elle-même.
Il y a des multinationales qui, tous les jours (en ligne) exproprient des richesses sociales et (dans les coulisses) pressurent la main-d’œuvre aux quatre coins du monde, et pourtant, elles sont considérées comme… « moins multinationales » que les autres. Tant qu’on ne se rendra pas compte qu’Apple est comme Monsanto, que Google est à l’image de Novarti, que l’apologie d’une firme est la pratique narrative la plus toxique qui existe, qu’il s’agisse de Google, de Fiat, de Facebook, de Disney ou de Nestlé… tant qu’on ne se rendra pas compte de cela, nous resterons pris dans la Toile comme dans un filet.

[ N.B. : Pour éviter tout malentendu : je possède un Mac et je travaille bien avec. J’ai aussi un iPod, un Smartphone avec Android et Kindle. Ceux qui connaissent mon travail y ont vu à l’œuvre les modalités d’utilisation de la culture et de la Toile que je privilégie. Comme je l’expliquerai mieux ci-dessous, ma critique ne se concentre pas sur l’accusation d’ « incohérence » de l’individu et sur le comportement individuel du consommateur, sur lequel on a construit ces dernières années une rhétorique confusionniste, mais sur la nécessité de relier l’activisme en ligne avec les luttes qui surviennent « en amont », dans la production matérielle.]

Par la faute du net-fétichisme, on met chaque jour l’accent sur les pratiques libératrices qui agitent la Toile – pratiques sur lesquelles, pour être clairs, nous autres Wu Ming parions chaque jour depuis vingt ans – en les décrivant comme la règle et on classe comme exceptions, implicitement, les pratiques assujettissantes : le Réseau utilisé pour sous-payer le travail intellectuel ; pour contrôler et emprisonner les personnes (voir ce qui s’est passé après les émeutes londoniennes) ; pour imposer de nouvelles idoles et fétiches alimentant de nouveaux conformismes ; pour véhiculer l’idéologie dominante ; pour les échanges du capitalisme financier en train de nous détruire. En ligne, les pratiques assujettissantes sont la règle autant que les autres. Et même, si on veut vraiment être précis, il faudrait les considérer comme la règle plus que les autres, si nous tenons compte de la généalogie d’Internet, qui a évolué à partir d’ARPAnet, réseau informatique militaire.
La question n’est pas de savoir si la Toile procure libération ou assujettissement : elle produit toujours, et depuis le début, les deux. C’est sa dialectique, un aspect est toujours là avec l’autre. Parce que la Toile est la forme que prend aujourd’hui le capitalisme, et le capitalisme est à chaque instant contradiction en procès. Le capitalisme s’affirma en libérant les subjectivités (des liens féodaux, des anciennes servitudes) et en imposant en même temps de nouveaux assujettissements (au temps discipliné de l’usine, à la production de plus-value). Dans le capitalisme, tout fonctionne ainsi : la consommation émancipe et esclavagise, engendre une libération qui est un nouvel assujettissement, et le cycle repart à un niveau plus élevé.

L’ éolipyle d’Héron

La lutte alors devrait se résumer ainsi : prendre appui sur la libération pour combattre l’assujettissement. Multiplier les pratiques libératrices et les utiliser contres les pratiques assujettissantes. Mais cela n’est possible qu’en cessant de penser à la technologie comme une force autonome et en reconnaissant qu’elle est modelée par les rapports de propriété et de production, et orientée par les relations de pouvoir et de classe. Si la technologie s’imposait en dehors de tels rapports, simplement parce qu’elle est innovatrice, la machine à vapeur serait entrée en usage dès le 1er siècle après J. C., quand Héron d’Alexandrie inventa l’éolipyle. Mais le mode de production antique n’avait pas besoin de machines, parce que toute la force de travail nécessaire était fournie par les esclaves, et personne ne put ou ne voulut imaginer une application concrète.

C’est le fétichisme de la technologie comme force autonome qui nous fait toujours retomber dans la vieille grille « apocalyptiques contre intégrés ». À la moindre esquisse de critique sur la Toile, on te traite d’ « apocalyptique » et on t’accuse d’incohérence et/ou d’obscurantisme. La première accusation, en général, prend la forme de phrases comme : « Tu n’es pas en train d’utiliser un ordinateur en ce moment même ? » ; « Tu ne les achètes pas toi aussi sur Amazon, tes livres ? » ; « Tu n’aimes pas, toi aussi, les Smartphones ? » etc. La deuxième repose sur d’inutiles petites leçons du genre : « Pense un peu si aujourd’hui, il n’y avait pas Internet…  » De l’autre côté, tout discours sur les usages positifs d’Internet est accueilli par les « apocalyptiques » comme la servile propagande d’un « intégré ». Rappelons-nous toujours Héron d’Alexandrie. Son histoire nous enseigne que quand nous parlons de technologie, et plus précisément d’Internet, en réalité, nous parlons d’autre chose, c’est-à-dire de rapports sociaux.

En somme, revenons à la question : qui sont les maîtres d’Internet ? Et qui sont les exploités de la Toile et par la Toile ? Le découvrir n’est en fait pas si difficile : il suffit de lire les « normes d’utilisation » des réseaux sociaux auxquels nous sommes inscrits ; de se pencher sur les licences des logiciels que nous utilisons ; de taper sur un moteur de recherche l’expression « Net neutrality »… Et, cerise sur le gâteau, de garder à l’esprit des histoires comme celles des entrepôts Amazon et Foxconn. Ce n’est que de cette manière, je crois, que nous éviterons des bêtises comme la campagne « Internet for Peace » ou, pire, des récits prophétiques horribles pointant le « totalitarisme doux », comme celui émergeant de la célèbre vidéo de Casaleggio & Associati intitulée Gaia : The Future of Politics [6].

Ne nous faisons pas d’illusions : ce seront des conflits très durs qui établiront si l’évolution d’Internet correspondra à un primat de la pratique de libération sur celle d’assujettissement ou le contraire.

Le travail (de merde) incorporé dans la tablette

Ceux qui considèrent que la théorie marxienne de la valeur-travail ne tient plus dans le capitalisme d’aujourd’hui prennent souvent l’exemple de l’iPad pour valider leur position. Selon eux, le travail physique accompli par l’ouvrier pour assembler la tablette est peu de chose, la valeur de la tablette étant apportée par le logiciel et par les applications qui tournent autour, donc par le travail mental, cognitif, de conception et de programmation. Travail qui « s’échappe » de toutes parts, inquantifiable en termes d’heures de travail. Ceci mettrait en déroute l’idée marxienne selon laquelle – je simplifie violemment – la valeur d’une marchandise est donnée par la quantité de travail qu’elle incorpore, ou mieux : par le temps de travail socialement nécessaire pour la produire. Par « temps de travail socialement nécessaire », Marx entend le temps moyen utilisé par les producteurs d’une marchandise donnée à une phase donnée du développement capitaliste.

Je ne suis pas un expert en économie politique, mais il me semble que ce sont deux niveaux qui coexistent. Peut-être la théorie de la valeur-travail est-elle trop vite abandonnée ? Je crois que son noyau de sens (noyau « philosophique » et très concret) perdure même avec le changement des conditions.
Aujourd’hui, le travail est beaucoup plus socialisé qu’au temps de Marx, et les processus productifs bien plus complexes (et le capital bien plus conditionné par les limites externes, c’est-à-dire environnementales). Pourtant, ceux qui avancent cet exemple raccourcissent le cycle et isolent l’acte de l’assemblage dans un seul iPad. Il faudrait prendre en considération la masse de travail le long de la totalité du cycle productif d’une fournée entière de tablettes (ou de laptop, de Smartphone, de e-reader, ce que vous voulez). Comme disait justement Tuco dans la discussion où a commencé à prendre forme la présente réflexion :
« Un des points essentiel est que toute la baraque ne pourrait jamais se mettre en mouvement pour produire cent iPad. Il faut en produire au moins cent millions. À première vue, il pourrait sembler que le travail intellectuel nécessaire pour développer le logiciel de l’iPad engendre par lui-même de la valeur, indépendamment du reste du cycle productif. Mais cela voudrait dire que la valeur engendrée par ce travail intellectuel est indépendante du nombre d’iPad qui sont produits. En réalité, il n’en est pas ainsi. S’il ne faisait pas partie d’un cycle qui prévoit la production dans des modalités fordistes de cent millions d’iPad, ce travail intellectuel n’engendrerait pratiquement aucune valeur.  »

Ce point établi, pour considérer combien de travail va s’incorporer dans une tablette, on peut :

  1. Partir de la découverte d’une matière première comme le lithium. Sans lui, il n’existerait pas de batteries rechargeables pour nos gadgets. Dans la nature, il n’existe pas de forme « pure » et le processus pour l’obtenir est coûteux et a un impact sur l’environnement (70 % des gisements mondiaux sont situés au fond des lacs salés de Bolivie, et le gouvernement bolivien n’a aucune intention de les brader. Outre ces problèmes géopolitiques, les tremblements de terre viennent encore compliquer la situation [7]) ;
  2. Prendre en considération les nuisances subies par les travailleurs de l’industrie pétrochimique qui produit les polymères nécessaires ;
  3. Considérer le travail sans garanties des ouvriers qui assemblent les dispositifs (sur la manière dont on travaille à Foxconn, on en a déjà parlé ci-dessus) ;
  4. Arriver au travail (indigne, nocif, aux limites de l’inhumain) de ceux qui traitent la carcasse du laptop ou de la tablette dans quelque décharge africaine. S’agissant d’une marchandise à obsolescence rapide et surtout programmée, ce travail est déjà incorporé en elle, dès la phase de la conception.

En prenant tout cela en considération, on verra qu’en fait de travail physique (travail de merde, exploité, sous-payé, nocif, etc.), une fournée d’iPad en incorpore beaucoup, et avec lui une grande quantité de temps de travail. Et il ne fait pas de doute qu’il s’agit de temps de travail socialement nécessaire : aujourd’hui les iPad se produisent ainsi et pas autrement. Sans ce travail, le general intellect appliqué qui invente et ajourne le logiciel n’existerait simplement pas. Donc, il ne produirait aucune valeur. Si « pour faire une planche, il faut du bois » ; pour faire la tablette, il faut un ouvrier (et avant encore, un mineur, etc.). Sans les ouvriers et leur travail, pas de valorisation de la marchandise digitale, pas de cotation d’Apple en bourse, etc.
Actionnaires et investisseurs accordent du crédit à la pomme parce qu’elle produit, valorise et vend du matériel informatique et des gadgets, et, de temps en temps, fait un nouveau « coup », en mettant sur le marché un nouveau « petit bijou ». Et qui le fait, ce petit bijou ? Je ne suis pas en mesure de dire si une comptabilité précise en terme d’heures de travail est envisageable (je le répète : je ne suis pas un expert en économie politique). Mais je sais que quand nous jetons aux ordures un mobile qui fonctionne parfaitement parce que le nouveau modèle « fait plus de choses », nous jetons une portion de vie et de labeur d’une grande masse de travailleurs, souvent payés avec trois sous et – dans la meilleure des hypothèses – un coup de pied au cul.

Intelligence collective, travail invisible et média social

Ce que je suis en train de dire, Marx l’anticipait déjà dans le Chapitre VI inédit du Capital :
« En se développant, les forces de production de la société, ou forces productives du travail, se socialisent et deviennent directement sociales (collectives), grâce à la coopération, la division du travail au sein de l’atelier, l’emploi du machinisme et, en général, les transformations que subit le process de production grâce à l’emploi conscient des sciences naturelles, de la mécanique, de la chimie, etc. appliquées à des fins technologiques déterminées, et grâce à tout ce qui se rattache au travail effectué à une grande échelle, etc. […]
Tout ce développement de la force productive du travail socialisé, de même que l’application au process de production immédiat de la science, ce produit général du développement social, s’opposent au travail plus ou moins isolé et dispersé de l’individu particulier, et ce d’autant que le tout se présente directement comme force productive du capital, et non comme force productive du travail, que ce soit celle du travailleur isolé, des travailleurs associés dans le process de production, ou même d’une force productive du travail qui s’identifierait au capital.
 »

En substance, Marx dit que :

  1. La nature collective et coopérative du travail vient à être réellement soumise (on traduit parfois par « subsumée ») au capital, c’est-à-dire que c’est une nature collective spécifique qui, avant le capital, n’existait pas. La « soumission réelle » du travail au capital est opposée par Marx à la « soumission formelle », typique des débuts du capitalisme, quand le capital soumettait des typologies de travail pré-existantes : le tissage manuel, les processus du travail agricole, etc. « Soumission (ou subsussion) réelle » signifie que le capital rend force productive une coopération sociale qui ne pré-existait pas à lui, parce que ne pré-existait à lui ni ouvriers, ni travail salarié, ni machines, ni nouveaux réseaux de transport et de distribution.
  2. Plus le processus productif est avancé (grâce à l’application de la science et de la technologie), plus sera mystifiée la représentation (aujourd’hui, on dirait la narration) de la coopération productive.

Maintenant, cherchons à notre époque les exemples de cette formulation : la production de sens et de relations sur Internet n’est pas considérée comme force productive des travailleurs coopérants ; l’idéologie dominante permet encore moins de reconnaître le travail de l’individu singulier. Cette production est attribuée (de manière trompeuse, mythologique) directement au capital, à l’ « esprit d’entreprise » du présumé génie du capitaliste, etc. Par exemple, on dit que c’est grâce à une « intuition » de Mark Zuckerberg si aujourd’hui Facebook, bla bla bla. Tout aussi souvent, une telle production de sens est considérée, comme dit Marx, au sens de « force productive du travail qui s’identifierait au capital  ». Traduisons : l’exploitation est occultée derrière la façade d’un travail en réseau autonome, non subordonné, fait tout entier d’auto-entreprise et/ou de libre contrat, et/ou en tout cas beaucoup plus « cool » que les travaux « traditionnels », quand en fait la production de contenus en réseau progresse aussi grâce au travail très subordonné de masses de « nègres » - dans le sens d’auteurs-fantômes.

Existe-t-il, pour utiliser une expression marxienne, une Gemeinwesen, une tendance de l’être humain au commun, à la communauté, à la coopération ? Oui, elle existe. Il est toujours risqué d’utiliser cette expression, mais s’il y a un universel anthropologique, eh bien, c’est cet « animal convivial », compagnevole animale : ainsi Dante traduit-il le zòon politikon d’Aristote (comme le rappelle Girolamo De Michele dans son dernier livre, Filosofia) et les neurosciences sont en train de démontrer que nous sommes… « câblés » pour la Gemeinwesen (découverte des neurones-miroirs, etc.). Aucun mode de production n’a, comme le capitalisme, à ce niveau de puissance, subsumé et rendu productive la tendance humaine à la coopération. Aujourd’hui, l’exemple le plus éclatant de coopération subsumée – et en même temps de travail invisible, non perçu comme tel –, ce sont les réseaux sociaux qui nous les fournissent.

Prenons l’exemple de Facebook. Pas parce que les autres réseaux sont « moins sauvages », mais parce que pour le moment, c’est le plus gros, celui qui fait le plus d’argent et qui est – comme le démontre la très récente vague de nouvelles options et applications – le plus enveloppant, invasif et expansionniste. Facebook avance comme s’il voulait englober tout le net, se substituer à lui. C’est le réseau social par excellence, donc, il nous fournit l’exemple le plus clair.

Tu es l’un des sept cents millions d’usagers de Facebook ? Bien, cela veut dire que presque chaque jour, tu produis des contenus pour le réseau : contenus de tout genre, en particulier des contenus affectifs et relationnels. Tu fais partie du general intellect de Facebook. En somme, Facebook existe et fonctionne grâce à des gens comme toi. De quoi Facebook est-il le nom, sinon de cette intelligence collective qui n’est pas le produit de Zuckerberg et compagnie, mais des usagers ?
Sur Facebook, tu fais du travail. Tu ne t’en rends pas compte, mais tu travailles. Tu travailles sans être payé. Ce sont d’autres qui se font de l’argent avec ton travail.

Ici, le concept marxien qui s’avère utile est celui de « surtravail ». Ce n’est pas un concept abscons : il signifie « la partie du travail qui, tout en produisant de la valeur, ne se traduit pas en salaire mais en profit pour le patron, en tant que propriétaire des moyens de production ». Quand il y a du profit, cela veut dire qu’il y a du surtravail. Autrement, si toute la quantité de travail était rémunérée sur la base de la valeur qu’elle a créée, eh bien… ce serait le communisme, la société sans classes. Il est clair que le patron doit payer en salaires moins que ce qu’il va tirer de la vente des marchandises. « Profit » signifie cela. Ça signifie payer aux travailleurs moins que la valeur réelle du travail qu’ils accomplissent. Pour différents motifs, le patron peut ne pas réussir à les vendre, ces marchandises. Et donc ne pas réaliser de profits. Mais cela ne signifie pas que les travailleurs n’ont pas effectué de surtravail. La société capitaliste toute entière est basée sur la valeur et le surtravail.

Sur Facebook, ton travail est tout entier surtravail, parce qu’il n’est pas payé. Zuckerberg chaque jour vend ton surtravail, c’est à dire qu’il vend ta vie (les données sensibles, les caractéristiques de ta navigation, etc.) et tes relations, et gagne quotidiennement pas mal de millions de dollars grâce à elles. Parce que lui est propriétaire du moyen de production, toi non. L’information est marchandise. La connaissance est marchandise. Et même, dans le postfordisme, ou quel que soit le nom que nous voulons donner au présent stade du capitalisme, c’est la marchandise des marchandises. L’information est force productive et marchandise à la fois, exactement comme la force de travail. La communauté qui utilise Facebook produit de l’information (sur les goûts, sur les modèles de consommation, sur les tendances du marché) que le patron empaquette sous forme de statistiques et vend à des tiers et/ou utilise pour personnaliser la publicité, les offres et transactions de divers genre. En outre, le même Facebook, comme représentation du réseau de relations le plus étendu de la planète, est une marchandise. L’entreprise Facebook peut vendre des informations seulement si, en même temps et sans relâche, elle vend cette représentation d’elle-même. Une telle représentation aussi est due aux usagers, mais celui qui remplit son compte en banque, c’est Zuckerberg.

Évidemment, le genre de « travail » décrit ici n’est pas comparable, en terme de pénibilité et d’exploitation, au travail décrit dans les premiers paragraphes de ce texte. En outre, les usagers de Facebook ne constituent pas une « classe ». L’essentiel est que nous devons, à chaque moment, tenir en considération aussi bien les efforts pénibles à la base de la production de matériel informatique, que la privatisation prédatrice de l’intelligence collective qui a lieu en lien. Comme je l’écrivais ci-dessus : « Les deux niveaux coexistent ». La valorisation dépend des deux activités, elles doivent être visualisées et analysées ensemble.

Il n’y a pas de dedans ni de dehors

Si après ce discours, on me demandait : « Alors, la solution, c’est d’être en dehors des réseaux sociaux ? » ; Ou bien : « la solution est d’utiliser seulement un logiciel libre ? » ; Ou encore : « la solution est de ne pas acheter de machine ? » ; je répondrais que la question est mal posée. Certainement, construire à la base des réseaux sociaux différents, fonctionnant avec des logiciels libres et non basés sur le commerce des données sensibles et de relations, est une belle et bonne chose. Mais ça l’est aussi de maintenir une présence critique et informative dans lieux où vit et communique la majorité des personnes, peut-être en expérimentant des modes conflictuels d’utilisation des réseaux existants.

Voilà trop longtemps que dure l’hégémonie d’un dispositif qui « individualise » la révolte et la lutte, en mettant l’accent avant tout sur ce que peut faire le consommateur (ce sujet continuellement reproduit par des technologies sociales précises) : boycott, critiques, choix personnels plus radicaux, etc. Les choix personnels sont importants mais :

  1. Trop souvent, cette manière de raisonner déclenche un concours à qui sera plus « cohérent » et le plus « pur », et il y aura toujours quelqu’un qui brandira des choix plus radicaux que les miens : le vegan attaque le végétarien, le frugivore attaque le crudiste qui attaque le vegan, etc. Chacun revendique d’être plus « dehors », plus « extérieur » à la valorisation, images tout à fait illusoires.
  2. Le consommateur est le dernier anneau de la chaîne distributive, ses choix adviennent à l’embouchure, pas à la source. Et peut-être faudrait-il conseiller plus souvent la lecture d’un texte « mineur » de Marx, la Critique du progamme de Gotha, où est critiqué le « socialisme vulgaire », qui part de la critique de la distribution plutôt que de la production.

Je suis en train d’essayer d’expliquer depuis un certain temps que selon moi, les métaphores spatiales (comme le « dehors » et le « dedans ») sont inadéquates, parce qu’il est clair que si la question est « où est le dehors ?  » la réponse – ou l’absence de réponse – ne peut être que paralysante. Parce que la question l’est déjà.

Peut-être est-il plus utile de raisonner et de s’exprimer en termes temporels. Il s’agit de comprendre combien de temps de vie (combien de temps et combien de vies) le capital est en train de voler, et surtout comment il le fait en cachette (parce qu’un tel vol est présenté comme une « chose naturelle »), de devenir conscients des différentes formes d’exploitation, et donc de lutter dans le rapport de production, dans les relations de pouvoir, en contestant les arrangements propriétaires et la « naturalisation » de l’expropriation, pour ralentir les rythmes, interrompre l’exploitation, reconquérir des bouts de vie.
Ce n’est certes pas nouveau : autrefois, on appelait ça « lutte de classes ». En bref : les intérêts des travailleurs et ceux du patron sont différents et irréconciliables. Toute idéologie qui masque cette différence (idéologie entrepreneuriale, nationaliste, raciale, etc.) est à combattre. Pensons aux débuts du mouvement ouvrier. Un prolétaire travaille douze-quatorze heures par jour, dans des conditions effroyables, et son sort est même partagé par des enfants qui ne voient jamais la lumière du soleil. Qu’est-ce qu’il fait ? Il lutte. Il lutte jusqu’à ce qu’il arrache la journée de huit heures, le paiement des heures supplémentaires, les normes sanitaires, le droit d’organisation et de grève, la législation contre le travail des mineurs… Et il se réapproprie une partie de son temps, et affirme sa dignité, jusqu’à ce que ce que ces conquêtes soient remises en causes et qu’il lui faille lutter de nouveau.
Déjà, se rendre compte que notre rapport avec les choses n’est ni neutre ni innocent, y débusquer l’idéologie, découvrir le fétichisme de la marchandise, est une conquête : nous serons peut-être cocus de toute façon, mais au moins pas cocus et contents. Le mal demeure, mais pas l’escroquerie de se sentir libres dans un cadre où nous sommes exploités. Trouver toujours les dispositifs qui nous assujettissent, et les décrire en essayant de concevoir le moyen de les mettre en crise.

La marchandise digitale que nous utilisons incorpore de l’exploitation, devenons-en conscients. La Toile se dresse sur de gigantesques colonnes de travail invisible, rendons-les visibles. Et rendons visibles les luttes, les grèves. En Occident, on en parle peu, mais en Chine des grèves éclatent et éclateront de plus en plus. Quand un paumé devient un tycoon, allons voir sur quelles têtes il a marché pour arriver où il est, quel travail il a exploité, quel surtravail il n’a pas rémunéré. Quand je parle de « défitichiser le net », j’entends l’acquisition de cette conscience. Qui est la précondition pour être « dedans et contre », dedans de manière conflictuelle.

Et si nous sommes « dans et contre » le net, peut-être pourrons-nous trouver le moyen de nous allier avec ceux qui sont exploités en amont. Une alliance mondiale entre « activistes digitaux », travailleurs cognitifs et ouvriers de l’industrie électronique serait, pour les patrons de la Toile, la plus épouvantable des nouvelles. Les formes de cette alliances, bien sûr, sont entièrement à découvrir.

Wu Ming 1

Article11 avait interviewé deux membres de Wu Ming - dont Wu Ming 1, l’auteur de cet article - en octobre 2010. À lire ici pour en savoir plus sur ce réjouissant collectif.

Par ailleurs, la version originelle de ce texte, publiée sur le site des Wu Ming, est à lire ICI.

[1L’article est du 26/09/11.

[2L’expression « longue traîne » (de l’anglais Long Tail, parfois traduite par « longue queue ») a été employée pour la première fois en 2004 par Chris Anderson dans un article de Wired pour décrire une partie du marché des entreprises telles qu’Amazon ou Netflix, qui vendent de nombreux produits, chacun en petite quantité. (Wikipédia).

[3NdT : Patron actuel de la Fiat qui, à coups de chantage à l’emploi et de promesses impossibles à tenir, impose une régression du droit syndical dans les derniers établissements de l’entreprise en Italie (voir mon article de mars 2011 dans Le Monde Diplomatique.

[4Trois jours après la publication de cet article en Italie, Amazon a présenté au monde sa tablette, Kindle Fire, conçue et construite pour faire concurrence à l’iPad. Il est parfaitement logique que Kindle Fire aussi soit fabriqué dans les établissements Foxconn. Les ouvriers mourront de l’envie (des autres) de la posséder.

[5Pour approfondir ce thème, je conseille les liens rassemblés dans la page Wikipédia et la vision de la vidéo révélatrice Deconstructing Foxconn

[6Casaleggio & Associati est l’agence de marketing dont est propriétaire Andrea Casaleggio, idéologue du mouvement populiste et poujadiste fondé par l’ex-comique Beppe Grillo.

[770 % de la production actuelle d’un polymère indispensable aux batteries au lithium vient du Japon, et l’un des établissements qui le réalise a dû être fermé à la suite du tremblement de terre.

 


 

Et nous assistâmes, les bras ballants, à la privatisation du web
Dossier numérique /
dimanche, 2 juin 2013
/ Raphaël Meltz

Régulièrement on nous pose la question. Ou alors on nous propose. Pourquoi Le Tigre n’est pas sur Facebook, sur Twitter ? Vous voulez qu’on s’en charge ? Je réponds poliment - pas toujours poliment - que non merci ça ira très bien comme ça. Encore faudrait-il se justifier. Voici quelques explications.

[ Cet article a été initialement publié sur le site du journal Le Tigre en avril 2011 ]

Il faut se méfier des métaphores avec lesquelles on peut tout dire, et son contraire. Mais tout de même : imaginez. En bas de chez vous, il y a une route, vous pouvez l’emprunter, vous y croiserez d’autres gens, des inconnus, il vous faudra éventuellement éviter les crottes de chien et les nids de poules, et la circulation est régie par un code de la route que nul n’est censé ignorer, et dont les règles ont été fixées de manière démocratique par un État. Et voilà soudain que, au-dessus de cette route, une nouvelle route est construite, par une entreprise privée. Cette route est indéniablement plus belle, plus propre, mieux entretenue que l’autre ; elle est aussi plus pratique : plein de petits services ont été ajoutés. On peut boire des cafés gratuitement à des bornes. On peut écouter de la musique gratuitement. Il y a surtout un avantage incroyable : sur cette route, on ne croise que les gens qu’on a choisi de voir. Les autres ne nous voient pas ; on ne les voit pas. S’il le faut vraiment (et parfois il le faut parce que des rétrogrades refusent d’emprunter cette route, alors qu’elle est gratuite), on peut trouver parfois des passerelles vers la route du bas, la vieille moche. Bien sûr, il y a des publicités le long de cette route, mais finalement il y en avait aussi sur celle du bas. Bien sûr, il faut s’inscrire pour aller sur cette route, pas comme l’autre, ouverte à tous.

La métaphore est facile à décoder : la route du bas, c’est le monde du web traditionnel. Un réseau ouvert et libre, régi par des règles discutées dans des organismes internationaux à but non lucratif. Avec des protocoles permettant de créer différents types de communication : sites web, emails, peer-to-peer (c’est-à-dire transfert de fichiers d’ordinateurs uniques à ordinateurs uniques, de manière décentralisée), etc. La route du haut, c’est celle de Facebook, qui est en passe de réussir le hold-up le plus stupéfiant de l’histoire de l’humanité, puisque 500 millions d’individus ont, d’eux-mêmes, fait le choix de s’y inscrire et de l’utiliser majoritairement pour communiquer. Facebook est un site entièrement privé, qui utilise des protocoles qui lui appartiennent. Financé par la publicité, il offre en effet de multiples services gratuits (vous rappeler que c’est l’anniversaire d’Untel, lui envoyer automatiquement une carte de voeux animée, lui faire voir en vidéo « Happy birthday Mr. President », etc.). Et si des passerelles existent encore vers le web (un simple lien vers un bon vieux site), Facebook fait tout pour les minimiser : plus les utilisateurs restent sur Facebook, plus leur valeur auprès des annonceurs est forte.

Je passe sur la question de la vie privée, qui - semble-t-il - est davantage médiatisée depuis un certain temps [1]. Je rappelle néanmoins, ou je l’apprends à ceux qui l’ignorent que, depuis que la grande majorité des sites web placent un bouton « J’aime » relié à Facebook, la société américaine a accès, outre toutes les informations que vous avez publiées, à l’ensemble de l’historique de votre navigation web. Là encore, le profit pour eux est évident : vos centres d’intérêt étant mieux connus, il sera plus facile de vous exposer à de la publicité ciblée.

Il est par ailleurs frappant de constater que la plupart des utilisateurs de Facebook ne savent pas que tout ce qui est publié sur ce site lui appartient de facto. En effet, les conditions d’utilisation précisent que toute personne qui s’inscrit sur Facebook accorde à l’entreprise « une licence non-exclusive, transférable, sous-licenciable, sans redevance et mondiale pour l’utilisation des contenus de propriété intellectuelle ». Ce qui veut dire, en clair, que Facebook peut faire ce qu’il veut du contenu posté sur son site. Photographes, vous mettez vos photos sur Facebook, ils peuvent les publier en affiches. Humoristes, vous testez vos plaisanteries sur Facebook, ils peuvent les éditer en recueils. Amoureux, vous écrivez un beau message à votre promise sur son mur Facebook, ils peuvent le vendre en cartes postales. Musiciens : vous faites écouter votre dernier titre sur Facebook, ils peuvent le sortir en album. Et ainsi de suite. Le tout, évidemment, sans que vous ne touchiez le moindre centime.

On peut se dire, après tout, que tant pis : c’est librement consenti, c’est ainsi, depuis que le monde est monde par paresse ou par manque de temps ou de compétences, on s’en remet à d’autres. Nous sommes, pour la plupart d’entre nous, bien incapables de régler un problème mécanique sur notre voiture, ou de souder un tuyau de plomberie. C’est vrai. Mais ce qui se passe avec l’Internet est un peu plus étonnant - et un peu plus grave. En effet, tout était – je dis bien était – possible en termes d’outils pour que l’on crée exactement les mêmes services que ceux des grosses multinationales, mais en version ouverte. Prenons le cas de Twitter, un outil de micro-blogging qui permet de suivre simplement d’autres personnes ou des thèmes spécifiques. Le tout en temps réel. Techniquement, c’est simple, voire simpliste à concevoir – si tant est qu’on se mette d’accord, en amont, sur la technologie à suivre. Évidemment, se pose le problème des serveurs et des réseaux : qui stocke l’information, qui la fait circuler ? C’est là que le peer-to-peer [2] peut jouer un rôle : il suffirait que chacun accepte que son ordinateur participe un peu à la tâche collective. Utopique ? Pas du tout : c’est cette technologie qui permet le transfert de fichiers, hors de toute centralité, et notamment pour les téléchargements illégaux (mais également les téléchargements légaux). Il aurait donc été très simple de concevoir, collectivement, un outil de micro-blogging instantané. Certes, direz-vous, encore fallait-il en avoir l’idée. Twitter a eu l’idée, ils ont gagné, c’est la liberté d’entreprendre qui est en jeu. Oui et non. Bien sûr si une société a une bonne idée, tant mieux pour elle [3]. Mais on peut poser des limites à cela : si demain j’ai l’idée de créer une école révolutionnaire pour que les élèves aient le bac à 12 ans, l’État ne me laissera pas faire, tout simplement parce que l’éducation est un service public (ou concédé selon des règles bien précises). La communication doit-elle être un service public ? Franchement, il semble évident que oui. Plus exactement, ce devrait être un service mondial autogéré qui oblige tout le monde à se mettre d’accord. Là non plus, ce n’est pas une utopie, puisque cela existe dans le cas du HTML (le langage de base pour concevoir des sites web) : le W3C (World Wide Web Consortium) se charge, depuis 1994, d’harmoniser le langage et de le faire évoluer.

Dans les années 1990, les pionniers de l’Internet apprenaient à coder en HTML. Au début des années 2000, ils passèrent à des sites dynamiques permettant, à partir d’une structure fixe, de faire vivre un site sans forcément coder chaque nouvelle page : l’ère des CMS (Content Management System) débutait. Les principaux CMS (Spip, Drupal, ou Wordpress) ont la particularité d’être opensource (on a accès au code qui fait tourner la chose) et libres (on peut les modifier comme on le désire). Les blogs firent florès par milliers. À l’époque (et c’est toujours le cas aujourd’hui), hormis les très bons informaticiens capables d’installer leurs sites à domicile, il y avait deux choix possibles. Soit payer pour avoir un hébergement, soit s’inscrire sur un espace gratuit qui, en échange, propose de la publicité (over-blog, blogspot, etc.). Cette période marque donc les débuts de la simplification du web (n’importe qui peut ouvrir un blog, c’est « gratuit »), mais aussi du début du renoncement.

Ce que font Facebook ou Twitter aujourd’hui est en effet la poursuite de cette politique, mais de manière monopolistique. Facebook fonctionne sur un principe vertueux (pour eux) : plus de gens s’inscrivent chez eux, plus ils sont incontournables, et donc plus de gens s’y inscrivent. Sauf que, et il faut le rappeler, la notion d’email fonctionnait de la même façon : plus les gens ont un mail, plus c’est simple de communiquer par mail. Et c’était le même cas pour le téléphone : plus de gens ont le téléphone, plus c’est utile d’avoir le téléphone. Mais le téléphone était un monopole public, pas privé (ce n’est plus le cas aujourd’hui – mais du moins aujourd’hui reste-t-il en France une autorité administrative qui régule le secteur [4]).

Facebook échappe à toute forme de contrôle : c’est une société privée, qui fait ce qu’elle veut. Elle a beau jeu de rappeler que, évidemment, chacun est libre de s’inscrire ou non. C’est vrai. Mais elle fait tout pour que tout le monde bascule chez elle. Y compris des... services publics. Un rapide tour du web permet de voir qu’en 2011, on peut entre autres trouver une page Facebook (officielle) de la DGIS (Direction générale de la compétitivité, de l’industrie et des services, rattachée au ministère de l’Économie), de Proxima mobile (le « portail de services aux citoyens sur téléphone mobile », créé par le secrétariat d’État au numérique), ou encore de l’Agence du service civique (un GIP, Groupement d’intérêt public). Quant au ministère des Finances, il possède un compte Twitter, sobrement intitulé @_Bercy_ [5]. La liste n’est bien sûr pas exhaustive.

Les pouvoirs publics ont, dans les dernières années, fini par admettre que les logiciels libres étaient une bonne chose : nombre d’administrations utilisent dorénavant OpenOffice (plutôt qu’Office de Microsoft), ou Thunderbird (plutôt que Outlook de Microsoft). Mais, face aux réseaux sociaux, on ne les entend qu’à peine [6]

Même les militants du libre semblent baisser les bras. Le site Framasoft, qui promeut l’usage des logiciels libres, a certes ouvert un compte sur identi.ca, le concurrent libre et opensource de Twitter [7] : car il en existe bien un, tout comme il existe une alternative opensource et surtout décentralisée à Facebook : Diaspora. Quatre informaticiens, financés par des dons (dont un de Marck Zuckerberg, le patron de Facebook [8]), ont déjà livré une première version de cet outil. Comme dans le cas de tous les logiciels libres (voir l’histoire de Firefox vs. Internet Explorer), il suffirait qu’un cercle vertueux se mette en place pour que ce nouveau système prenne la place de l’autre.

Alors pourquoi est-ce que Framasoft, farouche défenseur du libre, est tout de même sur Twitter ? « Parce qu’étant le réseau le plus fréquenté c’est celui qui nous permettra de toucher le plus large public, et d’attirer de nouveaux lecteurs dans nos filets.  » [9] Ah, ce vieil argument du « on va aller chercher les gens et ensuite on va les faire évoluer... » Il se défend, certes – un peu comme lorsque The Sun met une fille aux seins nus en page 3 de son journal : c’est autant de Britanniques qui continuent à lire la presse papier...

Quelques visiteurs réguliers de Framasoft site expriment leur opposition à cette nouveauté : « Sincèrement, je n’arrive pas à comprendre l’attrait de cette dernière innovation du Web 2.0. J’avoue que parfois j’en ai la nausée, tant ces « innovations » arrivent vite, toutes plus clinquantes les unes que les autres (Facebook, Twitter, etc.). Pour quel bénéfice humain ? » (Jack.) « Quand on voit que des nouveautés révolutionnaires telles que la décentralisation d’un réseau (Internet) tend à disparaître aujourd’hui, remplacée par des services gigantesques centralisés... C’est donc ça le web2.0 ? Très peu pour moi.  » (Nookie.) Et Jack de se demander, face à son peu d’empressement à suivre le mouvement : « Suis-je un phénomène isolé ? »

Toute la question est là. Pourquoi aussi peu de personnes se sentent-elles impliquées par la mort du web tel qu’il avait été conçu ? Pourquoi, lorsque Apple fait tout pour que les utilisateurs d’Ipad et d’Iphone ne naviguent plus sur l’Internet mais utilisent des applications que la société choisit (et censure le cas échéant), les utilisateurs ne se révoltent pas ? Pourquoi tant d’internautes se sont élevés contre la loi Hadopi, qui réprime le téléchargement illégal, voyant dans l’interventionnisme de l’État un scandale, alors qu’ils considèrent normal qu’une société privée décide des contenus auxquels ils peuvent avoir accès sur leur terminal mobile ?

On peut trouver qu’il y a des problèmes plus graves, dans le monde, que les bouleversements qui agitent l’Internet. C’est certainement vrai. C’est sans doute pour cette raison que la plupart d’entre nous assistons, les bras ballants, à la privatisation du web. Le Tigre, en ce qui le concerne, refusera toujours d’en être le complice. Et n’aura donc jamais de page sur Facebook, ni sur Twitter.

Raphaël Meltz

[1Entre autres à cause de notre « portrait Google » (Le Tigre bimestriel, n°28, novembre 2008) qui pourtant n’utilisait qu’à peine Facebook.

[2On peut également évoquer les ordinateurs que des particuliers acceptent de voir travailler en réseau pour résoudre des calculs complexes, dans le domaine de l’astronomie ou de la santé : chaque personne est pièce d’un dispositif qui ne fonctionne que collectivement.

[3Notons tout de même que, on s’en souvient peut-être, Twitter à l’origine était uniquement conçu pour poster un message, à partir d’un sms envoyé par un téléphone portable, sur un site internet. D’où la longueur limitée du message à 140 signes, qui perdure aujourd’hui. Et d’où le slogan d’origine (« What are you doing ? »), le but étant d’indiquer sur son site ce qu’on était en train de faire. Ce sont les utilisateurs qui l’ont emmené vers un outil de micro-blogging permettant de faire passer des informations courtes très rapidement. On peut donc en conclure que, voyant le service évoluer, des informaticiens auraient pu concevoir un modèle équivalent, libre et ouvert. C’est d’ailleurs ce qui a été fait en partie, cf. infra.

[4L’Arcep, dans le cas de la téléphonie.

[5Rappelons que les fils RSS permettaient – permettent encore ! – de suivre l’actualité d’un site, la plupart des Twitter d’entreprises ou d’administrations ne jouant quasiment que ce rôle d’alerte.

[6Nathalie Kosciusko-Morizet, alors secrétaire d’État au Numérique, a déclaré en mai 2010 que « la protection des données sur Facebook [était] insuffisante ». Ce qui ne manque pas de sel, quand on se souvient qu’un an auparavant, en avril 2009, elle rendait publique sa grossesse sur... Facebook.

[7Mais pas décentralisé, ce qui, in fine, ne règle pas réellement le problème.

[8Qui n’a cependant pas dû se ruiner : Diaspora a recueilli 200000 dollars de dons au total – alors que la fortune de Zuckerberg est estimée à 7 milliards de dollars. Il a 26 ans.

[9Post sur Framablog, 18 janvier 2009.

 


 

Corée du Nord : derrière les informations belliqueuses, il y a aussi des hommes et des femmes
mercredi, 5 juin 2013
/ Sarah Windey

Il y a quelques mois, accompagnée de quelques amis, j’ai eu le privilège de poser le pied sur le sol nord-coréen. Un privilège qui marque et laisse des traces indélébiles.

L’évocation quasi quotidienne de l’actualité provenant de Corée du Nord, renvoie régulièrement mes pensées vers ce pays si étrange, si dérangeant, si mystérieux. Un sentiment teinté de colère, de tristesse et d’impuissance face à ces millions de nord-coréens soumis à la folie totalitaire de quelques hommes et femmes. Les informations alarmistes de ces dernières semaines me donnent envie de réagir et de témoigner de l’immense « chance » d’avoir vécu, durant quelques jours à peine, dans cette région ultra fermée et coupée du reste du monde.

Pyongyang
L’une des places principales où se déroulent les grands défilés militaires à la gloire du régime

Les nouvelles sont alarmantes. Les nouvelles sont angoissantes. Les nouvelles en provenance de Corée du Nord ne sont pas faites pour « nous » rassurer. Voilà des semaines que nous avons l’occasion de lire, en manchette de nombreux journaux de presse quotidienne ou hebdomadaire, sur papier ou en ligne, que le régime de Pyongyang menace de tirer des missiles vers la côte nord américaine. Les Etats-Unis qui, déjà, se sont parés à contrer ces attaques à l’aide de boucliers. C’est vrai, l’Etat nord-coréen est effrayant et intimidant. Mais il est également mystérieux et secret. Des sentiments qui renforcent très probablement les craintes du « monde occidental » mais également celles de ses voisins que sont la Corée du Sud, le Japon ou encore la Chine qui s’interrogent sur les conséquences des actes posés par Pyongyang.

Comment expliquer que Kim Jong-un, monté au pouvoir le 30 décembre 2011 après la mort de son père, le dictateur sanguinaire Kim Jong-il, menace et tente d’effrayer le monde extérieur ? Alors, qu’en apparence, les Etats-Unis n’ont insinué aucune provocation. Comment expliquer que ces dernières semaines, les médias se concentrent avec autant d’insistance sur ces informations ? Certes, elles sont d’importance. Certes, cela impressionne. Cela interpelle.

Il est probable que Kim Jong-un, 29 ans, veuille prouver qu’il est un dirigeant de poids et d’envergure. Il souhaite probablement le démontrer pour (re)dorer son image envers sa patrie mais aussi vers l’extérieur. Pour cela, il a choisi la méthode guerrière. En cela, rien d’original. D’autres l’ont fait avant lui, d’autres le feront après lui. Quotidiennement, « sa » population doit être nourrie de faits de propagande anti-américaine primaire, d’images sensationnelles, diffusées grâce à l’unique chaîne d’état sur tous les écrans disposés méthodiquement dans les villes et villages nord-coréens. Une population qui souffre, une population qui a faim, une population qui n’a qu’un droit : idolâtrer son dirigeant et accepter sa condition d’individu mêlé à la masse.

C’est bien cela qui interpelle. Bien sûr, il faut parler des menaces belliqueuses de la Corée du Nord. Mais pourquoi ne jamais – ou à peine - évoquer le sort de la population nord-coréenne ? Il est évident qu’il est très difficile, pour des journalistes, de réaliser un travail journalistique pointu dans le pays. Très rares sont ceux qui ont réussi à y entrer. Les images nous parvenant proviennent, pour la plus grande part, de la télévision d’Etat nord-coréenne. Néanmoins, la réalité quotidienne des nord-coréens est connue. Des chercheurs spécialisés, des « livres témoignages » mais aussi des étrangers, témoins du sort et de la détresse de la population, existent. Il ne s’agit pas de les utiliser pour apitoyer mais bien pour informer de ce qu’il s’y passe. Au-delà des menaces guerrières. Egalement parce que, outre la détresse de la population, c’est le règne de la désinformation qui domine dans un pays ultra fermé, où les téléphones portables n’entrent pas, où l’accès à internet n’est offert qu’à quelques cadres dirigeants.

Le Grand Leader menant sa horde de fermiers prospères

Fouler le sol, quelques jours seulement

Etre touriste en Corée du Nord, une sensation très particulière, vraisemblablement unique. Le premier acte posé par le régime, dès l’entrée sur le territoire, c’est la confiscation du passeport. Quelque soit la durée du séjour dans l’état totalitaire, les touristes sont privés d’identité. Comme pour montrer qu’il est impossible de fuir. Comme pour montrer que notre identité leur appartient désormais. Les téléphones portables sont également restés en Chine. L’agence chinoise organisant les séjours en Corée du Nord nous avait prévenus : portables, ordinateurs, objets suspects (livres « trop occidentaux », images pornographiques…) ne peuvent, en aucun cas, être retrouvés dans nos bagages. Nous serons d’ailleurs fouillés, dans un chaos général, par des soldats, après avoir traversé la frontière sino-coréenne et avant même d’avoir posé le pied sur le sol.

Après plusieurs mois de planification, et en collaboration intense avec l’agence chinoise organisatrice, nous voilà arrivés à destination. Quelques sursauts de dernières minutes ont encore semé le doute avant d’y parvenir. A moins d’une semaine du départ, le régime nous réclamait encore la preuve de notre contrat de travail, synonyme de bonne foi pouvant nous délivrer le Saint-Graal : le visa d’entrée. Bien entendu, aucun cachet d’entrée ou de sortie ne sera visible sur nos passeports. Le visa consiste en une feuille A4 listant nos noms ainsi que ceux d’autres touristes allemands et chinois, eux aussi, curieux de ce qu’ils vont découvrir.

Mais que découvrir dans un pays où la propagande est reine ? Où la notion de choix est quasi inexistante, où tout est régi par les volontés du régime. Pertinemment nous savons que nos journées seront minutées et qu’aucune de nos demandes ne sera satisfaite. Et pour cause, les guides et le nôtre, Lee de son prénom d’emprunt, reçoivent des consignes strictes. Les déplacements sont étudiés, les visites sont ultra organisées. Nous ne pourrons déroger, à aucun moment, aux règles et à l’organisation en place.

L’empreinte écologique la plus faible du monde

Le trajet nous menant de la frontière sino-coréenne à la capitale, Pyongyang, est relativement banal. Quatre longues heures de train traversant les campagnes jaunes, cultivées de maïs. Peu de machines bien entendu, le travail se fait à force d’homme, de femme et de quelques bêtes. Notre wagon est décoré de deux portraits : Kim Il Sung le Grand Leader, président éternel, père de la patrie et son fils Kim Jong-il, tous deux décédés. Plus de doute, nous y sommes.

Vue depuis notre autobus,
une autoroute sans voitures

Arrivés à Pyongyang, nous sommes conduits dans notre hôtel, le « Yanggakdo », situé sur une presqu’île le long de la rivière Taedong, dont il nous est interdit de sortir. Du moins, pas seuls. L’atmosphère y est très étrange, un peu glauque, avec une impression d’avoir fait un bond dans le temps et d’être plongé dans un décor des années ’70. L’hôtel n’a sans doute subi aucune rénovation depuis, et la décoration pourrait aisément servir au tournage de la série « Mad Men ». Mais n’oublions pas que nous nous trouvons à Pyongyang, où rien ne peut ressembler aux standards habituels.

Le lendemain matin, après un petit déjeuner continental, nous sommes conduits, en car, sur les lieux de visites bien déterminés : une ferme bien sous tous rapports, une immense statue en bronze représentant le Grand Leader menant les fermiers héroïques devant laquelle nous sommes appelés à nous prosterner, le grand barrage construit par Kim Jong-il, l’immense Arc de Triomphe situé au cœur de Pyongyang, le métro dont nous ne verrons que deux stations de propagande, la « Juche Tower » représentant la perfection et la grandeur du Leader et, pour terminer cette première et intense journée de route, la visite d’une école où les enfants-robots sont plus-que-parfaits . Leurs dessins, l’interprétation de morceaux de musique, les sculptures, les gravures et le spectacle proposé sont millimétrés. Nous restons tétanisés, et le mot est faible, à la vue du spectacle de ces enfants si bien drillés. Pas le droit à l’erreur.

Une femme dans le métro de Pyongyang

L’absence de voiture ou d’autres véhicules motorisés est frappante. Il nous arrive de prendre l’autoroute, de rouler plusieurs heures, sans croiser aucune voiture. Les quelques véhicules autorisés à se déplacer sont ceux appartenant aux cadres dirigeants, roulant à toute allure sur des routes en mauvais état et balayées, oui balayées (!) par les habitants. Les bords des routes sont longés par des travailleurs, des charrues et des bêtes bien chargées. Et leur destination nous est inconnue. Nos questions au guide restant, majoritairement, sans réponses.

Métro de Pyongyang
Lecture de la presse du jour

Pas d’industries, pas de voitures, très peu de chauffage, une seule ampoule autorisée par habitation. Hormis le nucléaire, dont nous savons relativement peu de choses, la Corée du Nord est sans doute le pays où l’empreinte écologique est la plus faible du monde.

La seconde journée est consacrée à la visite de la fameuse « DMZ », cette zone dite démilitarisée et qui, paradoxalement, est la zone la plus militarisée au monde. Après quelques considérations absurdes sur la volonté nord-coréenne de rétablir un dialogue avec le Sud, nous voici à quelques mètres de la Corée du Sud. Face à nous, des soldats sud-coréens et américains prêts à riposter en cas d’attaque. A quelques mètres de distance, les yeux dans les yeux, se retrouvent les frères ennemis. Inconciliables adversaires, pourtant si proches.

DMZ
Face à Face

Un destin lié au régime

Il n’est pas très instructif de raconter les visites de ces quelques jours en détail. Par contre, il est intéressant d’y apporter un regard critique. Chaque seconde passée sur ce territoire fut l’objet de nombreuses interrogations. Elles concernaient, entre autres, la nature de ce régime stalinien caricatural. Mais il est essentiel de s’interroger également sur le sort réservé à la population. Lors d’une de ses très (trop) rares confidences, Lee, notre guide, nous dira qu’il aurait souhaité devenir soldat mais que le régime en a décidé autrement : il étudiera les langues à l’Université de Pyongyang. Un exemple illustrant le lien qui unit le destin des nord-coréens à la politique de Pyongyang.

J’ai pu lire et entendre, à plusieurs reprises, que de nombreux habitants de la Corée du Nord ne s’interrogent pas sur leur sort, inconscients qu’un monde extérieur existe. C’est très probable. Néanmoins, pour avoir croisé les regards de quelques nord-coréens, j’ai ressenti, un profond désarroi qu’il est difficile d’oublier. Des personnes qui marchent au pas, vers les destinations décidées pour eux, habillées d’uniformes, coiffées en fonction de leur statut social, soumises au diktat du Grand Leader et de ses sbires. Leurs faits et gestes sont contrôlés, le moindre faux pas est réprimé. Des camps de concentration et des camps de travail renferment des dizaines de milliers nord-coréens pour les raisons politiques, sociales, familiales,… Lorsque l’on est amené à voyager dans le pays, il est impossible de ne pas y penser. De ne pas songer que, peut-être, à quelques kilomètres de nous, des femmes, des hommes et des enfants sont enfermés pour de sombres raisons. Pour des motifs qui nous échappent.

Comment, alors, accepter que les médias se focalisent sur la menace de l’envoi potentiel de missiles ? Uniquement parce que la sensation est forte et que cela attire le regard du lecteur ? Parce qu’on a peur pour notre peau ? Parce que ce pays intrigue et, cyniquement, en fait ricaner certains ? Mais comment ne pas penser à cette population qui, vu de l’extérieur peut sembler complice mais qui, vu de l’intérieur, semble prise en étau par une énorme machine humaine et armée, qui avance vers un objectif incompris mais justifié par la paranoïa d’un régime insensé. C’est à toutes ces personnes que je pense lorsque des menaces belliqueuses sont renvoyées au reste du monde et diffusées quotidiennement dans nos médias.

« The Mass Games »
Un spectacle grandiose à la gloire des « Grand Leader », en présence de 100000 figurants

Sarah Windey

*Merci à mon ami Benoit Breckpot pour les superbes photos http://benoitbreckpot.weebly.com/

Lectures et liens utiles :

- Blaine Harden, « Rescapé du camp 14 – de l’enfer nord-coréen à la liberté », traduit de l’américain par Dominique Letellier, Belfond, 2012, 280 p.
- Kan Chol-Hwan and Pierre Rigoulot, The Aquariums of Pyongyang, Ten years in the North Korean Gulag, Basic Books, 2005, 272 p.
- Pierre Rigoulot, Corée du Nord, Etat voyou, Buchet Chastel, 2007, 154 p.
- Guy Delisle, Pyongyang, L’Association, 2002, 152 p.
- Dix choses que vous ignorez (sans doute) sur la Corée du Nord (Rue89)
- http://videos.arte.tv/fr/videos/coree-du-nord-la-voix-des-refugies–7447262.html

 


 

Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Première partie)
samedi, 8 juin 2013
/ Yves Martens

Il y a un peu plus de deux ans, je vous livrais ici un article intitulé « Chasse aux chômeurs : toujours plus malgré la crise ! (Première partie) ». Depuis la crise s’est approfondie et, contrairement à ce que commanderait le bon sens, l’arsenal de la chasse aux chômeurs a encore été renforcé. Coup de projecteur sur les nouvelles mesures et les mensonges ou trahisons qu’elles contiennent…

[Cet article est une version mise à jour de l’article Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Première partie) paru le 24 décembre 2012]

Les nouvelles mesures contre les chômeurs sont contenues dans un plan extrêmement complexe, dont cet article va tenter de dégager les éléments principaux, mais qu’il n’est pas possible de déconnecter du contexte. Je veux parler ici certes du contexte de la crise économique actuelle qui règne depuis 2008, mais aussi de la philosophie générale de notre système d’assurance chômage, des promesses faites pour avaler la réforme de 2004 et des rapports de forces sur les enjeux sociaux de notre pays et de l’Europe…

Le « New Deal » de 2004

Il faut se souvenir que la réforme du chômage de 2004 s’est faite dans le cadre d’une sorte de deal proposé par le gouvernement fédéral aux chômeurs et surtout aux syndicats. En gros, on allait, grâce à la fameuse « activation du comportement de recherche d’emploi », « nettoyer » l’assurance chômage de ceux qui n’y avaient pas leur place, à savoir les chômeurs qui ne recherchaient pas vraiment du travail. En contrepartie de ce « nettoyage », trois choses étaient essentiellement promises par les autorités (Elio Di Rupo, alors Président du PS, avait justifié l’acceptation du PS par ces arguments). [1]

D’abord conserver deux spécificités du système belge d’indemnisation du chômage, puis rectifier une autre de ces spécificités :

Cette dernière promesse était tellement attendue que, lorsque j’ai tenté en 2004 de rallier les ailes flamandes des syndicats à la plate-forme www.stopchasseauxchomeurs.be, je me suis heurté à l’argument « Nous on veut bien l’activation des chômeurs parce qu’alors on aura la revalorisation des allocations ». Il faut savoir qu’historiquement, le faible niveau des allocations de chômage est lié au caractère illimité de l’indemnisation dans le temps et au fait, j’y reviendrai, que l’aide sociale est octroyée au niveau local (par les CPAS).

Il me semble pertinent d’examiner la réforme actuelle à la lumière de ces 3 promesses…

1) Une allocation sans limite dans le temps ?

De tout temps, des systèmes de fin de droit et d’exclusions ont existé dans l’assurance chômage, limitant dans le temps l’indemnisation de certains sans emploi. Le plus célèbre est sans doute l’article 80, qui excluait automatiquement les chômeurs cohabitants de longue durée. La réforme de 2004 a remplacé ce fameux article 80. En fait, le nouveau système a élargi la possibilité d’exclusion aux deux catégories qui n’étaient pas concernées auparavant (les chefs de ménage et les isolés) en fonction de leurs aptitudes à satisfaire ou non au nouveau contrôle des efforts de recherche d’emploi.

La réforme de 2012 vise à renforcer ce système d’exclusion longuement présenté et dénoncé dans mon article d’il y a 2 ans, notamment en l’élargissant aux chômeurs jusqu’à 55 ans, puis 58 ans en 2016 (initialement les plus de 50 ans n’étaient pas concernés). Pire, la nouvelle réforme instaure à nouveau un système de fin de droit automatique. Les allocations d’insertion (nouveau nom des allocations d’attente, c’est-à-dire celles qui sont octroyées sur base des études) sont désormais limitées à 3 ans pour les cohabitants, quel que soit leur âge et à 3 ans au-delà de 30 ans pour les chefs de ménage et isolés. Cette durée est calculée pour les personnes au chômage avant le 1er juillet 2012 à partir du 1er janvier 2012 (la réforme a donc été appliquée de façon rétroactive, ce qui, en soi, devrait suffire à en invalider la légitimité). Autrement dit, au 1er janvier 2015, des milliers de personnes seront automatiquement exclues de leur droit au chômage !

La promesse numéro 1 est donc totalement bafouée : le système d’exclusion est renforcé pour tous les chômeurs et, pour la première fois en Belgique, une catégorie de chômeurs (ceux dont le droit a été ouvert sur base des études) voit sa durée d’indemnisation strictement et explicitement limitée à 3 ans ! [4]

2) Un droit au chômage pour ceux qui n’ont jamais travaillé ?

L’admissibilité sur base des études, autrement dit pour des personnes n’ayant (a priori) pas cotisé, peut paraître contradictoire avec la logique d’assurance. Il faut immédiatement relativiser ce propos qui a pourtant largement servi à faire passer la réforme actuelle. Cet accès sur base des études était à l’origine réservé à des études très spécifiques menant ’directement’ à une profession. Un stage d’attente a toujours été imposé aux personnes accédant à l’indemnisation sur base des études. L’accès sur base des études était fort restreint, ne concernant que les moins de 18 ans dans des filières professionnelles. Fin des années 60, période de fort taux de chômage des jeunes, on élargit en tenant compte de l’évolution des parcours d’études. Cet élargissement doit se comprendre au vu des évolutions sociologiques certes (de plus en plus de jeunes font des études de plus en plus longues) mais est surtout le corollaire d’un fort durcissement de l’accès sur base du travail. En effet, « à partir de 1962, les conditions de stage furent alourdies pour les plus de 26 ans : le nombre de jours de travail à prouver fut multiplié par deux pour les chômeurs âgés de 26 à 36 ans (12 mois en 18), par trois pour ceux âgés de 36 à 50 (18 mois en 24) et par quatre pour les plus de 50 ans (24 mois en 36). » [5]. Il faut donc fortement relativiser la générosité de l’admissibilité sur base des études puisqu’elle est le pendant d’un accès sur base du travail qui est parmi les plus exigeants des pays de l’OCDE. Avec la flexibilisation du marché de l’emploi (temps partiels, contrats à durée déterminée, intérims, titres services), de plus en plus de personnes (et majoritairement des femmes) n’accèdent jamais au chômage sur base du travail alors même qu’elles travaillent et cotisent régulièrement. « D’extensions en précisions, ce régime se développa jusqu’au système actuel des « allocations d’attente », qui reste intégré à la réglementation du chômage, mais se distingue de plus en plus des allocations ordinaires, notamment quant au montant des prestations. » [6] Ceci signifie que les personnes qui bénéficient d’une allocation sur base des études perçoivent un montant forfaitaire et faible, sans lien avec l’éventuel salaire perdu, et très proche du montant accordé par les CPAS (cf. encadré 1).

Encadré 1

Allocation forfaitaire de chômage sur base des études en 2013

Taux famille : 1.084,2 euros par mois (Revenu d’intégration 1.068,45)

Isolé : 801,84 euros par mois (Revenu d’intégration 801,34)

Cohabitant : 417,3 euros par mois (Revenu d’intégration 523,74)

Les allocations de chômage sur base des études permettent donc de mettre dans le système assurantiel et fédéral des personnes recevant une allocation quasi identique à celle octroyée par les CPAS !

C’est une sagesse historique du législateur, étant donné que l’aide sociale est accordée en Belgique au plan local, c’est-à-dire par les CPAS, de maintenir toute une partie des allocataires dans le régime de l’assurance chômage. Aujourd’hui déjà, en effet, les CPAS des communes les plus pauvres sont ceux qui doivent aider le plus de personnes. Sans le système des allocations d’attente, les CPAS de ces communes auraient déjà explosé.

Les femmes sont surreprésentées dans cette catégorie de chômeurs. 15% des chômeurs environ sont des allocataires d’attente, alors que c’est le cas, selon les années, de 20 à 25% des chômeuses. Au sein de la catégorie des allocataires d’attente, les femmes sont majoritaires, par exemple en 2000 plus des 2/3 étaient des femmes alors qu’elles ne représentaient que 52,7 % du nombre mensuel moyen de demandeurs d’emploi en stage d’attente. [7] Autrement dit, pendant le stage d’attente, il y a à peu près autant d’hommes que de femmes. Mais lorsqu’il s’agit de bénéficier d’une allocation de chômage, les femmes sont bien plus nombreuses à ne bénéficier de ce droit que sur base de leur stage d’attente. Il y a donc nettement plus de femmes que d’hommes qui n’arrivent pas à réunir les conditions d’accès aux indemnités de chômage sur base du travail, ce qui est un indicateur de plus du fait qu’elles sont majoritaires dans les emplois précaires.

Comme on l’a vu au point 1), la promesse de ne pas toucher à cette catégorie d’allocataires a été totalement balayée puisque ce statut est atomisé par la nouvelle réforme. S’ajoute en effet à l’exclusion après 3 ans et aux sanctions plus lourdes dans le cadre de l’activation, la transformation du stage d’attente en stage d’insertion. Le stage est rallongé de 3 mois, passant à 12 mois au lieu de 9. Pendant cette période, le jeune devra faire la preuve d’une recherche active d’emploi (sur un modèle similaire à celui en place depuis 2004 pour les chômeurs indemnisés). Il sera convoqué tous les 4 mois, dès le premier mois. Si ses efforts sont jugés insuffisants, il n’aura pas droit aux allocations d’insertion. Le gouvernement a donc réussi à appliquer la chasse aux chômeurs à des personnes qui ne perçoivent pas encore la moindre allocation de chômage ! (Cette mesure, censée être mise en place depuis novembre, ne semble pas encore pleinement appliquée, ce qui n’est pas étonnant vu les énormes moyens dont les organismes régionaux de l’emploi – Actiris, Forem, VDAB- auraient besoin pour la rendre effective.)

Si vous n’aviez entendu parler que de la dégressivité des allocations de chômage, que je vais aborder dans la dernière partie de cet article, vous savez à présent qu’elle n’est pas la seule des nouvelles mesures contre les chômeurs, que celles que je viens de vous exposer sont sans doute plus graves encore et que toutes vont signifier un afflux renforcé de chômeurs précarisés ou exclus vers les CPAS…

A suivre dans l’article Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Deuxième partie)

Yves Martens

[1Lors de diverses interventions presse et du débat que j’ai mené avec lui, cf. http://www.asbl-csce.be/journal/50martensdesactes.pdf

[2En principe car il y a de nombreux cas d’exclusion du chômage qui limitent de facto dans le temps l’indemnisation de certains chômeurs

[3Le seuil de pauvreté est un indicateur utilisé au niveau européen depuis quelques années. Sur base d’une enquête sur les revenus, on détermine le revenu médian, c’est-à-dire le revenu en dessous duquel sont 50% des gens et au-dessus duquel sont les 50% autres pour cent. Le seuil de pauvreté représente 60% de ce revenu médian, soit actuellement 1000 € par mois pour un isolé. Pour comparer les allocations au seuil de pauvreté, il existe nombre d’études. Cf. par exemple celle du Service Public Fédéral Sécurité Sociale sur les « Indicateurs de protection sociale en Belgique », en particulier la page 16 : http://www.socialsecurity.fgov.be/docs/fr/publicaties/belgian-social-protection-2010-fr.pdf

[4Le délai de trois ans pourra être prolongé si le demandeur d’emploi a travaillé au moins 156 jours durant les 2 dernières années. Il pourra aussi être prolongé de deux ans pour celle/celui dont l’incapacité de travail de 33% minimum est reconnue. Celles et ceux qui travaillent à temps partiel avec une allocation de garantie de revenu ne peuvent pas être exclus du droit aux allocations, ce qui est l’un des rares acquis des syndicats dans ce dossier.

[5Delvaux Bernard, Regards sur un demi-siècle d’assurance-chômage et sur ses perspectives d’avenir, Reflets et perspectives de la vie économique, Bruxelles, vol. 33, n°1/2, 1994, p. 105

[6Palsterman Paul, La notion de chômage involontaire (1945-2003), Courrier hebdomadaire du CRISP n° 1806, 2003, p. 12.

[7ONEm, direction Etudes et direction, Statistiques et Publications, Les bénéficiaires d’allocations d’attente et de transition, pp.14 et 28

 


 

Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Deuxième partie)
mardi, 11 juin 2013
/ Yves Martens

Il y a un peu plus de deux ans, je vous livrais ici un article intitulé « Chasse aux chômeurs : toujours plus malgré la crise ! (Première partie) ». Depuis la crise s’est approfondie et, contrairement à ce que commanderait le bon sens, l’arsenal de la chasse aux chômeurs a encore été renforcé. Coup de projecteur sur les nouvelles mesures et les mensonges ou trahisons qu’elles contiennent…

[Cet article est la suite de l’article Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Première partie)]

3) Augmenter les allocations

Le « deal » de l’activation était donc de trier les « vrais » des « faux » chômeurs, ce tri étant censé permettre de donner une meilleure allocation aux « vrais ». In fine, cette dernière promesse est respectée pour une part infime et reniée pour l’essentiel.

Deux choses expliquent le niveau faible des allocations de chômage sur base du travail en Belgique :

Pour le chômeur ayant une ou plusieurs personnes à charge (ce qu’on ne peut plus appeler le « taux chef de ménage »), le pourcentage restait durant toute la période de chômage de 60%. La dégressivité ne portait donc que sur les trois plafonds successifs. L’intérêt pour les plus faibles était qu’ils ne subissaient pas de dégressivité si leur salaire perdu était de maximum 2.064,81 euros (bruts) par mois.

L’isolé voyait lui le pourcentage baisser à 55% après la première année de chômage tout en subissant la même baisse des plafonds.

Enfin le cohabitant voyait le pourcentage baisser à 40% après la première année de chômage tout en subissant la même baisse des plafonds, puis, après une période dépendant de son nombre d’années de travail, ne recevait plus qu’une allocation forfaitaire. Il n’y avait donc plus de lien entre le salaire perdu et l’allocation de chômage, ce qui est évidemment contraire au principe d’assurance et a suscité les critiques de tous ceux (et surtout celles) qui plaident pour l’individualisation des droits. Cette mesure frappait majoritairement les femmes.

Pour rappel, les allocations sur base des études sont forfaitaires dès le début et ne connaissent donc pas de dégressivité (cf. l’encadré 1 dans la première partie).

Que change la nouvelle mesure de renforcement de la dégressivité des allocations de chômage ? On se doute qu’elle ne va pas revaloriser les allocations puisqu’on parle de dégressivité. Et pourtant, il y a bel et bel une augmentation du pourcentage de la rémunération perdue prise en compte (65% au lieu de 60%) durant… les trois premiers mois. Cette augmentation tant promise ne vaut donc que pour les trois premiers mois de chômage !

Les périodes sont dorénavant calculées de la façon suivante (accrochez-vous, c’est compliqué et consultez les graphiques pour plus de clarté !) :

Période 1

Phase 1 (3 premiers mois de chômage) : allocation augmentée (65% du plafond salarial supérieur)

Phase 2 (du 4ème au 6ème mois de chômage) : pas de changement (60% du plafond salarial supérieur)

Phase 3 (du 6ème au 12ème mois de chômage) : pas de changement (60% du plafond salarial intermédiaire)

Période 2

En fonction du passé professionnel, la deuxième période sera plus ou moins longue : de 2 mois minimum à 36 mois maximum.

Période 3

L’allocation devient forfaitaire pour tous et donc plus seulement pour les cohabitants. L’allocation n’est donc plus liée au salaire perdu. Ces forfaits sont actuellement de :

chômeur ayant une ou plusieurs personnes à charge : 1090€ / mois

isolé : 916€ / mois

cohabitant : 484€ /mois

Autrement dit, une fois au forfait le chômeur ayant une ou plusieurs personnes à charge perdra un maximum de 149 euros par mois par rapport à son minimum actuel (par tranches successives ou simultanées de 30 euros). Cette perte grimpera jusqu’à un maximum de 195 euros par mois pour un isolé (par tranches successives ou simultanées de 40 euros). Le forfait reste le même pour le cohabitant qui cependant tombera plus rapidement dans cette dernière période (par tranches successives ou simultanées de 69 euros). Toutes les catégories subissent donc des pertes pendant les phases menant à la période ultime de forfait.

Exceptions

Restent dans l’ancien système, certaines catégories de travailleurs, tels que :

Conclusion

On le voit, les trois promesses qu’Elio Di Rupo en 2004 avait faites en échange de l’acceptation de la chasse aux chômeurs ont toutes été bafouées, à des degrés divers. La dégressivité, outre qu’elle est extrêmement compliquée, va précariser le revenu de nombreux chômeurs. Ils n’auront pas un droit automatique à l’aide du CPAS puisque leur allocation minimale sera juste au-dessus du Revenu d’Intégration accordé par le CPAS. Dès lors, il est à craindre que certains CPAS se réfugient derrière cet argument pour ne pas accorder d’aide complémentaire aux chômeurs. Alors même que ces derniers seront sans doute plus nombreux encore qu’aujourd’hui à solliciter ces aides, par exemple pour payer des factures que la diminution de leurs rentrées ne leur permettra plus d’assumer.

La fin de droit de milliers de chômeurs au 1er janvier 2015 provoquera un séisme pire encore. Et, si le contrôle prévu durant le stage d’insertion est effectivement mis en place, de nombreux jeunes n’auront tout simplement pas droit au chômage.

Toutes ces mesures provoqueront des situations de précarité et de pauvreté accrues. Etant donné leur phasage, elles ne seront que progressivement visibles, ce qui signifie que la résistance doit être le fait des syndicats, associations et citoyens capables d’anticiper la catastrophe annoncée…

Yves Martens